Guylou Plume de Simurgh

Joined: 01 Jun 2007 Posts: 2,843
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Posted: 10/03/2008 09:06:27 Post subject: Les textes |
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Black dream…
Au hasard de mes errances solitaires dans la ville, je suis passé hier devant un parc au fond duquel dormait une étrange bâtisse silencieuse. Au risque de vous étonner, je puis vous avouer que la couleur dont elle s'habille n'a pas déclenché en moi la répulsion que vous imaginez.. Que voulez-vous, je suis ainsi fait! Les teintes que certains jugent hostiles, funèbres, déprimantes, moi je les trouve généralement plutôt gaies, souvent attirantes, parfois même émoustillantes. Et celle-ci n'a pas dérogé à la règle, bien au contraire!
Après un bref examen, je me suis avisé que la grille d'entrée était entrouverte comme pour m'inviter à tutoyer l'interdit et à visiter les lieux. La tentation a été la plus forte. J'ai cédé. Le portail en pivotant sur ses gonds rouillés a crié son assentiment. Le parc, ainsi qu'il sied aux propriétés vides depuis longtemps de tout occupant, était retourné à sa sauvagerie originelle, foisonnant de végétation goulue, de ronces arbustives et d'agressives orties. Mais qu'importe! Ce n'était pas pour la luxuriance un peu folle du jardin à l'abandon que j'étais venu là. J'ai préféré concentrer mon attention sur la maison car Dieu sait qu'elle en vaut la peine. Mes yeux exercés ont apprécié le strict ordonnancement de la façade que rehausse un parement de pierres taillées, la délicate voussure de la fenêtre du rez de chaussée, le détachement hardi de l'échauguette, dressée tel un oriel au-dessus des pavements disjoints du dallage à l'entour. La girouette en métal découpé et les poinçons de toiture ont joué à me faire des clins d'œil dans le soleil déclinant. Peut-être fallait-il y voir une manière polie de me faire comprendre combien la solitude leur pesait? Ce sont leurs jeux d'ombre et de lumière qui m'ont donné la clé de l'émotion qui m'avait envahi et permis de comprendre que j'avais enfin trouvé ce que je cherchais en pure perte depuis si longtemps. Au bout de quarante années passées à remplir une fonction- je devrais dire un sacerdoce- du mieux possible, comment envisager une retraite paisible si elle n'est pas en accord avec tout ce qui a précédé?
Bien sûr, aucun écriteau n'indique que mon paradis terrestre soit à vendre. Mais quand on a enfin trouvé son point de chute, son Graal personnel, on soulèverait bien des montagnes! Et ce ne sont certes pas quelques aléas prévisibles dans la concrétisation de son vœu le plus cher qui sauraient constituer un obstacle insurmontable! Désolé! Mais je ne me vois vraiment pas me retirant dans une maison bêtement peinte en blanc cassé ou pire encore en hideux jaune paille et abandonnant à tout jamais mes deux couleurs fétiches: celle dont je ne peux citer le nom sans risquer de passer pour un oiseau de malheur et le gris, sous cette nuance particulière que j'ai pour habitude de désigner sous le vocable de "gris-corbillard"! La cohorte sans fin de "mes" défunts qui s'allonge dans mes souvenirs ne me pardonnerait pas un tel manquement à la déontologie professionnelle! Oui, je vais remuer ciel et terre pour devenir l'heureux propriétaire de ce bien tombé en déshérence!
Comprenez donc: Le mois prochain, je quitterai pour toujours mon costume de croque-mort. Et comme aurait pu dire ce cher Georges:
Mais les p'tits morts n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux…
Chambre d’hôte
En apercevant la pancarte « Chambres d’hôtes à 1 km », j’avais poussé un tel Hourra ! que Phil avait failli nous envoyer au fossé. L’auberge de campagne nous faisait maintenant face, dans le crépuscule largement avancé. Auberge ? Plutôt manoir massif, sinistre avec son unique fenêtre éclairée au premier, son drôle de clocheton dressé telle une pièce rapportée. Un coup de heurtoir, quelques minutes d’attente. Une porte battit, lentement. Des pas pesants approchèrent sans hâte… Une fée Carabosse octogénaire nous fusilla du regard, grommela qu’elle avait bien une chambre de libre et nous précéda le long d’un interminable corridor.
— C’est la dernière fois qu’on part sans faire une réservation ! Six cents bornes pour atterrir chez une mégère en grand deuil, qui n’a même pas un sandwich à offrir, lança Phil en s’effondrant sur le lit à baldaquin planté au milieu de la pièce.
Avec ses deux lampes de chevet qui dispensaient une lumière infime, ses tentures murales fatiguées, ses épais doubles rideaux bordeaux, la pièce baignait dans une atmosphère presque sépulcrale. De nouveau, dans le couloir, une porte battit.
— Un touriste qui rentre de balade, supposai-je.
Écroulés entre les draps râpeux, nous n’avions qu’une envie, dormir.
— Je suis crevé, j’ai tête qui tourne ! gémit Phil
Je ne me sentais guère mieux et me serrai contre lui lorsque de curieux gémissements traversèrent la cloison.
— Des voisins qui prennent du bon temps, gloussai-je sans conviction.
J’essayais vainement de trouver le repos lorsque des ricanements, des voix avinées parcoururent le corridor. Des hôtes, revenant d’une soirée arrosée, sans doute.
Puis ce furent des cris d’enfants, lointains, alarmants, qui brisèrent le silence de la nuit.
—Manquait plus que ça, des chiards ! soupira Phil avant de se mettre à ronfler comme un sonneur.
Je n’avais plus le cœur à plaisanter. Oppressée, je m’attendais à tout moment à voir surgir un fantôme des plis des lourdes tentures.
La fatigue finit cependant par me terrasser et je sombrai dans un sommeil peuplé de cauchemars. Entre autres, enchaînée dans le clocheton, j’assistai, impuissante, aux exactions sur des bambins terrorisés d’un vampire qui ressemblait fort à Carabosse.
Ma montre marquait 8h quand j’ouvris les yeux. Je sautai du lit, tirai les rideaux. La vue sur le parc arboré était magnifique. Le soleil entra à flots dans la chambre qui parut soudain beaucoup moins glauque que la veille. Impatients de rencontrer les amoureux, les enfants pleurnicheurs, les fêtards, nous trouvâmes sans peine la salle à manger, guidés par un alléchant parfum d’arabica.
Le couvert était dressé… pour deux. Carabosse, armée d’un grand couteau, coupait des tranches de pain de campagne.
— Bonjour ! Les autres sont déjà partis ?
— Il n’y a personne d’autre, vous êtes mes seuls pensionnaires, répondit notre hôtesse d’une voix qui laissait transpirer une profonde désolation.
Les confitures et le pain étaient délicieux.
— Vous resterez encore une nuit, deux ? demanda Carabosse. Dans sa question, je crus percevoir un sanglot étouffé.
Nous échangeâmes un sourire avant de répondre de concert un oui sonore et de nous élancer à la découverte des environs.
Derrière nous, la porte claqua, d’un coup sec, presque joyeusement.
Ebène, perd et passe…
Vous pouvez rire, Monsieur ! Bon sang, si vous aviez pu la voir avant !
Avec ses briquettes roses, ses chaînes d’encoignures, son soubassement taillés dans une pierre de Caen d’un blanc crémeux et son bandeau immaculé qui mettait en valeur la sobriété de ses chéneaux….
Les ardoises sont les mêmes ! Couleur ardoise ! Ça, « ils » n’ont pas pu les changer…
Vous pouvez rire !
Mais non Monsieur, il faudra attendre 2010, oui, le 10 septembre 2010 !
L’anniversaire….
L’anniversaire, monsieur c’est bien ça et ça fera cinquante ans pile-poil !
Oui pour les gens normaux, ça peut sembler bizarre, mais si vous les aviez connus ces deux-là vous comprendriez sans peine… bridgeurs, bringueurs, joueurs de poker, coureurs de jupons, séduisant les mêmes femmes, se faisant passer l’un pour l’autre et l’autre pour l’un…
On dit que ce sont des homozygotes ou des monozygotes, je ne me souviens jamais quel est le bon mot, pour moi, ce sont des jumeaux et des vrais !
Ils vivent toujours ici. Dans cette maison.
Non, marié ni l’un ni l’autre et pourtant, je peux vous le dire, moi c’étaient de beaux garçons ! Vous auriez vu la ribambelle de filles qu’ils traînaient derrière eux !
Même encore…
D’ailleurs certains soirs, j’ai bien du mal à m’endormir, ça manque pas les femmes, on pourrait comme dans l’ancien temps, mettre un lampion rouge au dessus de la porte !
Elle en a vu cette maison, elle en a entendu des vertes et des pas mûres !
Dieu m’est témoin que je n’aime pas dire du mal de mes patrons, Monsieur, mais les femmes qui viennent maintenant j’parie bien qu’elles se font payer…
Mais enfin… C’est pas mes oignons !
Tout de même cent soixante ans à eux deux ! Quand viendra la sagesse ?
Quant à moi, j’espère que je vivrai assez longtemps pour la revoir, rose et blanche comme du temps de sa splendeur, oui Monsieur c’était la plus belle maison d’en ville ! Certains l’appelaient le Joli Castel, maintenant je suis la vieille dame du château Goudron !
Vous pouvez rire Monsieur ! Ça fera cinquante ans ! Cinquante années crépusculaires. Le pari ?
Je ne sais s’ils s’en souviennent, mais je peux vous raconter moi..
1960, l’année de mon certif, l’année où je me suis placée comme bonne pour m’occuper de la vieille dame, la mère de ces Messieurs !
Rome 10 septembre 1960, Jeux de la XVIIe Olympiade:
Le marathon, monsieur Jean avait misé sur Dimitrioff le russe et Monsieur Pierre avait parié qu’il ne tiendrait pas la distance… Monsieur Jean avait juré que si Dimitrioff gagnait, il tapisserait sa chambre toute de rouge avec une frise en faucilles et marteaux… Monsieur Pierre avait surenchéri que lui peindrait toute la maison aux couleurs du vainqueur pendant cinquante ans !
Cette année-là, Monsieur, c’est l'Ethiopien Abebe BIKILA (dossard no 11) qui a gagné la course !
Arrêtez donc de rire ! Mais non Monsieur, ce n’est vraiment pas une histoire drôle !
L’Autre
« T’as vu la nouvelle voisine ? chuchota Pavillie.
- Laquelle ? Celle qui est n…
- Chuuut! s’exclama la demeure, claquant nerveusement une porte pour couvrir les paroles de sa plus proche amie, Résidette.
- Rhha, je déteste quand tu fais ça. En plus tes habitants se mettent à hurler les uns après les autres ensuite, ça trouble la tranquillité du quartier et…comment dire…ça te donne très mauvais genre.
- Moi, mauvais genre ? Tu sais que tu grinces des lattes, la nuit, Mademoiselle plancher-serré ?
- Oh ça va hein, tout ça parce que ça te gêne que la nouvelle soit n…
- …de couleur. Couleur suie, plus précisément.
- J’aurais dit charbon.
- Ou jais. Ailes-de-corbeau. Encre profonde, tout ce que tu veux, mais on ne dit pas…l’autre mot, là.
- Encre de seiche tant qu’on y est, non mais, je trouve que tu fais bien des manières pour une mâchurée.
- Résidette ! Voyons ! »
L’algarade des deux maisonnettes se poursuivit toute la nuit durant, peuplant l’allée sans histoires de craquements et cliquetis en tous genres - sans toutefois perturber le sommeil de ses résidents résignés depuis fort longtemps à expliquer ces bruits mystérieux par un « c’est le bois qui travaille ».
Au matin, un soleil tout neuf vint frapper de ses rayons la façade de la nouvelle venue, et ainsi raviver la curiosité de nos deux commères. L’objet de leurs murmures se déployait en face de leurs haies respectives, à portée de jet d’eau. Dissimulée pendant des mois derrière les panneaux d’un chantier, elle dressait désormais sa haute silhouette fraîchement peinte de l’autre côté de la rue et arborait des lignes juvéniles à faire pâlir d’envie les plus élégants manoirs transylvaniens.
« Comme ça, elle a presque l’air gris foncé, commenta Pavillie la rougeaude, un poil trop haut cette fois.
- Vous parlez de moi, mesdames ? interrogea d’une voix douce l’inconnue.
Le ton, à la grande surprise de ses voisines, était amusé et chaleureux. Mais cette façade austère, ces fenêtres closes, brrr…
- Je…nous disions que vous aviez un très joli…donjon. Les buissons se tassèrent imperceptiblement dans les jardins coquets.
- Oh, merci. Au fait, je m’appelle Castella, enchantée.
- C’est charmant ! Très exotique ! s’exclama Résidette ragaillardie. Vous venez de… ?
- De… ? Ah, Franche-Comté Bâtiments, boulot propre, ouvriers délicats, rien à redire.
- Mais vos propriétaires, ce sont des Ecossais ? Des gothiques, des vampires ou…
- Un radin. Enfin, ruiné pour être plus juste. Figurez-vous que le type, un peu fleur bleue, un peu crâneur, voulait se faire construire depuis toujours une maison assez chic dans le style château de la Belle au bois dormant en plus petit, vous voyez ? Le truc rose et blanc, avec la tour et tout le tintouin. Mais en commandant la peinture, il s’est trompé par étourderie ; alors au lieu du « Framboise Clair » et du « Perle Nacré », ils m’ont badigeonnée en intégrale « Réglisse » et « Perle de Tahiti ». Mat. Mon habitant est revenu de vacances pour découvrir le résultat avant-hier, il a cru devenir fou. Evidemment, ils refusent de le rembourser. Comme ma construction lui a déjà coûté toutes ses économies, il ne peut pas payer de sa poche un nouveau coloris. C’est ballot, hein ? Du coup, il m’a fermé portes et volets et depuis il reste cloîtré là-dedans, à ruminer. Je crois qu’il boude. »
La maison solitaire
On ne pouvait pas la manquer. Bien qu'une haie en fasse le tour, cette maison attirait l'oeil aussitôt que l'on passait devant. Peut-être était-ce sa façade grise et sale qui flashait dans cette rue où toutes les maisons se paraient d'un crépi blanc éclatant. Peut-être était-ce son air solitaire qui détonnait dans cette ville où des gamins jouaient en courant après les chiens. Leurs cris pourtant s'arrêtaient à la haie. Elle faisait un rempart entre le monde moderne et le monde du passé. Derrière elle, nul rire ne résonnait jamais. La maison restait imperturbablement cloîtré dans son silence, ses volets clos lui donnant l'aspect d'un vieillard bougon et aveugle.
Son histoire ? Voilà une question que les voyageurs posaient toujours aux habitants qu’ils croisaient. Pourquoi les touristes cherchent-ils toujours des légendes en apercevant sa façade ? Qu’est ce qui dans son aspect les pousse à se dire « Il a du se passer des choses terribles ici... » ?
Pourtant son histoire est banale. C’est une riche famille d’armateur qui la fit construire à la fin de la première moitié du XIXeme siècle. Ils n’eurent que deux enfants. L’un partit en Amérique, et l’autre resta dans le manoir. Il se maria, et eut un fils. Les tranchées de la première guerre mondiale eurent raison de ces deux hommes. Sa femme mourut de chagrin en apprenant la nouvelle.
La maison resta donc abandonnée. L’oncle qui était parti vivre en Amérique envoyait de temps en temps un peu d’argent pour l’entretien, mais ne venait jamais en personne.
« Vous voyez ? » répondait les voisins en concluant l’histoire. « Rien de vraiment palpitant dans tout cela. C’est une histoire navrante, mais elle ne mérite pas que l’on me dérange pour la raconter. »
Et de repartir vaquer à leurs occupations.
Pourtant, si ces même touristes reviennent à la nuit tombée pour lui jeter un dernier coup d’œil avant de partir, ils peuvent parfois croiser un gamin, un de ses mômes en culotte courte qu’on rencontre le jour en train de jouer avec un lance-pierre, ou de croquer dans une pomme, assis sur un mur, le regard effronté.
Ces nuits-là, leur regard se fait moins insolent. Ils ont froid, et leurs yeux sont rivés sur la fenêtre de la petite tourelle à gauche, à peine discernable dans la nuit. Leurs membres tremblent, et le touriste inquiet s’approche de lui, pour l’aider sans doute.
Dans un murmure rauque, un souffle à peine audible, le garçon lui révèle qu’il a vu une lumière verdâtre traverser les volets. Soudainement, l’aboiement lugubre d’un chien déchire la nuit, et il semble au touriste que la maison se fait menaçante.
Alors le gamin s’enfuit, et l’étranger essaye de garder une certaine contenance. Il sifflote un air, et emprunte le chemin opposé à la maison, flatté d’avoir découvert qu’elle cachait bien quelque chose, contrairement à ce que disait le voisin.
Mais son sifflement est faux, et ses jambes sont un peu molles. De temps en temps, il jette un regard inquiet derrière lui.
A l’ombre d’une ruelle adjacente les enfants sont cachés. Leurs yeux brillent de malice, et soudainement ils éclatent de rire, fier de leur mauvais tour. « Quel poltron que ce gros là ! »
Et leurs rires résonnent dans la rue. Pourtant, derrière la haie, la maison solitaire reste silencieuse...
La quête
Sire Gauthier, Seigneur du château de Fergnac, avait eu la belle vie. Fameuse époque, le Moyen âge ! Il avait massacré, violé, torturé tout son saoul et s’était même acoquiné avec Satan. Et quel bon tour il avait joué à cette fée, cette idiote d’Emeline, qui prétendait le contrer et qu’il avait fait brûler comme sorcière !
La mort même n’avait pas arrêté les méfaits du sire. Son fantôme avait hanté le château, répandant la terreur. Les siècles passant, le château tombait en ruine. Dans les années 1900, seul subsistait un pan de mur auquel s’accrochait encore une échauguette, dernier refuge du spectre maléfique. Coup de chance inespéré, un lointain descendant fit démonter l’échauguette pour l’intégrer à sa demeure moderne, fier d’arborer ce témoin du passé. De nouveau, Sire Gauthier s’en donna à cœur joie. Les malheurs s’abattirent sur la maison. Les occupants mouraient un à un. Seul survivant aujourd’hui, un jeune homme, Pascal, dont la raison commence à vaciller. Il se sent manipulé par des forces obscures. Plusieurs fois, il a tenté de fuir mais la maison s’est fâchée. Comme le rouge envahit un visage en colère, ses murs et son toit se sont enténébrés d’une ignoble suie sortie des fournaises de l’enfer.
Laure marche depuis des jours, des années, une quête inlassable de cette maison vue dans ses rêves, cette maison où elle doit combattre un démon et trouver l’amour. Ces visions, elle le sait, viennent de son ancêtre Emeline. Emeline, brûlée comme sorcière six siècles auparavant. Elle qui était pourtant tout le contraire d’une sorcière : une fée. Hélas, Sire Gauthier avait réussi à la faire condamner grâce aux pouvoirs qu’il tenait du Diable. Emeline n’est maintenant qu’un esprit, une âme qui n’aura de repos tant que le monde ne sera pas débarrassé du spectre maudit. Elle a beaucoup appris dans l’au-delà mais il lui faut une voix et des mains humaines pour exécuter les rites salvateurs.
« Pascal est en mon pouvoir, ricane Gauthier, Il a exécuté mes ordres, un bal masqué bat son plein dans le salon. Pascal s’est procuré une arme automatique. Dans un instant, ce sera le carnage ! »
Pascal lève l’arme. Il voudrait la retourner contre lui, en finir…mais il ne peut pas, il est comme une marionnette entre les mains de cette puissance diabolique.
Laure entend la musique ! C’est celle du rêve ! Elle presse le pas. Là, sous le clair de lune…la maison à l’échauguette ! La maison l’a vue aussi…elle s’obscurcit de sa suie d’enfer, sa façade se tord en un rictus démoniaque. Mais Laure prononce un mot et la porte s’ouvre. L’assistance se fige devant l’apparition, cheveux en désordre, vêtements en loques, visage griffé de ronces et maculé de boue, mais si belle ! Ses mains dessinent dans l’air d’étranges arabesques et sa bouche psalmodie des mots inconnus. Pascal abaisse son arme. Laure le prend par la main et l’entraîne au dehors.
Une grimace hideuse déforme une dernière fois la maison mais une douce brise chasse la suie d’enfer comme une housse qu’on enlève. Emerveillé, Pascal boit des yeux le visage de Laure, une source d’eau pure.
– je dois être affreuse ! dit elle en souriant
– Tu es très belle, tu ressembles à une fée !
– et toi, tu ressembles à un ange ! dit-elle serrant sa main et déposant un baiser léger sur ses lèvres.
Maison de rêve
‘Tout est clos ! Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à ouvrir la porte ? Je hurle, je cogne, je hurle. Pourquoi est-ce que je ne peux pas rentrer chez moi ? Je suis dehors et je veux rentrer, trouver un havre de paix ! Me cacher ! Il n’y a que là que je peux me cacher, et tout est clos. Je ne veux plus entendre leur rire. Je ne veux plus qu’on m’approche. Je ne veux plus qu’on me touche. Ne me touchez pas ! Avec vos mains sales ! Qu’on me laisse entrer ! Cette maison, elle est à moi… J’ai mal partout. Je hurle, je cogne, je hurle ! Laissez-moi entrer !’
…
Il fallait lui donner à manger. Lui faire ouvrir la bouche et porter la cuillère jusqu’à ses lèvres.
Il n’y avait que mademoiselle Alice qui y parvenait. Elle restait amorphe, anéantie par les neuroleptiques. Son corps était vaincu. Les dernières forces qui lui restaient servaient à resserrer ses mains autour de cet objet. Mais l’esprit vagabondait toujours.
…
- Dis, qu’est-ce qu’elle tient dans ses mains, ta mère ?
- Un trésor du passé : une boite en fer que j’ai trouvée sur la plage de l’Ennui, à Coco les Bains. C’est loin tout ça, il me semble que ça fait une éternité ; c’était le temps où je jouais au pirate russe et à guerres et pelles.
- La plage de l’ennui… ça n’incite pas à la fréquentation.
- Ce n’était pas son vrai nom. Maman l’appelait comme ça par dérision : elle avait lu un truc qui lui avait bien plu !
- Inhospitalière, cette… maison… boite… dans l’ambiance de l’endroit, quoi ! Rien que les barreaux à la fenêtre de sa chambre, beuh… !
- C’est vrai, ce n’est pas la maison des playmobil… Mais quand maman allait bien encore, enfin presque bien, la boite trônait dans la salle à manger et en rigolant elle disait que c’était la maison de ses rêves… Je pensais que c’était pour me faire plaisir ! C’est tout ce quelle a voulu emporter lorsqu’elle est venue ici.... ça, et aussi le début d’un roman familial qu’elle avait commencé à écrire à partir de son journal intime. Tu parles d’une maison de rêve ! de cauchemar… oui ! En fait, elle est en plein dedans et elle m’y entraîne ! …Tu sais, j’ai moi aussi un rêve, un rêve secret que je voudrais voir réalisé, ça serait de pouvoir la réinitialiser, d’un simple clic. Ca a été tellement dur pour moi quand les médecins ont fait la cruelle détection de sa schizophrénie. Ni frère ni sœur pour partager ma peine, que toi. Enfin, si seulement je pouvais être sûr qu’ici elle se sente en sécurité !
…
‘Tout est clos ! Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à ouvrir la porte ? Je hurle, je cogne, je hurle. Pourquoi est-ce que je ne peux pas rentrer chez moi. Cette maison est à moi… J’ai mal partout. Je hurle, je cogne, je hurle ! Ouvrez-moi !’
…
- Elle a commencé à dérailler à la mort de papa. Pour elle, le temps s’est arrêté.
- Tu crois qu’elle pense à quelque chose ? Elle a le regard tellement fixe… et puis toujours prostrée… sans dire un mot.
- Elle doit ressasser les souvenirs à la pelle ; les réminiscences du passé l’aident à vivre ! Ne pas penser, est-ce possible ? Mourir, alors ?
- Elle te reconnaît ?
- Maman… maman… !
- Oh… elle a levé les yeux, enfin… !
- Maman, c’est moi, Léo, ton fils !
- Léo ... ?... Jacques… donne-moi la clé ! donne-moi la clé ! donne-moi la clé…
Allez, c’était un texte pour rire… souriez, vous êtes clichés !
Maison d'enfer
Je suis une maison... géniale. Le top du top de l'art immobilier. Un petit bijou, je ne vous dis que ça. Le summum du style. Le nec plus ultra de l'urbanisme.
Je suis une bicoque d'enfer.
Je ne suis pas une prison, non, non ! Pas une pension ni le quartier général d'une société secrète. Je ne suis pas hantée. Je ne suis pas la villa secondaire d'un vampire en goguette. Surtout pas l'atelier d'un artiste maudit, encore moins le pavillon d'un gangster à l'âme ténébreuse.
Je suis née en pierre blonde du pays, à la Belle Epoque, dans une cité de villégiature pour gens fortunés, parmi d'autres bâtisses un peu prétentieuses et dépourvues de légèreté. J'ai eu une vie assez banale pendant presque un siècle. Puis un nouveau propriétaire m'a rachetée en 2008, m'évitant la destruction de justesse. Un architecte singulier. Un visionnaire. Un fou, vous auraient dit les langues vipérines de cette sinistre époque. Mais un artiste dans l'âme, qui m'a aimée et m'a sauvée.
Il a testé sur moi une peinture de sa composition. Il en a recouvert mes murs, mes pierres, mes ardoises et jusqu'à mes volets.
Etait-il un peu magicien, un peu sorcier, un peu en avance sur les connaissances scientifiques de son temps ? Avait-il noué un pacte avec Lucifer ? Quelle importance... Il m'a ouvert à une nouvelle existence.
Le matériau dont il m'a recouvert a la propriété d'absorber les émotions des personnes qui reposent entre mes murs et de les restituer sous forme de couleurs. Quand Xav -oui, c'est son prénom, je suis un peu familière, pardonnez-moi... Quand Xav était heureux, j'étais bleue. Quand il était en colère j'étais rouge, le jour où il a été amoureux, j'étais rose tendre, bref, cet artifice a unis nos âmes et nous avons partagé des années communes où je n'imaginais pas que cette fusion puisse avoir une fin.
Et puis Xav est mort, et j'ai perdu mes belles couleurs. J'ai pris le deuil.
Je suis restée longtemps inoccupée, vide d'émotions et de sentiments. Ma troisième vie a commencé. Mon aspect rebutait les acheteurs potentiels qui fuyaient à grands pas pressés sans même laisser l'agent immobilier tourner la clé rouillée dans la vieille grille Art nouveau.
Quelques-uns ont fini par s'y aventurer, malgré tout. Pour le premier j'ai essayé d'être gaie. Je me suis peinte en jaune soleil. Il est reparti le coeur réchauffé, sans me dire merci, et n'est pas revenu. A la deuxième visite, je me suis parée de couleurs arc-en-ciel pour un couple et leur petite fille. Ils m'ont quittée en chantant, et je ne les ai pas revu. Le troisième était un tout jeune homme qui ressemblait un peu à Xav. Je me suis habillée de blanc nuptial. Il s'en est allé l'âme légère comme un nuage, oubliant même de refermer ma grille, et n'a jamais reparu. Je suis restée seule.
Je vous hais. Mais curieusement je m'amuse diablement plus depuis ce jour. Je me venge. J'imprime à mes visiteurs des pensées beaucoup moins positives. Et je ris... Je ris...
.
Approchez un peu. Oui, vous, là. Rentrez donc vous mettre au chaud ! Voilà... Je vous sens un peu dégoûté, un rien craintif. Vous ne m'aimez pas... Vous ne m'appréciez pas à ma juste valeur. Je vais pourtant me faire belle pour vous. Je me donne la couleur de l'absence, l'absence de couleur...
Je suis transparente.
Vous n'existez plus.
Maisons, avez-vous donc une âme ?
Pourquoi suis-je ici ce soir ? Bonne question !
Je suis ici parce qu’il s’est produit un événement imprévu, un événement que j’ai maintenant conscience d’avoir appelé de mes vœux sans me l’avouer ni, me semble-t-il, l’avoir un seul instant envisagé. Toujours est-il que l’événement a eu lieu presque à mon esprit défendant…
Ce matin, j’ai revu Lucile Méricourt.
Huit heures à ma montre, pas vraiment l’aube, mais j’avais misé sur le soleil levant et sa lumière diffuse. J’étais donc plantée, nez levé, devant la maison à chercher le meilleur angle pour jouer de mon Argentic quand Lucile m’est apparue avec vingt-cinq ans de plus.
Au bleu de ses yeux, au timbre de sa voix, à son baiser soyeux, j’ai su que vingt-cinq ans ne signifiaient rien sur l’échelle de son temps, que ces vingt-cinq ans-là qui avaient griffé mes paupières, alourdi ma taille, adouci ma colère, étaient passés sans révolution pour elle. Ses mots glissaient, j’essayais de les retenir, de m’en imprégner. C’était dur. L’émotion me rendait réfractaire à l’histoire qu’elle me contait : ses parents à la retraite dans le midi –tu les vois là-bas, bichant comme des coqs en pâte ! Non je ne les voyais pas-, Xavier son amour de toujours prof de chimie dans notre vieux bahut –imagine ! Non je n’imaginais pas-, deux enfants –on a attendu pour les avoir, tu sais ça demande réflexion ! Non je ne savais pas-. Elle a longuement brodé sa vie avec ses mots feutrés. J’en aimais la dentelle bruissante.
- Et toi ?
Son index a caressé la dragonne de mon appareil : un geste identique à celui qu’elle réservait aux bretelles de mon sac à dos quand on se quittait près de sa porte après nos cours. Une fois encore la maison nous enrobait de son ombre froide et la tourelle toisait le ciel de sa pointe provocante. Lucile, la châtelaine de l’Oubliette, n’avait rien perdu de son aura.
Sa question m’a désarçonnée. Par où commencer ? Dire : Les Grillons ont été vendus. Notre jolie villa au nom évocateur avec ses roses multicolores, ses rideaux verts et son crépi blanc. Ma mère, la grillonne du foyer, s’en est allée griller en enfer. Chacune son tour ! Quant à mon père, cet inconnu, il l’était resté. Mais tout le monde le savait. Inutile d’y revenir.
Ensuite ? A moi, les mots manquent.
La drogue, pas beaucoup, la zonzon, pas longtemps puis grâce à Bernie, mon chargé de réinsertion, un stage photo qui m’avait révélée à moi-même. Clic, clac : Clara Gazul pour vous tirer le portrait. J’ai emprunté ce pseudo à Mérimée. Il m’a collé à l’appareil des années durant. A force, il est devenu la coqueluche des photothèques. Je croule sous les commandes. Celle en cours porte sur ‘les maisons dotées d’une âme’ : texto.
Evidemment, en tant que Moi j’ai repensé à l’Oubliette mais c’est Clara Gazul qu’a trouvée Lucile devant chez elle, prête à mitrailler son inquiétant manoir gothique.
- Photographe pro.
Rien d’autre. Pourtant Lucile a insisté.
- Je suis pressée mais viens dîner. Tu me raconteras. Si tu veux…
J’ai acquiescé sans réfléchir. Elle a ri.
- Fais-la belle mon Oubliette et n’oublie pas : apéro à vingt heures.
Voilà pourquoi je suis ici ce soir.
Derrière les hauts murs inhospitaliers, le décor chaleureux m’accueille comme lorsque je m’y réfugiais adolescente auprès de mon amie Lucile.
Car chez nous, derrière la façade souriante, les grillons ne chantaient pas.
Sorcière
Ma petite princesse s’est arrêtée net, impressionnée. Aucun de ses cheveux fins comme des fils d’ange ne bronche plus. J’ai cru qu’elle avait un peu peur, mais non. Elle semble juste surprise, de ces étonnements enfantins qu’elle ne parvient pas à cerner en prenant juste le temps d’y penser un peu. Comme si le mystère était plus grand qu’elle.
- Papa, pourquoi elle a pas de couleur, la maison ?
Je m’accroupis à côté d’elle. J’aime ses questions de petite fille. Je ne m’en lasse pas. Ça me fait fondre à chaque fois.
Nous sommes face à une bâtisse peu banale. Un genre de petit manoir, avec tourelles et clochetons, tout ce qu’il faut. Mais on le dirait entièrement passé au goudron, au lieu d’avoir été enduit, puis peint, normalement. Des ardoises jusqu’au sol, pas un brin de couleur. Je connais cette maison, je passe régulièrement devant. A force, je n’y fais plus attention. Mais je comprends que Lise soit perplexe.
- On l’appelle « la maison obscure », ma puce. Et je ne sais pas pourquoi il n’y a pas de couleurs. Qu’est-ce que tu en penses, toi ?
Elle réfléchit intensément.
- Peut-être c’est la maison d’une sorcière ? avance-t-elle
- Une très méchante, tu crois ?
Elle réfléchit encore un peu.
- Non, je crois pas. Plutôt une pas méchante.
Je regarde ma fille d’un air étonné. Elle entreprend de m’expliquer.
- Peut-être c’est une sorcière gentille, ou timide, qui aime pas faire du mal aux gens. Mais ses copines sorcières, elles comprennent pas, et puis elle se moquent. Alors la sorcière qui vit là, elle a peur d’être punie. Alors pour faire croire qu’elle est méchante, elle a fait construire cette maison. Ça impressionne les gens, même des fois ça leur fait peur. Mais en vrai elle sort jamais, et surtout pas pour aller embêter les enfants.
Ma fille m’épate. Je n’aurai pas été capable d’improviser une explication aussi jolie en aussi peu de temps. J’étais en train d’essayer d’échafauder un truc improbable, une histoire d’appareil photo mal réglé qui aurait volé les couleurs de la maison pour les mettre sur le cliché. Mais Lise a trouvé toute seule l’explication qui lui convient. Je n’ai pas besoin de m’embourber dans une histoire stupide dont je n’ai pas encore trouvé la chute.
La gentille sorcière a dompté le mystère trop grand pour Lise. Elle me tire par la main pour reprendre la promenade. Nous rentrons tranquillement à la maison.
Plus tard dans la soirée, une fois Lise couchée, le dîner desservi et la vaisselle faite, je retrouve mon amour en tête à tête. Alexandra, la maman de Lise, est ma grande princesse… Je manque de vocabulaire, parfois.
- Dis-moi, Alex, tu crois que… Lise, elle va récupérer les mêmes pouvoirs que toi, ou pas ?
Alexandra fronce les sourcils.
- On en a déjà parlé, tu sais bien. Je n’en ai plus, des pouvoirs. Je n’en ai jamais eu beaucoup, et j’ai demandé à en être déchue. Je ne suis plus une sorcière, mon cœur, je n’avais pas le profil. Je ne faisais pas mon quota de mauvaises actions. J’ai été déchue avant de t’épouser.
- Et ça n’arrive jamais qu’un enfant prenne les pouvoirs de sa maman même s’ils ont été inactivés ?
- Je ne crois pas, non. Pourquoi tu me demandes ça ?
Pour rien, mon amour, pour rien… Juste une question qui m’a traversé l’esprit, cet après-midi, en écoutant parler l’imagination débordante de notre fille…
Teuf d’enfer
— Bienvenue, les nouveaux ! s’écrièrent nos hôtes en chœur.
L’accueil, quoique bizarre, était au moins chaleureux, compensant un peu la première impression causée par le décor. Un bref coup d’œil me permit de constater que mes deux copains se détendaient eux aussi. Julien, Thomas et moi-même balançâmes un « merci » aussi cool que possible dans ce contexte étrange.
Honnêtement, ce n’est pas comme ça que nous imaginions cette « méga-teuf dans une baraque d’enfer » que nous avait décrit le tract trouvé sur le trottoir, à la sortie de notre bistrot préféré. « Tu veux t’éclater comme jamais ? », insistait lourdement le bout de papier orange fluo. « Viens nous rejoindre, entrée et premier verre gratuits ! » nous assénait-il enfin, juste avant de nous indiquer l’adresse du lieu de perdition, un peu en-dehors de la ville. Une fois de plus, la voiture de Thomas – seul d’entre nous à posséder ce précieux atout – allait être utile à la communauté.
Si la « baraque » évoquait plus le château de la famille Addams qu’une discothèque branchée, l’annonce ne mentait pas : l’entrée était bien gratuite, et non seulement la première consommation était offerte, mais le coût des suivantes se révéla incroyablement bas, presque symbolique ! Nous n’en revenions pas, d’autant que l’ambiance était aussi cool que le promettait l’accueil : le personnel, jeune et décontracté, plaisantait avec les clients tout en servant les boissons avec une rapidité déconcertante, sans jamais avoir l’air de pousser à la consommation.
Nous partîmes à cinq heures du matin, dans l’état qu’on peut imaginer. Je crus que Thomas n’allait jamais réussir à ouvrir la portière de sa caisse, puis à mettre le contact. Après dix minutes de tâtonnements agrémentés de bafouillages et quelques éructations, il nous fit un démarrage digne du départ d’un Grand Prix de Formule Un.
Quelques minutes plus tard, notre véhicule s’encastrait dans un réverbère.
Au réveil, je fis deux constatations simultanément : je n’étais plus dans la voiture de Thomas, mais dans une pièce qui ressemblait vaguement à une chambre. Et surtout, mes deux amis m’encadraient, allongés et un peu sonnés eux aussi, mais conscients.
— Vous allez mieux ?
La voix provenait d’un des garçons qui nous avait servis et qui se tenait debout au pied de notre lit.
— Oui, répondis-je. Nous avons eu… un accident, hein ?
— Oui. On vous a retrouvés dans votre voiture, et…
— Vous nous avez ramenés ici ?
— Non : vous êtes rentrés par vos propres moyens, comme les autres.
— Quels autres ?
— Les autres bizuths. Bienvenue au club. Et puisque vous vous sentez mieux, suivez-moi. La soirée démarre dans moins d’une heure, et vous devez être prêts à accueillir nos prochains invités.
— Accueillir ? Nous ? Mais pourquoi ? Nous ne faisons pas partie du personnel !
— Maintenant, si. Pour l’éternité.
Et il quitta la pièce où nous venions de prendre notre dernier repos. Nous le suivîmes aussitôt, sans nous concerter, et sans même savoir pourquoi nous lui obéissions.
Tout aussi inexplicablement, lorsque les premiers fêtards franchirent un peu timidement le seuil de l’entrée, Julien, Thomas et moi affichâmes avec un bel ensemble notre plus beau sourire avant de clamer en chœur, à l’unisson de nos nouveaux collègues :
— Bienvenue, les nouveaux !
UNE BONNE AFFAIRE.
Jean Desmarais, directeur d’une grande société d’import export, buvait son café crème tout en parcourant la page faits divers de son journal. Comme chaque week-end, après une semaine harassante, il aspirait à un peu de calme et de détente…. Comme chaque week-end, c’était sans compter la présence de Jeanne !
Jeanne, sa femme, toujours aussi grincheuse, exprimant d’une voix nasillarde ses reproches acerbes sur l’état du jardin (feuilles non ramassées !) sur celui des gouttières (bouchées par les mêmes feuilles !) sur le fait qu’il n’avait toujours pas sorti les poubelles, qu’ils n’allaient jamais au restaurant, qu’elle n’avait rien à se mettre, etc. Des années que cela durait, qu’il supportait ses incessantes jérémiades ; il n’en pouvait plus. Il fallait que ça cesse. Vingt ans qu’il trimait dix à douze heures par jour pendant que madame papillonnait entre le coiffeur, l’esthéticienne et les boutiques de vêtements dernier cri, ce qui ne l’empêchait nullement de ressembler à une mégère aigrie et mal fagotée. On aurait tourné un film sur les « Bidochon » elle aurait obtenu le premier rôle ! Il ne s’était pourtant jamais résolu à demander le divorce, dans sa famille, ça ne se faisait pas. Pour l’heure, il l’écoutait d’une oreille distraite lorsqu’elle en vint à parler de cette demeure qu’un anonyme venait d’acheter.
– Tu sais bien, cette grosse baraque où il y a eu plein de disparitions étranges ! Personne n’en voulait !
Un rire sardonique ponctua l’allusion.
– Tu m’écoutes ?
– Oui chérie, je t’écoute.
Et Jean écoutait, c’est vrai, sans pour autant lever les yeux de l’article dévoilant un cliché de la masure en question, un étrange sourire aux lèvres…
- Il parait qu’il y a six personnes qui ont disparues, que des femmes ! Les flics n’ont jamais rien trouvé. Elle a du être vendue pour une bouchée de pain c’est sûr. Ce que les gens peuvent être naïfs quand même, on leur ferait avaler n’importe quoi !! Comme si une maison pouvait les faire disparaître !! Rosa, tu sais la fleuriste, m’a même dit qu’elle avait connue une des femmes. A peine son mari et elle avaient-ils emménagé qu’elle se volatilisait. Il se serait réveillé, un matin, tout seul… Moi je crois plutôt que sa femme s’est barrée avec un autre ou qu’il l’a assassinée puis jetée dans le fleuve ! Des coïncidences, voila ce que c’est, juste des coïncidences !
Elle stoppa un instant, enfourna une énorme part de tarte aux pommes dans sa bouche trop maquillée, puis reprit sans prendre le temps de tout avaler.
- En tous cas moi, je n’aurai pas peur d’y habiter, au contraire ! D’autant qu’elle en impose la baraque ! Un vrai manoir ! Et cette couleur, quelle classe !! Je me demande bien qui a pu l’acheter…
Jean but une longue gorgée de café. Un peu de crème resta collé à sa moustache, ce que Jeanne s’empressa de lui faire remarquer. Il soupira. A nouveau, il jeta un regard presque langoureux sur le cliché.
– Seigneur je vous en prie, je vous en conjure, faites que ce ne soit pas que des coïncidences…
La maison de mon enfance
C’était un monde à elle seule, la maison. Mon monde, un monde que j’avais exploré de fond en comble. Les combles, justement, les tronc rugueux des poutres auxquelles je frottais mon visage en humant le parfum piquant de la résine. J’étais dans la forêt profonde, les oiseaux chantaient dans mes oreilles. Les loups m’emplissaient de leur hurlement.
La cave était une grotte. Ses murs tapissés de salpêtre, suintaient d’humidité ; parfois une goutte perlait au plafond comme si elle voulait former un stalactite. J’y vivais en homme des cavernes, à la recherche du feu perdu. Un jour, je l’ai retrouvé le feu, une boite d’allumettes qui traînait, j’ai voulu faire un feu de joie. On m’a puni, le fouet m’a meurtri le dos mais je n’ai pas bronché, j’étais un pirate et un pirate ne pleure pas.
Et le cabinet de débarras, caverne d’Ali Baba, ou je trébuchais sur des monceaux d’objets hétéroclites, vieux tapis roulés, chaudrons mangés de rouille, faïences ébréchées, piles de journaux dont les lambeaux racontaient des bribes d’événements oubliés. Des masques venus de je ne sais où, d’Afrique ou de Chine, me fixaient de leur regard sardonique. Parfois, un objet suspendu au mur et que le seul déplacement d’air avait suffi à décrocher, tombait en me frôlant, comme ces mains de squelette qui vous effleurent dans le train fantôme. Mes cheveux se dressaient sur ma tête.
La bibliothèque, si on pouvait appeler ainsi cet amoncellement de caisses emplis de livres, comme s’ils devaient partir pour un pays lointain. Je feuilletais, je lisais, assis sur des livres, les pieds posés sur des livres, respirant le poussière des livres. Je lisais parfois sans comprendre mais des images me traversaient la tête, j’étais une boule d’émotions et quand j’ouvrais un nouveau volume, je me demandais quelle corde il allait faire vibrer. Chacun était une planète inconnue.
Mais mon endroit préféré, c’était cette pièce ronde, suspendue au dessus du vide. J’avais lu dans un livre qu’on appelait ça « échauguette » ou « poivrière ». Que d’heures j’y ai passées à guetter l’ennemi, à repousser les attaques en tirant mes flèches ou en versant de l’eau bouillante et du plomb fondu ! Mais cette pièce cylindrique faisait très bien aussi office de fusée et quittant le moyen âge, je me propulsais dans les espaces intersidéraux où j’affrontais des créatures à huit pattes. D’ailleurs, il me suffisait de lever la tête en voir une « pour de vrai », l’énorme araignée qui avait tissé sa toile dans les hauteurs de la pièce et dont la vue me provoquait de délicieux frissons.
Non, Personne ne peut mieux que moi parler de « la maison de son enfance ».
Vous me dites que vue de l’extérieur, elle était maussade et sans couleurs la maison, obscure ? Mais si vous saviez ce que c’était à l’intérieur, avec ses volets toujours fermés, ses lampes parcimonieuses et ma tante, en robes ternes, chignon strict et mine sévère. Comme je devais être malheureux, dites-vous ! C’est depuis, que je suis malheureux, depuis que je suis sorti de la maison. Oui, c’était un monde à elle seule, la maison, c’était mon monde. C’est entre ses murs que j’ai été séquestré jusqu’à l’âge de quinze ans, jusqu’au jour où j’ai tué la femme au visage sévère à coups de tisonnier. _________________ Avant le jour de sa mort, personne ne sait exactement son courage... Jean Anouilh |
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