Guylou Plume de Simurgh

Joined: 01 Jun 2007 Posts: 2,852
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Posted: 21/08/2007 07:50:58 Post subject: Jeu n°20a |
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DISPARITION
J’avais recruté ce détective sur les conseils d’un ami qui avait compris combien le départ d’Agnès me torturait. Sa disparition sans explications, lors d’un déplacement professionnel à l’étranger, m’avait jeté dans le désespoir et l’amertume. Après deux années passées à ressasser, je me sentais capable aujourd’hui d’assumer les raisons de son choix. C’est pourquoi je mis cet homme sur mon mystère.
Nous étions convenus de nous retrouver dans un bar du centre de Limoges. Je quittai Paris dans un état d’excitation intense. Je ne l’avais jamais rencontré alors que nous échangions depuis plusieurs semaines. Il voulait me montrer « quelque chose de très important ».
- Voilà le dernier cliché d’elle.
Il me tendit la photo. Je pris un air dégagé et déclarai :
- Vraiment ? Je n’ai jamais réussi à la convaincre de se laisser photographier. Elle ne supportait pas qu’on la surprenne…
- Là les circonstances étaient différentes : elle n’a rien pu voir.
- Vous avez utilisé le téléobjectif ? Pourtant non, vous en auriez profité pour faire un gros plan...
L’homme ne me répondit pas. Je ressentis à nouveau le pincement au creux de l’estomac revenir sournoisement. Je tentai de garder mon calme et décidai de laisser mon interlocuteur révéler ses découvertes.
- Vous ne pouvez nier que son élégance et sa tenue sont conformes à tout ce que vous m’avez transmis sur elle?
- Oui. Toutefois elle me paraît crispée dans son geste et rigide dans son regard. L’avez-vous surprise ? Car je pense, d’après vos propos, qu’elle ne s’est aperçue de rien ?
Il se recula contre le dossier de la banquette et me fixa longuement. Son regard me mit mal à l’aise. Je me redressai imperceptiblement, arborant du mieux que je le pouvais un air paisible, prêt à tout entendre.
- Etes-vous certain de vouloir savoir la vérité ?
- C’est bien pour cela que je vous rétribue non ?
- Mon travail ne consiste pas seulement à apporter aux gens les réponses qu’ils attendent. Parfois celles-ci contribuent à leur bonheur, d’autres fois elles font éclore des drames, souvent elles font jaillir des souffrances beaucoup plus terribles que celles de l’ignorance.
Pressentant un terrible secret je pris intérieurement la décision de faire face à ce qu’il allait me révéler. Mais allait-il le faire ?
- Dans quelle catégorie placez-vous la réponse à mes questions ?
Ne pouvant m’empêcher de le défier, j’ajoutai :
- Si vous en avez une…
Sa réaction ne se fit pas attendre :
- Pour vous, votre amie a disparu et votre vie s’est brisée, mais vous êtes resté le même. Pour elle, rien ne sera plus pareil. Elle veut rester inconnue dans un pays étranger où aucune connaissance ne risquera de la retrouver. Elle ne désire plus se montrer : elle a subi un drame atroce et rien ne pourra la remettre sur les rails de votre vie commune.
Je sentis l’angoisse et la colère monter en moi et d’une voix mal contrôlée plus haut perchée que je ne l’aurais voulu, j’exigeai toute la vérité. Celle-ci m’accabla. Je n’aurais jamais imaginé que la « disparition » d’Agnès ait une cause aussi épouvantable. Hébété, je vis l’homme partir après ses révélations.
Alors je visualisai l’incendie de l’ascenseur dans lequel Agnès avait été coincée. Défigurée, aveugle, elle avait décidé de rompre avec son ancienne vie, dont je me figurais être le centre.
L’entre deux
Elle a fermé la maison. Les enfants étaient déjà dans la voiture avec leur père. Elle, elle devait les suivre avec son propre véhicule. Elle avait inséré la clé dans la serrure quand, subitement, elle s’est tournée vers son mari et lui a dit : « J’ai oublié quelque chose. Partez devant, je vous rejoins. » Il a eu l’air surpris, vaguement agacé même, puis il a répondu : « On s’arrêtera à l’aire des quatre vents, tu nous retrouves là-bas ? » Elle a opiné de la tête. Mais elle sait qu’il n’attendra pas. Lui, il est pressé maintenant de rentrer. Pour lui, les vacances sont finies : il n’y a pas d’entre deux.
Elle, au contraire, elle vient d’investir cet espace qui n’est rien : ni la fin de la période estivale, ni le retour à Paris. Elle s’y complait, elle s’y installe. Elle est rentrée dans la maison et, sans craindre de déranger la cuisine rutilante, elle a fait chauffer de l’eau et s’est préparé un thé, puis elle s’est installée sur un des grands fauteuils qui lui viennent de sa grand-mère et qu’elle protège toujours d’un grand drap pendant les mois d’hiver. Elle l’a tourné vers la fenêtre et a posé son pied sur l’appui. Après la grande effervescence de ce mois d’août et avant celle de la rentrée des classes, elle a eu besoin de ce temps de vacance. Elle ne pense à rien. Elle se laisse aller à la tristesse qui l’étreint. Elle n’aime pas les départs, elle ne les a jamais aimés : ni dans un sens, ni dans un autre. Depuis trois jours déjà, elle imagine le retour et ça lui gâche un peu ce qui lui reste de temps ici. Maintenant que c’est fini, elle a envie d’en profiter, de s’abîmer dans la nostalgie, d’y plonger vraiment. Partir vite aurait été plus simple, plus facile, plus léger… Mais, pour une fois, elle a voulu aller au bout, au fond de ce léger sentiment de vide, de rien, de ce trouble infime qui l’envahit à chaque fois qu’il faut s’en aller, laisser la maison de l’été.
Aucune racine, aucun souvenir d’enfance ne justifient cette mélancolie. Ce n’est pas une demeure familiale : ils l’ont achetée quatre ans plus tôt, sur un coup de tête, ils n’étaient jamais venus avant dans la région. Ils l’ont meublé rapidement, n’ont pas beaucoup touché la décoration. A peine a-t-elle choisi les voilages de fin coton qui semblaient s’imposer pour filtrer la lumière sans la bloquer et les housses de couette tendance marine. Pourtant, elle y a mis un peu de son cœur, dès le début, plus que son mari ne l’a pensé, et finalement, plus qu’elle ne l’imaginait elle-même.
Elle est bien : elle est seule. Elle écoute avidement le silence de la maison vide, profite du flou apporté par la fenêtre voilée. Elle entend son cœur battre, sent le thé brûlant glisser le long de sa gorge, elle éprouve les ressorts légèrement souffreteux du poids de son corps. Doucement, tranquillement, elle occupe le temps et l’espace qui s’offrent à elle, en investit chaque recoin.
Ce soir, elle sera à Paris. Ce soir, tard… Ce soir, sans doute…
Drôle de tableau.
— Pensive? avez-vous dit. Ah, certes, je le suis! Pourquoi? Mais c'est tout simple mon bon! Je ne saurais vous dire depuis combien de temps exactement j'ai pris place dans ce fauteuil. Un temps suffisamment long en tout cas pour avoir refroidi le café, lequel par voie de conséquence a cessé de me dispenser ses arômes puissants et suaves à la fois. Au fond de la tasse, il n'y a plus qu'une flaque misérable, soulignée d'une vague traînée jaunâtre, restes improbables d'un morceau de sucre moribond. Tasse de trop de regrets enfuis que le soir tombant voile d'une ombre pudique. Le fauteuil de cuir vert, pour ne pas être en reste, crispe ses ressorts me rappelant ainsi qu'à ma façon je suis un corps mort, un plomb qui le rive à son plancher en le ramenant à sa triste réalité, lui que l'apparition aussi subite qu'inattendue d'une housse candide avait propulsé vers des rêves jusqu'alors interdits, des rêves de grand large et d'espaces infinis. Ce n'est pas rien un espoir insensé naissant au terme de quinze années d'immobilité forcée à contempler la même fenêtre obstinément close sur un monde dont on ne connaît rien, le même voilage dont la virginité originelle se voit contestée par le gris montant d'une poussière invisible mais tenace!
Et moi qui suis-je? Où vais-je? Mes escarpins de chevreau verni vont-ils soudain s'animer en un frémissement de leurs talons hauts pour m'emporter loin de cette chambre pathétique? Ou bien à l'exemple du café, mon heure est-elle passée depuis longtemps, me condamnant irrémédiablement à l'oubli inéluctable des choses qui ont été, à une pose de momie au creux de ce fauteuil geignard qui pourrait aussi bien se transformer en un moderne sarcophage?
Si j'en crois mes dernières expériences, la deuxième hypothèse pourrait bien, hélas, avoir les faveurs du pronostic. Perchée tout en haut de ma cimaise enténébrée donnant sur une salle ombreuse au parquet disjoint, sans même un modeste pinceau de lumière pour ramener quelques couleurs sur mon visage flétri, je ne risque pas, malgré mon allure qui demeure furieusement moderne, d'attirer les foules… Non, non, ce n'est pas une paranoïa soudaine qui me dicte des paroles de fiel, c'est la simple constatation d'une terrible réalité. Il y a ici, comme ailleurs des gens que l'on encense sans ce qu'on sache exactement pourquoi tant de faveurs pleuvent sur leurs épaules et d'autres, tout aussi méritants, dont on ne sait quoi inventer pour s'en débarrasser à bon compte. Vous ne me croyez pas? Vous avez tort! Allez donc jeter un coup d'œil sur l'Autre, là-bas, trois salles plus loin! Nimbée de lumière dorée dans son cadre de peuplier sous vitrage climatisé. Malgré son âge canonique, ses craquelures inquiétantes et l'ombre persistante des moustaches sacrilèges que d'aucuns lui dessinèrent un jour, elle persiste à faire la belle et à ravir par son énigmatique sourire des hordes de touristes pâmés, venus tout exprès pour lui tirer le portrait… Si après ça, vous pensez encore q'il y a une justice en ce bas monde, je suis prêt à passer encore quelques années dans la posture où vous êtes venu me débusquer ce jour!
Peau neuve
Bientôt, dans une heure, dans un quart d’heure …voilà ce que sera mon reflet dans le miroir : cette jeune femme élancée, à la silhouette et au visage parfaits. Si on m’avait dit ça quand je me suis installée dans ce squat…Déjà une chance d’être tombée sur ce studio déserté. Un peu intimidant bien sûr avec sa moquette chic et tous ces meubles sous leurs housses. Je n’ai touché à rien. Tout ce que je demandais, c’était la tranquillité et un lit pour dormir. La bibliothèque, au début, je n’y ai même pas fait attention. A me voir avec mon litron de rouge, qui croirait que je passais pour une « intellectuelle » ? Depuis que Patrick m’a quittée, je n’ai pas ouvert un livre…
Et puis un jour, j’ai risqué un œil sur les rayons. Surtout des romans, le genre d’évasion qui ne m’attirait plus, l’alcool c’est tellement mieux. Des ouvrages de psychologie pratique aussi. J’en ai feuilleté un : « Changez de peau ». J’ai ricané. Changer de peau ? Ha, si j’avais pu ! Déjà Patrick qui me répétait « tu te laisses aller, t’as vu comme tu grossis, bientôt t’auras un double menton ! » Et la vinasse n’avait rien arrangé. Le bouquin semblait se prendre très au sérieux : techniques orientales, psychanalyse, et « meilleurs spécialistes américains.» Une série d’exercices progressifs étaient censés amener le lecteur « motivé » à changer sa personnalité et même son apparence physique, « les yogis les plus doués y parviennent.»
Je me suis surprise à me lancer dans le premier exercice : «Visualisez en un point précis la personne que vous aimeriez être.» Au début, j’avais beau me concentrer, je ne visualisais rien du tout. Et puis une forme confuse est apparue, comme l’esquisse griffonnée par un peintre maladroit. Epuisée, je me suis endormie. A mon réveil je n’ai eu aucun mal à retrouver l’esquisse là où je l’avais laissée. Je l’ai affinée, me concentrant sur les mains, qui ont pris forme, avec des doigts longs et fins, des mains pour le piano, ou pour les caresses. Et encore une fois, je me suis endormie.
A partir de là, c’était avec une étrange exaltation que je retrouvais chaque fois ma créature ; ma technique était au point, je ne regardais même plus le livre. Ma nouvelle personnalité fut dotée de jambes de rêve, de seins ronds et fermes, d’un visage de madone aux expressions les plus subtiles, de la douceur charmeuse au sourire impitoyable. Ensuite je l’ai habillée et coiffée, comme une poupée Barbie, beaucoup plus belle qu’une poupée Barbie, racée jusqu’à la pointe de ses talons hauts. Je l’ai baptisée Laura. Dans un moment, je serai Laura et une nouvelle vie s’ouvrira devant moi.
La dernière étape à présent, « quittez votre vieille peau et glissez vous dans celle de votre moi idéal.» Le moment est solennel. Avant de ne faire qu’une, toi et moi, on va fêter ça Laura ! Je l’installe en pleine lumière dans le fauteuil près de la fenêtre, une coupe de champagne à la main et je brandis mon litron de rouge ; A nous deux Laura ! Mais…qu’est-ce que…Laura ! Laura, reviens ! J’ai beau me concentrer, rien à faire. Elle se lève, passe devant moi en me décochant un sourire…son sourire impitoyable : « Salut, pas besoin de toi pour vivre ma vie…bonne chance ! »
Elle quitte la pièce…j’entends son pas qui s’éloigne…
Et moi, je reste là, dans ma vieille peau…
Vis ta vie
Ma mère vaque aux derniers préparatifs avant notre départ: couper l’eau, l’électricité, fermer toutes les fenêtres. Le soleil inonde le vaste séjour, transperçant le voile léger du rideau d’un blanc immaculé. La large baie vitrée donne sur la Seine où glisse un bateau mouche chargé de sa horde de touristes. Spectacle que j’ai maintes fois contemplé aux côtés de tante Margot.
Jusqu’à ma douzième année, je n’avais entendu parler qu’à mots couverts de cette sœur de maman, qui avait tout plaqué pour fuir un beau matin avec un inconnu. J’avais compris qu’on la soupçonnait des pires turpitudes, qu’on l’avait bannie de la famille. Jusqu’au jour où elle était réapparue chez nous, accompagnée de son riche époux. La brebis égarée était rentrée dans le rang, on pouvait l’absoudre. Margot se prit d’affection pour moi et lorsqu’elle se retrouva veuve, trois ans plus tard, ma mère accepta que je passe mes vacances auprès d’elle. C’était une femme superbe. Brune, élancée, elle aimait porter des robes noires ajustées qui soulignaient sa taille fine, des bas et des escarpins du même ton qui lui faisaient des jambes divines. Un tourbillon de vitalité, tante Margot, qui me fit découvrir Paris et ses trésors ! Sa vie était un vrai roman. Calée dans son fauteuil au milieu du salon, une tasse de café dans une main, une cigarette dans l’autre, elle racontait. Accroupie à ses pieds, fascinée, j’écoutais. Son départ pour Paris pour faire des photos de mode ; son rêve brisé par l’amoureux pas plus photographe qu’amoureux, les mois de galère. Puis le miracle : une limousine noire renverse Margot. Coup de foudre du chauffeur quadragénaire. Mariage. Appartement parisien, villa à Cannes, voyages et tutti quanti. « J’ai eu une vie magnifique, ma chérie, répétait-elle, la chance m’a souri. C’est si beau Paris, je ne m’y ennuie jamais. »
Le curieux portemanteau où flottait toujours un foulard soyeux, aujourd’hui nu comme un arbre en hiver, me donne le frisson. Je me laisse tomber dans le fauteuil de Margot que maman a recouvert d’un drap blanc, comme la plupart des meubles. Dans ma robe noire semblable à celles qu’affectionnait ma tante, je me sens mal à l’aise appuyée sur cette étoffe dont la blancheur m’évoque sans plaisir celle du fourreau que je porterai bientôt pour épouser François.
Tante Margot est partie si vite, nous avions encore tant à nous dire… Les mots de la lettre qu’elle m’a laissée résonnent soudain à mes oreilles, comme susurrés par sa voix. « Suzy chérie, tu me ressembles, pas seulement physiquement. Je te lègue cet appartement et assez d’argent pour voir venir…Vis ta vis, sois heureuse comme je l’ai été. »
Vis ta vie… Bon sang, pourquoi est-ce que je continue à céder aux pressions de maman ? J’étouffe à Chartres, je ne suis pas vraiment amoureuse de François, je peux étudier à Paris. C’est si beau, Paris, on ne s’y ennuie jamais, n’est-ce pas, Margot? Et je suis chez moi ici.
Dans ma robe de deuil, je décide que le moment est venu de faire celui de mon existence ennuyeuse. Tant pis si ma mère en fait une crise cardiaque.
« Maman, l’appartement n’est plus à vendre, j’appelle l’agence, je m’installe, je reste ! »
Femme d’intérieur
Je t’aime tant, ma chérie ! Chaque soir je m’émerveille de te retrouver là, assise dans ton fauteuil préféré, un verre de vin à la main… Tout au long de la journée, c’est cette image qui me donne l’énergie de supporter la monotonie de mon travail et le comportement hautain et parfois hargneux de mes clients.
Les premiers mois de notre vie commune, quand j’ouvrais la porte de notre nid d’amour, ton visage radieux était la plupart du temps tourné vers moi, nimbé dans le halo du contre-jour. Mais parfois, j’arrivais à te surprendre pour peu que, perdue dans ta rêverie, tu n’aies pas entendu le bruit de la clé dans la serrure. Alors je te contemplais en silence, jusqu’à ce que, alertée par ton intuition, tu remarques enfin ma présence et m’offres le cadeau de ton sourire.
Quand tu m’as quitté, j’ai cru perdre la raison, d’autant que je n’avais rien vu venir. Ma mère, pourtant, avait essayé de m’alerter : elle s’ennuie, me disait-elle, et une femme qui s’ennuie est déjà à moitié partie ! J’aurais dû l’écouter, comme toujours. Cela m’aurait évité de passer des mois épouvantables à attendre ton retour, perdant espoir à mesure que le temps s’écoulait sans nouvelles de toi.
Un soir, tu es revenue. Mon bonheur s’est très vite mué en une immense déception : tu n’étais que de passage pour récupérer tes affaires, avant de quitter le pays pour rejoindre « quelqu’un ». Pas un mot d’explication pour justifier ton départ. Pire encore, j’ai cru déceler dans ton regard le même mépris que je lisais souvent dans celui de mes clients. Quand j’ai essayé de te barrer l’accès à la porte d’entrée, tu as poussé un bref cri de frayeur. Je ne pouvais pas te laisser ameuter les voisins : si la police était intervenue, on m’aurait à nouveau enfermé dans cet horrible asile dans lequel j’ai passé vingt-deux ans ! Même la mort était préférable à un tel sort. C’est pourquoi je n’ai eu d’autre choix que de t’étrangler, avant que ton comportement infantile ne fasse d’autres dégâts.
Mais je ne voulais pas te perdre à nouveau, à peine retrouvée. Je t’ai donc conservée. Visiblement, je n’avais pas perdu la main : quinze ans après ton retour, tu n’as pas changé, et je ressens tous les soirs le même émerveillement à te contempler dans la douceur du contre-jour, un verre à la main, guettant mon retour à la maison sans te douter que je ne suis qu’à quelques mètres de toi, toujours aussi amoureux.
Ma mère aussi est heureuse que tu sois revenue parmi nous, et elle est fière de moi, de l’habileté avec laquelle j’ai su préserver ta beauté et ta jeunesse. « Mon petit Norman, tu as des doigts de fée », me disait-elle souvent quand j’étais enfant, alors que je m’exerçais à la taxidermie sur les animaux. Elle me l’a répété en contemplant son reflet dans le miroir de sa chambre, quelques années plus tard, après que je l’eus embaumée – « impeccablement », selon sa propre expression. Et elle me l’a confirmé quand je t’ai installée devant la fenêtre, me félicitant d’ailleurs pour le choix de cet emplacement : « Avec l’agitation de la grande ville, elle s’ennuiera beaucoup moins que moi pendant toutes ces années, à regarder ce désert et ce maudit motel où il ne se passait jamais rien ! ».
Sacrée Maman ! Comme toutes les vieilles dames, elle adore jouer les martyrs !
Une femme à la mode
Il n’allait tout de même pas l’abandonner là ! Elle avait partagé toute leur vie. Quand ils s’étaient mariés, les parents d’Emma leur avaient cédé la mercerie. Ils étaient jeunes et enthousiastes. Ils ont tout remis à neuf. La vieille enseigne « Mercerie Gaudissart » fit place à un néon rutilant : « A la mode parisienne, mercerie, confection ». Le jour de l’ouverture, tout le village s’était extasié devant les cotonnades fleuries, les velours chatoyants, les rayonnes multicolores.
Deux ou trois mois plus tard, Edouard ne se souvenait plus très précisément, oui c’était bien ça, c’était pour la fête du 14 juillet qu’il l’avait amenée à la maison. Elle portait une robe de plage rayée rouge et bleue sur fond blanc.
Emma l’avait d’abord accueillie froidement, elle la trouvait trop maigre, trop grande et pimbêche. Elle dut reconnaître qu’elle s’était trompée : les touristes se ruèrent sur les robes de plage. Il fallut se réapprovisionner d’urgence. Pensez donc, cette année-là, on vendit même des seaux et des pelles de plage ! C’était une époque merveilleuse !
Elle traversa avec eux, toutes les modes, de la minijupe au jean, de la robe longue au pantalon de velours : tout lui allait si bien.
Elle a partagea leurs joies, leurs peines. La perte de leur unique enfant. Emma ne s’en était jamais remise et comme un malheur n’arrive jamais seul, une « grande surface» vint s’ouvrir à 500 mètres du magasin. Ah combien ils l’avaient maudite ! On y trouvait de tout, de l’épluche-légumes au lave-vaisselle et une multitude de vêtements bien moins chers qu’« A la mode parisienne », et qu’on pouvait essayer, tripoter, reposer, acheter, rapporter.
Les fidèles avaient bien juré que jamais ils n’y mettraient les pieds, mais petit à petit, ils succombèrent tous à la tentation. Ils venaient même raconter à Emma qu’on y trouvait des ouvre-boîtes électriques, des couvertures chauffantes et des tas d’autres articles fantastiques dont ils ignoraient auparavant l’existence et le besoin de les posséder.
Certains continuèrent à venir, par goût du contact et du commérage, se bornant à l’achat de quelques boutons que la grande surface ne vendait pas au détail. Même le sourire de Mona Lisa (Edouard l’appelait ainsi en secret, même Emma l’ignorait) n’opérait plus. Les gamins ricanaient, l’appelant Lara Croft et épiloguaient sur sa tenue : «avec un short et un tee-shirt moulant et un bazooka, elle serait top ! »
Puis Emma mourut, d’une trop longue souffrance qu’elle n’arrivait plus à supporter. Edouard se raccrocha à Mona mais le cœur n’y était plus. Il mit le magasin en vente. Il habilla Mona de la plus belle robe, la plaça, assise, un verre à la main, dans un fauteuil, au milieu de la vitrine. Devant elle, il apposa une pancarte : « A vendre ». Un étranger de passage trouva l’idée amusante et acheta le tout, y compris Mona. Il comptait ouvrir un magasin d’antiquités. Mona reléguée au rang d’antiquité, cela Edouard ne pouvait le supporter. Après de longues négociations, l’étranger comprit le drame du vieil homme et lui laissa sa Mona Lisa.
Un matin, au petit jour, vous auriez pu croiser un cabriolet des années 50 avec à son bord un vieux monsieur et à ses côtés, somptueusement vêtu, les cheveux au vent, un mannequin de cire. _________________ Avant le jour de sa mort, personne ne sait exactement son courage... Jean Anouilh |
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