(finaliste du concours de textes courts Ecriture&Partage 2006)
D.A.F. : les débuts
Lorsqu’elle s’aperçut de sa maladresse, elle ne s’en étonna guère : il était si jeune…treize ans peut-être ? Que pouvait-il savoir, à son âge, des femmes et de leur sensualité ? Comment aurait-il pu contrôler ses violentes pulsions et rendre adroitement à la marquise l’hommage préliminaire qu’elle attendait avant l’acte? Les choses s’étaient donc passées, les premières fois, dans une précipitation regrettable. « François ! » avait dit la blonde madame de Lunel « vos mains tremblent …jamais vous n’y parviendrez …Attention, si vous continuez à tirer aussi fort, vous allez déchirer la dentelle…Laissez, je préfère le faire moi-même ». Et, devant tant de maladresse, qui pourtant ne l’étonnait guère, elle s’était mise en courroux. Ce qu’il ne fallait pas faire : les effets démobilisateurs sur l’adolescent avaient été immédiats ! Il avait ensuite fallu toute son expérience de femme mûre et tout son doigté. Elle avait du prendre avec force les affaires en main pour mener les choses à leur terme.
Voilà à quoi pensait Aurore de Lunel en préparant sa confession du vendredi. L’examen de conscience détaillé montrait que, cette semaine, elle s’était mise en colère contre un jeune invité un peu malhabile. Elle s’en accuserait humblement. D’une façon générale, elle déplorerait, au confessionnal, d’être « soupe au lait »… Regret d’autant plus sincère que ce garçon lui avait donné chaque jour beaucoup de plaisir ; mais ce détail resterait confidentiel entre elle et Dieu, car son directeur de conscience avait le vin bavard.
François, c’était son troisième prénom, était encore un chérubin joufflu, mais il avait déjà une belle ombre de moustache et mesurait près de six pieds et deux pouces de haut. Habillé en dragon ou en chevau-léger, il aurait fait un très bel officier du roi. Il était venu passer quelques semaines au château de Lunel, après une année chez les jésuites. Il accompagnait son oncle l’abbé Jacques-François, que le marquis de Lunel avait invité pour discuter philosophie. Dès le premier regard, la marquise avait été sensible au modelé proéminent de la puissante virilité que le jeune homme affichait en toute innocence.
Dans tout le Languedoc, en ce mois de juillet 1753, il faisait une grosse chaleur et la sieste était chaque jour de rigueur. Belle occasion pour l’adolescent de vaincre définitivement sa maladresse grâce aux conseils éclairés de la marquise. Jusqu’au jour où…
« Que faites vous François… non ne m’attachez pas les mains dans le dos avec votre foulard, vous me faites mal…Voulez vous poser cette cravache ! »
Et c’est ainsi que Donatien Alphonse François, alias D.A.F., celui qui deviendra Sade le « divin marquis », commença à rénover fortement les techniques de l’amour. Une initiative diversement comprise qui lui valut, de son vivant, trente ans de prison, mais la gloire à titre posthume.