Guylou Plume de Simurgh

Joined: 01 Jun 2007 Posts: 2,852
|
Posted: 05/11/2007 08:43:32 Post subject: Les textes |
|
|
Adriatique
L’avion amorce sa descente sur Roissy. La zone lumineuse apparaît de plus en plus nette à travers le hublot. Au fur et à mesure que l’avion perd de l’altitude, on distingue de mieux en mieux, les voitures, les maisons, puis la piste d’atterrissage.
Ann songe avec volupté au plaisir de retrouver son petit studio du 6e étage, de se prélasser dans un bon bain chaud, de se glisser sous sa couette bien douillette dont elle sent déjà la caresse sur sa peau. Son havre de paix ! Le monde pourrait alors s’écrouler. Elle songe aussi à ses fidèles amis, Dominique et Frédéric qui auront sûrement fait les courses au Supermarché, rempli le frigo à ras bord et qui seront là à l’attendre à sa descente d’avion, dans le froid et le crachin. Leur fidélité et leur amitié sont sans faille. Jumeaux, ils l’étaient de naissance et le sont restés dans la vie. Elle les a connus en FAC et depuis les liens qui se sont tissés ne se sont jamais rompus.
Ann revient d’un reportage en Croatie. Elle a voulu revoir ce pays dont elle avait couvert la guerre et dont elle avait apprécié, avant les conflits, les sites à la beauté sauvage. L’époque où l’on payait une bière avec une liasse de billets, tant la monnaie était faible. L’époque où on passait ses soirées à la terrasse d’un restaurant à savourer des cevapicicis en regardant le soleil se coucher paisiblement sur l’Adriatique. L’époque où il faisait tout simplement bon vivre. Elle se demande encore aujourd’hui avec horreur comment tout a pu basculer. Elle a voulu voir comment on pouvait vivre aujourd’hui après s’être haïs et entre-tués.
Elle a trouvé beaucoup de ruines, de pauvreté et surtout de tristesse dans les regards. Les touristes commencent à revenir mais l’horreur de la guerre est encore trop présente dans les mémoires. Trop de signes témoignent des évènements passés. Comment s’adonner sereinement à la plongée sous-marine quand on sait que les fonds marins sont une vaste poubelle à retardement, truffée des bombes dont se sont délestées les puissances alliées lors du conflit.
Ann tenait avant tout à faire un article sur le Musée d’Art naïf de Zagreb, où le peintre paysan croate, Yvan Généralic, mondialement connu, figure en bonne place. A travers ses œuvres, et avec d’autres artistes, ils ont revendiqué leur identité culturelle et leurs valeurs complètement gommées au profit des Serbes et de la dictature Yougoslave. Généralic, ses scènes champêtres, ses fêtes villageoises, un art bien loin du « réalisme socialiste » prôné par les officiels de l’époque. D’autres ont repris le flambeau pour notre plus grand bonheur.
Dans sa tête, elle commence à préparer son papier. Elle débutera par l’évocation de ces peintres naïfs dont les oeuvres, même au plus fort de la guerre ont assuré le lien entre ce pays et le reste du monde.
En descendant de l’avion Ann ne retrouve plus le papier sur lequel un cuisinier croate lui avait griffonné la recette des fameuses Cevapicis. Recette qu’elle voulait montrer à Dominique et à Frédéric.
Par bonheur, nous l’avons retrouvé pour vous :
Mélanger à 500 grammes de viande hachée (de préférence veau et porc) de l’ail et de l’oignon finement haché, du paprika doux, 1 ou 2 œufs et de la chapelure. Rouler le mélange en petites saucisses et cuire au barbecue ou à la poêle.
Pleure pas
C’est Louise qui a insisté pour que l’on vienne. Moi je n’étais pas chaud. Pas chaud du tout, même. « Tu aimais tellement ça ! », a-t-elle répété en boucle pour me convaincre. J’ai cédé. Oui, j’aimais ça, c’est vrai. Mais quel sens cela a-t-il de faire comme si de rien n’était ? Les choses ont changé, radicalement. Il va bien falloir que l’on s’y fasse.
Dans la file d’attente, j’écoute le piétinement et le brouhaha ambiant. Avant, je regardais les gens. Je rigolais du look d’un tel, ou me délectais à la dérobée de la beauté d’une telle. Maintenant je ne peux plus. Et je ne pourrai jamais plus. Le médecin a été formel. L’hémorragie était trop importante. La zone occipitale est lésée. Je suis aveugle. Alors j’écoute le bruit de la foule qui patiente. J’apprends à le différencier de celui du centre commercial ou de celui du bus. Il faut bien.
Nous avançons lentement. J’entends Louise farfouiller dans son sac, extirper un billet d’une des liasses dont elle a le secret. Sacrée Louise ! Comment peut-on être aussi vieux jeu à même pas cinquante ans ? Elle ne veut pas de carte de crédit, supporte à peine l’idée du chéquier. Et n’a guère d’autre choix, par conséquent, que de se promener en permanence avec une quantité déraisonnable de liquide sur elle. Je la charrie à la moindre occasion. Mais aujourd’hui je n’ai pas envie. Ma fidèle Louise, ma sœur chérie. Mon soutien de chaque instant depuis l’accident. Corine m’a quitté, c’était dans l’air depuis longtemps. Vivre avec quelqu’un que l’on n’aime plus est toujours une aberration. Alors quand, en plus, le quelqu’un devient handicapé et pesant, la perspective a de quoi faire fuir. Je ne lui en veux pas. Je ne l’aimais plus non plus.
J’entends Louise acheter nos entrées. Elle me glisse mon ticket dans la main. Le papier est lisse et froid.
-« On commence par la galerie des impressionnistes ! » me lance-t-elle. Ce n’est pas une question. Louise adore Monet. Nous venions souvent au musée d’Orsay quand nous étions jeunes adultes.
Je lui emboîte le pas, maladroitement. Elle me guide, tantôt à la voix, tantôt en me prenant par la main. Sa paume est douce. Elle inspire confiance. Pourtant j’ai envie de pleurer. Qu’est ce que je fais ici ? Qu’est-ce qu’un aveugle fiche devant des toiles, au musée ?
Louise me guide. Nous nous arrêtons.
-« Impression soleil levant », m’annonce-t-elle. Puis elle se met à me raconter, magnifiquement. Les couleurs, la composition. Les mots qu’elle emploie sont précis. Ils portent la matière, l’histoire, la profondeur et le flou. Tout.
J’entends autour de moi des murmures discrets, de plus en plus nombreux. Je devine que le récit de Louise ne captive pas que moi. Que les autres visiteurs viennent aussi l’écouter. Et je suis ému. Même les voyants viennent cueillir les mots de Louise. Serait-ce que je ne perds pas tant que ça, avec mes yeux en deuil ?
Je sens, doucement, couler les larmes que je retiens depuis trop longtemps. Une petite main se glisse dans la mienne, y logeant un mouchoir en papier. Je m’accroupis pour être à la hauteur de cet enfant que je ne vois pas.
-« pleure pas, monsieur, elle est belle, ta femme », me murmure une voix douce à l’oreille, en m’embrassant sur la joue.
Alors je souris. Malgré moi, je souris.
J’ai bien fait de venir au musée.
Répulsion
Pour payer mes vacances en Grèce cet été là, j'allais devoir travailler. L'idée de prospecter ne m'inspirait pas du tout et je repoussais la corvée de jour en jour.
La procrastination ça s'appelle, rien que le nom fait honteux, mais moi je vis très bien ainsi. A la mi-juin, après m'être fait tancer par mes parents que mon attitude désinvolte irrite beaucoup, je me lançai dans la quête du Graal de l'étudiant désargenté. Seulement, on ne m'avait pas attendue et tout ce que je trouvai fut un poste d'hôtesse de caisse – comprenez caissière – dans le petit centre commercial de mon quartier.
J'aurais dû être contente : un boulot de contacts pour moi qui suis en deuxième année de psycho, c'est plutôt chouette. Mais voilà, j'ai une particularité : je ne supporte pas le toucher des billets de banque. Ces petits rectangles sont pour moi des concentrés de microbes qui passent de main en main, immondes vecteurs de maladies. Je tolère les pièces, je tiens délicatement à la pincette un billet seul, mais une liasse de billets me soulève le cœur.
Après avoir hésité, je me présentai le premier jour, décidée à combattre mon handicap, une boîte de lingettes bactéricides dans mon sac.
Je fus confiée à une hôtesse de caisse expérimentée et sympathique, qui m'expliqua les premiers rudiments du travail. Hors les valeurs morales évidentes liées à ce type d'emploi, il fallait être vive, organisée, souriante – tout en gardant de correctes distances – attentive, disponible. A la fin de mon service, j'étais rompue de fatigue, j'avais épuisé ma réserve de lingettes et avais passé toutes mes pauses aux toilettes, à me savonner énergiquement les mains. Mes petites manies furent remarquées par mes collègues, néanmoins je fus acceptée avec gentillesse.
Le lendemain soir, juste avant la fermeture, il y eut un vent d'excitation parmi les filles des caisses voisines. Elles gloussaient en s'adressant clins d'œil et regards entendus. L'une d'elles vint près de moi et me chuchota :
— Regarde le gars qui arrive, carrément canon ! C'est le peintre de la boutique de fringues d'à-côté. Ils font des travaux depuis quelques jours et il vient tous les soirs. Aujourd'hui c'est toi qui as le gros lot !
Je levai les yeux et restai un instant bouche bée devant sa beauté : sourire ravageur, salopette blanche maculée de taches de peinture, boucles brunes et yeux noirs, je me sentis rougir.
Il jeta un coup d'œil circulaire, il n'y avait pratiquement plus personne. Médusée, je le vis s'approcher. Il se pencha vers moi et planta son regard dans le mien, glissant une main dans le haut de sa salopette. En un instant, je fus saisie d'effroi, ses yeux étaient de glace et sa main tenait un pistolet automatique. D'une voix métallique il m'ordonna :
— Pas d'histoires hein ! donne le contenu de ta caisse en silence ou bien…
Mes doigts tremblants devinrent moites au contact des billets dans le tiroir.
— Dépêche-toi ! s'écria-t-il, me plongeant violemment les mains dans les liasses qui éclatèrent et se répandirent sur moi.
Tout alla très vite, prise d'une véritable crise d'hystérie, je bondis sur lui, qui de surprise lâcha son arme. Il paraît qu'il ne fallut pas moins de trois vigiles pour l'arracher à ma fureur.
Cette année là, c'est la direction du magasin qui m'offrit mon billet pour Athènes.
Lord Edwin
Mon boulot de caissière de supermarché, j’aime bien. Crevant mais on voit du monde. Les clients qui défilent comme au péage d’une autoroute, bonjour, merci, au revoir, un sourire, un regard distrait, ça paraît un peu limité comme rapports humains. Mais on peut deviner la vie des gens à partir de presque rien. C’est fou tout ce que ça peut raconter le contenu d’un caddie. La première fois que j’ai vu Lord Edwin, je n’y ai guère prêté attention, un petit vieux comme un autre, soixante dix ans bien sonnés. C’était l’heure de pointe, pas le temps de rêver. J’étais à la caisse «moins de dix articles». Il avait juste une boite de thé Darjeeling et un paquet de biscuits au gingembre. La fois suivante, encore une boite de thé. C’est moi qui faute de connaître son nom — il payait toujours en liquide — l’ai baptisé Lord Edwin, à cause du thé et de la pointe d’accent dans son «merci mademoiselle.» Un Lord avec châteaux, drames et amours tumultueuses. Voilà le genre de films que je fais dans ma tête et je suis bien consciente que ça sort tout droit de ces romans sentimentaux que je lisais, adolescente en vacances chez ma tante. La brave femme en avait deux pleines étagères et elle était tellement ravie de me voir partager ses rêves qu’elle évitait soigneusement de me déranger ou de me traiter de paresseuse comme l’auraient fait mes parents. Je m’installais dans un coin du jardin, près d’un prunus au feuillage rouge comme la passion et je m’embarquais pour des heures de rêveries délicieuses.
Lord Edwin était devenu un habitué. Ma collègue Chloé se fichait de moi «dis donc, tu as la cote. Fais gaffe, il m’a tout l’air du vieux vicelard ! Un anglais, un gentleman ? Et alors, Jack l’éventreur aussi, il parait qu’il était de la haute ! Avoue qu’il est bizarre ce type. C’est toujours à ta caisse qu’il vient avec sa boite de thé même quand tu n’es pas à la «moins de 10 articles» Et il te dévisage d’une façon…»
C’était vrai mais ce regard n’était pas de ceux qui déshabillent, il semblait aller plus loin que le corps, comme s’il scrutait mon âme.
Et brusquement, Edwin n’est plus venu. Je n’avais plus rien pour alimenter mes rêveries à l’anglaise et je me réfugiais mentalement sous le prunus où j’avais vécu tant de moments de bonheur.
Un soir, je venais de rentrer à mon appartement lorsqu’on sonna à la porte. C’était une femme d’âge mûr, élégante. Elle tenait sous le bras un paquet plat, enveloppé de papier kraft. Après s’être présentée, elle me déclara « désolée de vous avoir suivie mais avant de mourir mon père m’a fait promettre de vous remettre ceci.» Comme je palpais le paquet m’interrogeant sur le contenu, elle ajouta « Si vous vous attendez à des liasses de billets, vous allez être déçue. Il n’a pas laissé grand-chose…à part quantité de boites de thé…»
Alors je compris qui était son père. Je déchirai fébrilement l’emballage, dégageant...un tableau : une jeune femme assise dans un jardin, un livre à la main. Mon portrait, mais qui en disait plus sur moi qu’aucun miroir. On y lisait mes rêves, mes pensées secrètes, mon âme…
« Il était malade », ajouta la femme «ses dernières forces y sont passées mais c’est sa plus belle œuvre.»
Mais qui d’autre que moi comprendrait ce détail du tableau : le prunus flamboyant derrière la jeune femme au livre ?
Seul parmi vous.
Qui êtes-vous ? Je ne vous vois pas, et ça m’effraie ! Je vous entends, tout autour de moi. Vous parlez à voix basse, certains murmurent, tout près, d’autres hurlent, au loin. Je suis pris, je me sens pris, piégé dans ce filet sonore, les mailles se resserrent sur mon esprit affolé. Je n’en peux plus, je tends mes bras. Je ne sens rien. Je me jette en avant. Rien. J’ai envie de m’arracher la peau. J’essaie. Mais je ne sens rien. Je cours, je bondis, je ne sens même pas le sol sous mes pieds. Je ne pèse rien. Je n’arrive pas à hurler. Je n’existe plus. Je voudrais mourir. Je suis mort ? C’est ça : mourir. J’en suis sûr tout d’un coup. La mort c’est plus rien. Je ne suis plus rien. Et j’en suis conscient. Quel cauchemar ! Quel enfer ! Enfer ? Je ne suis pas méchant ! Je ne le mérite pas ! Je n’ai jamais rien fait de mal, je le jure ! Sauf… Mais j’étais malheureux ! Ce n’est pas ma faute ! Je suis un artiste. S’ils avaient apprécié mon art à sa juste valeur, jamais cela ne serait arrivé… Je suis peintre vous comprenez ? Vous m’entendez ? La grâce m’habitait, mais personne ne s’en rendait compte. Ils sont trop idiots, trop gras, trop… Trop. Mon art est dépouillé, pur. Il n’est pas trop comme eux, il est parfait, je suis parfait ! Et je ne mérite pas ça ! Vous m’entendez ? Je mérite le paradis ! Je mérite de vivre encore ! Je mérite de ne jamais mourir ! Vous m’entendez ? Est-ce que quelqu’un m’entend ?
Il faisait froid, ce jour-là. Il avait faim. C’était un artiste sans le sou, un peintre raté. Il n’avait plus de travail, il n’avait jamais vendu un tableau. Il devait manger, il devait prendre de l’argent, pour manger, il avait faim. Il passa les portes. Ou plutôt non. Les portes l’introduisirent. De monstrueuses portes-mâchoires qui engloutissaient chaque jour des centaines de consommateurs inconscients. Il ne les regardait pas. Il ne les voyait même plus. Il ne flâna pas dans les rayonnages, il se dirigea d’un pas traînant vers l’une des caissières au regard vide, il prit son arme, il tira sur elle d’un air absent. Il fourra des liasses entières de billets dans ses poches. C’était le soir, la caisse était pleine. Les gens avaient peur, ils hurlaient. Il ne les entendait pas, il faisait ses courses. Il se dirigea du même pas traînant vers la caisse voisine. Et déposa ses achats. Il était satisfait : il avait de quoi payer. Un choc violent, une douleur fulgurante, se répandit le long de sa colonne vertébrale. Il se réveilla, d’un coup. Il y avait pleins de gens autour de lui. Ils hurlaient. Il avait une arme à la main. Il était au supermarché. Il s’était fait tirer dessus. Il se rendormit…
… Vous comprenez ? Je n’avais pas le choix ! Il faut bien vivre, était-ce ma faute s’ils ne reconnaissaient pas mon art ? Je suis mort alors ? Il m’a tué, cet homme, avec son révolver, il m’a tué ? Et bien, emmenez moi ! Au paradis, bien sûr. C’est sûrement une erreur. C’est forcément une erreur, vous comprenez ? Vous m’entendez ? Je ne vous comprends pas ! Parlez plus distinctement, je vous en prie !
Que… dites-vous ? Je n’entends pas !
« …vous avez… condamné… m’entendez ?... navré… moelle épinière… tétraplégique... »
16 ans après
Il n’avait jamais désespéré. Elle ne pouvait vivre éternellement cachée, ça n’était pas dans ses habitudes. Pourtant il devait reconnaître que ce long silence l’étonnait encore aujourd’hui. 16 ans. 17 dans 136 jours, 18 heures et 37 minutes.
Lorsqu’elle avait disparu, il avait non seulement perdu une partie de lui-même mais aussi ses proches. Il ne les avait pas non plus retenus et devant un tel désintérêt ils s’étaient lassés de ses silences. Il lui restait cependant sa sœur Annabelle. Avec sa compagne Caroline, elles venaient souvent lui rendre visite. Sans elles il était certain qu’il ne serait plus de ce monde, emporté par la douleur et la folie. Il leur ouvrait toujours la porte, peu importe l’état dans lequel il était. Il leur devait ça, elles ne l’avaient jamais laissé tomber même dans les moments les plus durs, et, tout en le désapprouvant, elles l’aidaient dans ses recherches. Elles étaient là pour lui et il appréciait leur présence, tout simplement.
Il était dans le bus, imposé par le retrait de son permis suite à une soirée de détresse, quand il la vit. Scotchée à un mur, l’affichette annonçait la présence d’une artiste particulière au centre commercial de Cleunay le jour même. Le bus à l’arrêt, il eut le temps de la lire à plusieurs reprises : une première fois dans son ensemble, puis mots après mots, lettres après lettres. Quand il réalisa vraiment qu’il venait de la retrouver, il bondit hors du bus et courut le vers le centre commercial non loin de là.
L’estomac noué, il s’arrêta devant les tableaux exposés en vitrine. Si on lui avait demandé de retrouver un de ses tableaux parmi d’autres, il l’aurait fait sans aucune hésitation. Perdu dans ses pensées, il ne remarqua pas l’arrivée d’une jeune femme en tailleur.
- Connaisseur? Je vous vois observer les œuvres de Nathalie Bourion d’un œil expert. L’avez-vous déjà rencontrée? Elle est présente aujourd’hui et si vous le souhaitez elle peut dessiner votre portrait, moyennant paiement bien entendu, dit-elle dans un sourire.
Pas étonnant qu’il n’ait pas réussi à la retrouver, elle avait changé de nom. Il sortit une liasse de billet, tendit l’argent et s’avança dans la galerie. Son cœur s’emballa : adossée au mur, elle parcourait de ses mains un livre. Son visage, bien que marqué par le temps, avait gardé la beauté qu’il avait connu. L’hôtesse lui fit signe de s’asseoir face à la peintre. Il cru s’effondrer quand elle posa les mains sur son visage, retrouvant des sensations qu’il pensait disparues. L’odeur de la crème d’amande douce qu’elle avait pour habitude d’utiliser accentua son malaise. Ses doigts glissèrent sur sa peau comme une caresse, s’imprégnant des moindres détails du visage. Elle les retira doucement, puis elle s’empara d’une feuille à dessin et d’un crayon. D’un mouvement fluide et assuré, elle fit apparaître la forme globale du visage. Lorsqu’elle se concentra sur les détails, son geste s’arrêta soudainement au dessus de l’œil gauche, la main tremblante. Elle garda le silence un instant puis commença à parler, lentement, mesurant chacun de ses mots. Il serra la chaise pour ne pas tomber, le son de sa voix manquant de l’achever. Mais quand elle eut finit, il se sentit enfin libre. Il savait à présent pourquoi et pouvait recommencer à vivre... 16 ans après.
Les Noëls de Papy Barbouilleur
Il fait un froid de Père Noël. Les yeux des gamins fixent les vitres bleutées derrière lesquelles des rennes tirent des traîneaux argentés. Ici, tous assistent bouche bée au décollage depuis une Laponie de ouate blanche… Là, tous applaudissent au survol nocturne d’un Paris identifiable à sa tour Eiffel en mécano … Puis tous rêvent devant « l’atoiturage » des pattes articulées sur un emboîtage de tuiles en legos vermillon… et enfin de nouvelles idées-cadeaux téléguidées affluent dans les petits crânes quand, à la dernière devanture de l’Hyper J, une hotte géante en carton pâte déverse une profusion de jouets fascinants tandis que le bonhomme rouge des contes agite une main mécanique à l’intention de son jeune public. Cette invite mercantile constitue le clou du spectacle annuel offert gratuitement par le Centre Commercial aux gamins émerveillés par tant de féerie. Les parents, eux, s’extasient moins. Trop d’euros gaspillés… Trop de budgets revus à la baisse… L’œil rivé sur Pierre Bartel, ils guettent la diversion qui détournera leur progéniture de ces coûteuses tentations.
Des cris fusent, des rires perlés, des bravos.
- Place, écartez-vous.
Mais aucune voix n’a ce pouvoir-là. Les enfants y sont sourds. Elle résonne sans les atteindre de son vibrato péremptoire. Alors que pour leurs parents, il en va tout autrement.
A cette tonitruante vocifération, Pierre Bartel brandit une mince liasse de billets prélevés au distributeur posté à l’entrée, juste avant l’enfilade des boutiques illuminées. Ouf ! Chaque adulte farfouille, ‘qui’ dans son portefeuille, ‘qui’ dans son baise-en-ville, ‘qui’ dans la poche de son jean pour remettre à Pierre son obole personnelle. La somme globale collectée s’élève à l’exact montant de la liasse, une fois inclus les cinq euros de participation dudit Pierre. Comme convenu. De l’argent bien employé.
Depuis un lustre, la scène se répète.
- Place, me revoilà.
Il y a comme un déclic chez les aînés des gosses…
Plus chouette que les faux rennes, plus chouette que le faux Père Noël : Papy Barbouilleur est de retour !
Lucas fait reculer Laurie, Manon et Ysie décollent le nez de Justine du verre embué, Victor pose un moufle duveteux sur les mirettes écarquillées de Frank pour ne l’ôter qu’après les avoir orientées dans la bonne direction.
L’auditoire est ‘tous yeux’.
Un vieillard, travesti en peintre montmartrois à béret, ouvre un établi portatif dont il vient d’abaisser les quatre pieds. Dedans, des tubes de peinture, du paper-board et des chiffons patientent : vive le magicien des couleurs… Que la fête des toutouillis commence.
Les joyeux doigts tripotailleurs gluent en jaune, vert, orange. Ça fait slurp et pschouf. Il y a du bleu sur le front de Carla. Du rose sur les bottes de Léo. Pas grave, l’eau en viendra à bout. Que la fête continue !
Oubliés les rennes et leur cocher rouge. Le vigile du centre fait mine d’être ailleurs.
Papy Barbouilleur, alias Monsieur Carnot, prof de dessin octogénaire, sourit à Pierre Bartel, son ex-élève, le Papa de Léo, qui travaille aux urgences sanitaires. Depuis leurs retrouvailles fortuites, il ne voit plus Noël en noir, même fêté avec un jour d’avance. Il revit !
Alors demain, à la maison de retraite, devant le sapin, il se dira que dans un an moins un jour... Quel plus beau cadeau ?
Chroniques du Centre
A 7h45 du matin, le Centre ne renfermait que ses employés, qui se hâtaient de rejoindre leurs commerces respectifs pour accueillir la vague humaine qui déferlerait un quart d’heure plus tard. Mais ce matin-là, Paul se traînait le long de l’allée centrale de l’aile Nord : il manquait de sommeil, à cause de son voisin de lit qui avait râlé toute la nuit. Il fut tenté de prendre un deuxième café au petit bar jouxtant la boutique de mode qu’il devait repeindre ce jour-là, puis y renonça : il était déjà arrivé avec trois minutes de retard ce mois-ci, et il savait qu’un deuxième incident de ce genre ne pardonnerait pas.
La gérante l’accueillit avec un sourire charmant qui le revigora. Il travailla toute la matinée avec entrain, motivé par le regard bienveillant de la jeune femme. Mais à la pause de midi, ses maigres espoirs s’envolèrent quand il la vit partir main dans la main avec un coiffeur du salon mitoyen à sa boutique. Dépité, il mangea tout seul à la cafétéria du supermarché de l’aile Nord.
A 18h00, après un après-midi de travail morose, il quitta la boutique et se dirigea vers son bistrot favori, situé dans l’Esplanade Centrale, où il retrouvait régulièrement ses meilleurs amis. Ce soir-là il y avait Kevin, de la papeterie de l’aile Sud, et Raymond, un infirmier de la clinique de l’aile Ouest. Ils soupèrent à La Romantica, la meilleure pizzeria du Centre, puis Raymond partit faire sa garde de nuit à la clinique. Kevin et Paul allèrent voir un film au multiplex de l’aile Est. Après la séance, Paul hésita à accepter de boire un dernier verre : si le dortoir de Kevin était à cinq minutes à peine des cinémas, le sien se situait tout au bout de l’aile Sud, et il lui restait encore vingt bonnes minutes de marche avant d’y parvenir. Finalement, il céda.
Ils restèrent au bar jusqu’à ce que le patron commençât à faire sa caisse. Paul sourit en le voyant composer amoureusement ses liasses, caressant avec délectation chacun des billets comme s’ils lui étaient tous destinés, comme s’il n’allait pas reverser la quasi totalité de sa recette au Centre, comme tous les commerçants. Sans doute faisait-il partie de ceux qui projetaient de passer leur retraite à l’Extérieur, où un pécule était nécessaire pour se loger et se nourrir. Paul ne comprenait pas ce genre d’ambitions : l’Extérieur était sale, pollué, dangereux, cher… Les futurs employés du Centre l’apprenaient dès leur plus tendre enfance à l’école de l’aile Sud, avant même de commencer leur apprentissage dans un des magasins du Centre, à l’âge de neuf ans. Et très vite, les mines fatiguées, stressées et maladives des clients ne faisaient que confirmer ces informations. Dès lors, pensa Paul, pourquoi sortir du Centre au lieu d’y finir sa vie paisiblement – et gratuitement – dans la maison de retraite de l’aile Ouest, située juste à côté de la clinique et du centre d’incinération ?
En regagnant son dortoir, Paul se rappela son voisin de lit et espéra qu’il était soit guéri, soit hospitalisé. Un jour, pensa-t-il, il faudrait qu’il se marie et procrée. Sa femme et lui habiteraient alors un des studios de l’aile Sud réservés aux couples, tandis que leurs enfants seraient expédiés dans les dortoirs de l’école maternelle. Ce serait bon de connaître enfin une vraie vie de famille…
Dérive chromatique
C’était un samedi comme un autre, l’année de mes six ans. L’hiver cognait aux vitres tel un ivrogne au manteau trempé et il faisait déjà presque nuit.
- Bye-bye Miss Pollock ! A la semaine prochaine, pas vrai ?
Un homme sortit de la chambre de ma mère en éclatant d’un rire gras. Comme tous les autres, il jeta nonchalamment une poignée de dollars sur la table basse et quitta l’appartement dans un claquement de porte. Son pas lourd résonna un instant dans l’escalier, bientôt couvert par le bruit du téléviseur devant lequel ma mère m’avait installé depuis le matin. Elle ne tarda d’ailleurs pas à venir inspecter le contenu de la table basse, s’accroupissant au-dessus des billets, les collectant d’un geste ample puis confectionnant une liasse épaisse qu’elle tapota d’un air satisfait.
- Viens mon p’tit gars, Maman t’emmène faire les boutiques !
Je n’aimais rien tant que trottiner dans l’ombre de ma mère, le long des allées du centre commercial ; enveloppé par son odeur –cette fragrance tenace imprégnant son haleine et ses vêtements, je ne l’associai que bien plus tard à l’alcool et elle ne cessa jamais de me plaire- et chatouillé par les frous-frous de sa jupe qui me balayait le visage à chaque pas, j’ouvrais grand les yeux. Vitrines, objets, sourires des vendeurs, tout étincelait et chaque chose semblait lancer au petit garçon que j’étais une invitation à la saisir.
- Touche à rien ! Combien de fois j’te l’ai dit ? Ce soir-là une vigoureuse tape sur le crâne me rappela à l’ordre une fois de plus.
Parce que j’avais été sage toute la journée, ma mère m’avait confié le transport de la liasse de dollars, aussi je me tins tranquille pour ne pas me voir retirer ce privilège. Tout au fond de ma poche, je pouvais éprouver le grain du papier, le froissant et le défroissant à plaisir. Comme j’étais fier !
C’est vers le rayon des boissons que Maman a commencé à se sentir mal, à tituber et à porter la main à ses lèvres sans arrêt. Elle finit par se figer sur place, devant les sirops et les sodas.
- Choisis c’que tu veux, chéri, j’me repose un instant.
Je jetai aussitôt mon dévolu sur une petite bouteille, emplie d’un liquide si fantastiquement bleu que je me voyais déjà boire avec délectation un pan de ciel.
- J’peux prendre celle-là dis ?
Ma mère la tint un instant au creux de sa paume pour inspecter l’étiquette. Mais, lorsqu’elle ouvrit la bouche pour me répondre, une éructation bruyante retentit. L’instant d’après, pliée en deux, elle répandait le contenu de ses entrailles sur le sol du magasin dans un grand « SPLASH ! »... Le flacon lui échappa et, dans un inévitable fracas de verre brisé, libéra son contenu sirupeux à nos pieds. Frappé de stupeur, je contemplai le résultat. Sous mes yeux, une flaque brunâtre mouchetée de rouge vif dessinait de savants entrelacs, vomissures auxquelles étaient venus s’ajouter les longs filaments et gouttelettes de curaçao, mêlant à la composition leurs courbes sophistiquées… Je ne saurais exprimer avec plus de mots la fascination que cette vision exerça alors sur moi. Du bout de la chaussure, je tentai de tracer une arabesque supplémentaire. Mais j’entendis ma mère gémir :
- Dépêche-toi Jackson, on s’en va…
CARRELLINO
Le linoléum est irrité aujourd’hui.
Marre de prendre des coups de bottes ringardes, d’être aiguillonné par les talons hauts, de se faire râper par les traînards. Marre de ces bipèdes qui piétinent et qui tapent. Marre d’être à terre dans une des plus importantes Galerie Supermarchande.
Mais ce n’est rien, Lino est sauf malgré le départ de feu de l’avant-veille. Un mégot qui manque le cendrier, Lino est habitué à des traitements bien pires. Oui mais voilà, une commerçante avait utilisé un peu d’alcool pour faire briller l’aluminium qui encadre sa vitrine, il n’en fallait pas plus.
En quelques minutes des flammes s’étaient élevées et avaient commencé à ronger la matière, bloquant l’accès aux sanitaires. Lino avait senti une partie de lui-même lui échapper. Avant de perdre le contact avec le membre, toutefois, il avait suivi la panique des quatre personnes qui s’étaient trouvées piégées. Les sanitaires étaient carrelés mais Lino couvrait le couloir.
Un homme plutôt lourd était sorti. Il était resté quelques secondes immobile puis s’était mis en mouvement. D’après les trajectoires qui s’ensuivirent l’homme avait alerté les trois autres personnes. Plutôt noble comme geste !
Tous s’étaient une fois encore arrêtés dans le couloir. Pour quoi faire ? Les courses désordonnées avaient enfin commencé. Pathétique !
Une femme avait eu la bonne idée de ne pas ôter ses talons. Ca n’a pas loupé ! Le joint entre Carrel et moi est une petite barre de métal. Les Brosseurs n’y font pas attention mais lorsqu’ils nettoient, ils ne cessent de la décoller. Le talon s’est pris dedans et la femme s’est étalée du côté froid. J’ai pu sentir le choc. J’ai à peine perçu la cheville qui se brisait. J’aurais aimé demander des détails à Carrel mais celui-ci n’est plus. Ah ! Sentir tout contre soi un cœur qui bat…puis s’arrête. Les derniers frémissements d’un corps à l’agonie. Le froid qui s’installe lentement, le sang parfois, épais, qui s’épanche et m’enveloppe.
Mais ne rêvons pas ! C’est exceptionnel lorsqu’un corps reste suffisamment longtemps pour que je puisse apprécier tranquillement. Monsieur est là qui veille. Il a fait fort pour l’incendie. Je ne sais pas par où il a sorti les cadavres mais apparemment personne n’est au courant qu’ils ont péri ici : la galerie aurait été fermée. S’est-il aussi occupé des proches qui les attendaient ?
Tiens ! La porte de service me frôle en s’ouvrant. A cette heure c’est étrange.
- Je vous assure Monsieur ! Des pieds que j’ai vus hier dans le fourgon du Centre. Noir qu’y z’étaient !
- Tu as sûrement mal vu, non ? Passons, le boulot : Tu effaces les traces de fumée sur les murs là. Peinture blanche. Je veux que tout soit clean pou Lundi…comme si rien ne s’était passé. OK ?
L’artisan hésite.
- J’oubliais. Pour ta peine.
Une liasse de billets est échangée, peut être trois mille euros. Beaucoup plus que ce que le travail mérite. Le peintre empoche en baissant les yeux. L’autre se perd quelques secondes dans la contemplation du sol.
Puis ils se séparent. L’ouvrier s’installe, déplie un escabeau et monte quelques marches.
Vers la sortie un signal, neuf coups sur le linoléum, rapprochés, puis trois à suivre : Tue-le !
Au fait, je peux m’étirer ou me contracter dans certaines mesures, idéal pour faire chuter discrètement voire même…étouffer.
A demain
Je compte.
Soixante-dix, cinquante en liquide, ça fait cent vingt multiplié par 34 jours : deux mille quatre vingt euros.
Avec ça, je tiens deux mois, même trois et j’achète du matériel.
Le matin, je compte dès que je me lève, ensuite je compte pendant le trajet.
Les gens se promènent, au milieu des sapins. Le dimanche c’est pire.
Aujourd’hui, c’est pire.
Le matin, ça va, ce qui est difficile c’est de venir. Une heure dix de RER à compter, faire la liste des matériaux que je pourrais acheter, compter aussi que j’ai fait dix-sept jours, c’est la moitié, ça fait qu’il m’en reste dix-sept, ce soir ça fera seize, donc ce soir j’aurai fait plus de la moitié.
Derrière les sapins, je vois le Père Noël, et les lutins qui courent dans la neige. Le Père Noël a le nez rouge. Il a dû travailler tard, hier, je le lui dirai, quand on boira le café.
Le matin passe vite à cause du camion de sapins. Parce que le chef est occupé avec les livraisons, la répartition et le classement des arbres. A midi, je bois le café avec le peintre. C’est comme ça que je suis déjà venue dix-sept fois, que ce soir, j’aurai gagné mille quarante euros en comptant la paye plus le liquide, sans compter les petits billets et les pièces de la main à la main quand je me débrouille bien.
Le peintre me tend le café, je fais glisser vite ma manche sur ma main pour prendre le gobelet.
« Tu dis que tu ne sens plus rien dans les mains, ça ne va pas te brûler »
« C’est pas pour ça.
T’as vu, ton père Noël, il a le nez rouge »
On rit
« Il a froid »
« On dirait plutôt un vieil alcoolique, avec ce sourire béat. »
On rit.
Il pourrait rajouter du rouge, peindre tout autour des cadavres de bouteilles au lieu des cadeaux. Et des gamins avec des gnons sur la gueule à la place des lutins.
On imagine la tronche du responsable.
La famille Auchan trône dans le ciel sur fond de joie de vivre. On la regarde. On se tait. Assis sur un plot, avec notre café imbuvable, on regarde la famille Auchan et sa mine resplendissante qui, de très haut, a l’air de trouver le monde parfait. Il y a un gros nuage qui arrive derrière et fait le ciel tout gris, on se regarde.
« J’espère, j’espère vraiment qu’il ne va pas pleuvoir, il manque les rennes sur la vitrine de derrière. C’est pas abrité. »
Aujourd’hui, c’est pire, le parking est saturé, les klaxons, les insultes, les engueulades. Des familles qui ressemblent plus aux Simpson qu’aux Auchan traversent le parking avec des caddies qui grincent. En plus il va pleuvoir.
L’après-midi, c’est pire. C’est long. On porte des sapins coupés dans des coffres gavés de codes barres empilés. Le chef nous regarde nous agiter au milieu des gens, qui gueulent, qui sont persuadés qu’on aurait pu les servir plus vite et quelqu’un leur est passé devant et que ce sapin là n’est pas aussi beau, pour le même prix et on se mouche pas avec les doigts parce que qu’est-ce que c’est cher. Le chef observe, sûr qu’on pourrait aller plus vite, sourire plus, et faire gaffe que les sapins restent alignés en piles droites. S’il le dit, ça claque.
J’ai les paumes de main en écailles, je ne sens plus rien. On m’appelle « oh » « hé » « toi, là ».
Pas sûre de revenir demain faire le grouillot sous le regard impérial des Auchan.
Il pleut. Le peintre range. Le chef me tend la petite liasse.
« A demain »
Je compte.
Prise de conscience.
Il a été arrêté ce matin au centre commercial. Un vigil l'a reconnu sur son écran de contrôle, c'était prévisible étant donné tous les appels à témoins passés.
Il paraît que tout s'est déroulé très vite : la police, les menottes, la cellule ; il n'a pas eu le temps de se rendre compte, de réfléchir ou de réagir. Tout ça pour quelques liasses de billets, malheureux bouts de papier, alors que d'autres agressent ou tuent et courent toujours, libres.
Nous sommes allés lui rendre visite, maman et moi, en début d'après-midi. Même si elle ne l'aime plus beaucoup, voire plus du tout, elle a tenu à m'accompagner. Quand il est arrivé, elle nous a laissés seuls. Il faisait froid, j'avais peur je crois. J'ai voulu l'embrasser, mais à peine s'est-on effleuré que le garde nous a demandé de rester éloignés. On ne savait pas trop quoi dire, il était probablement aussi géné que moi, peut-être plus. En fait, tout mot aurait été insignifiant, la situation se suffisait à elle-même. On s'est parlé avec les yeux. Il y avait longtemps que je ne l'avais pas regardé, vraiment regardé, je l'ai redécouvert. Vulnérable, impuissant, triste. Un Homme.
Cela a duré quelques minutes, puis j'ai dû partir. J'ai eu l'impression que je le voyais pour la dernière fois mais aussi, ce qui est plus étrange, pour la première fois.
En rentrant, les choses me paraissaient différentes, comme quand on porte des lunettes pour la première fois ou que l'on regarde un tableau sous un nouvel angle. Je pouvais voir les meubles qu'il avait montés, son ordinateur portable, la tasse dans laquelle il buvait son café, la photo de son père à l'oeuvre - il était peintre, sa chambre ; et lui ne les verrait plus avant un bon moment. S'en souciait-il ? A quoi pensait-il en ce moment ? Je ne saurais le dire. Je devrais pourtant, on s'est cotoyé chaque jour pendant quinze ans, et en fait je ne sais rien de lui, et lui ne sais rien de moi. Nous sommes des étrangers. Qu'aime-t-il faire ? Quelle enfance a-t-il eu ? Qui est son idole ? Autant de points que nous n'avons jamais abordés ensemble, le quotidien ne nous en laissait pas le temps. Un bonjour le matin, un bonne nuit le soir, quelques conseils ou reproches, et c'était tout.
Deux semaines plus tard, son procès a eu lieu. Quarante ans. La prison est loin, on ne pourra pas souvent aller le voir. De toutes façons, je n'en ai pas le courage. Pas envie d'affronter son regard encore une fois, qu'il lise en moi mes sentiments. Ou mon absence de sentiments, justement. Il m'a écrit une lettre juste après le verdict. Il est désolé, il ne voulait pas que je sois confronté à ça, il a beaucoup de regrets et le plus grand est d'avoir été un mauvais père. Je ne suis pas vraiment d'accord avec ça, il a fait ce qu'il a pu, et ça me va. Il a bien réfléchi, lui aimerait beaucoup me voir, mais c'est mieux pour moi que je l'oublie, que je fasse comme s'il n'existait pas. Je ne sais pas s'il a raison, mais cette solution me plait. Elle est peu contraignante, après tout je n'aurai qu'à continuer ma vie comme si rien était arrivé.
Il a été arrêté il y a un mois, je ne le connaissais pas et je n'aurai plus l'occasion de le connaître. Mais au moins, j'en suis conscient et je l'ai choisi.
Spleen
Comme d’habitude, je traîne mon ennui à Centre Deux. C’est pratique un centre commercial ; j’y erre à l’abri du froid, j’y noie ma solitude au milieu d’une foule anonyme qui me frôle, me bouscule. Aujourd’hui mercredi, au premier niveau, debout devant son chevalet, silhouette longiligne, cheveux balayant les épaules, un peintre travaille à une composition abstraite. Tout près, sous la surveillance de deux adolescentes, une dizaine de bambins s’activent à tremper leurs mains dans des pots de peinture et à les appliquer sur de grandes feuilles blanches. Le spectacle me fascine et me désespère à la fois. Je voudrais me précipiter pour serrer entre les miennes les menottes poisseuses, humides, toutes chaudes de tendresse des artistes en herbe. Désir de maternité, jamais exaucé…
Je m’engouffre dans la boutique de vêtements la plus proche pour y cacher mes larmes. J’y tâte la soie des chemisiers, le velours d’une veste, réchauffe ma joue à l’angora d’une écharpe, et repars tristement dans mon manteau dont le drap devient chaque jour plus rêche. Pas d’enfant. Pas d’amant. Pas de travail. Plus d’amis. Éloignés par la déprime dans laquelle je me laisse glisser lentement, tout comme je me laisse porter, regard absent, par l’escalator qui conduit au second niveau. Sans hésitation, j’entre à Auchan pour y prendre l’indispensable bouteille de vin blanc qui m’aidera ce soir à trouver le sommeil. Le contact du verre frais avec mes mains, moites d’un séjour dans mes poches, est déjà un soulagement. J’ajoute un paquet de chips, pour sauver les apparences ! Ma balade va se terminer chez le bijoutier, comme d’habitude. À défaut de pouvoir m’offrir le magnifique médaillon qui trône sur le satin rose d’une vitrine tout près de la caisse, j’imagine la fraîcheur de la chaîne sur ma peau, le poids du lourd cabochon dans mon décolleté. Une grosse dame en manteau de fourrure me cache le bijou. Tandis que la vendeuse niche dans un écrin un collier de perles fines, la cliente sort de son sac une énorme liasse de billets froissés. Malgré moi, mon œil s’attarde sur cette richarde qui ne connaît pas la carte bleue. Maquillée, coiffée de frais, le regard brûlant de mépris : la bouchère de mon quartier ! Je ne fréquente plus sa boutique depuis… depuis que je me contente de boire et grignoter. Ça fait tilt tout à coup dans ma tête fatiguée : direct de la caisse du magasin jusque chez le joaillier !
— Ils vous intéressent mes billets ? Vous croyez qu’ils sont faux, peut-être ?
La mégère m’a saisi une main et la presse sur le tas de billets en crachotant :
— Non mais, pour qui elle se prend celle-là, avec son manteau râpé et sa mine de déterrée ?
Je fuis à toutes jambes, honteuse, droit en direction des toilettes. Il faut que j’aille savonner cette main : je la sens grasse, comme si on l’avait trempée dans un bac de chair à saucisses.
De retour au premier niveau, jambes tremblantes, je bute contre un sac posé au milieu du chemin et m’effondre sur le carreau glacé. Deux grands bras forts se tendent vers moi. Le peintre aux cheveux longs me sourit. Sous son regard gris, mon corps tout entier est parcouru de douces caresses.
Le jour où la nuit viendra…
Un samedi ordinaire dans une anonyme banlieue d'Ile de France sous un ciel gris d'octobre pesant sur la ville. A l'intérieur du centre commercial, règne la cohue habituelle des fins de semaine, entre bousculades et éclats de voix. Dans la mezzanine vitrée au-dessus de la galerie marchande, Victor, avec sa dextérité habituelle, compte et recompte une énième liasse. Ses doigts agiles palpent le papier en un geste très doux qui ressemble à une caresse. Pourtant, son esprit est ailleurs, préoccupé par l'enveloppe à en-tête vitrifiée qui dort dans la poche de sa veste et le dimanche à venir. De manière à feindre d'ignorer les termes de la première, il tente de ne penser qu'aux chemins paisibles du second. Depuis plus de dix ans, Victor meuble la solitude récurrente de ses fins de semaines en peignant assidûment. A tout autre genre, il préfère la pratique en plein air, au plus près de calmes coins de campagne dont il tente de reproduire sur sa toile la douceur tranquille. Pour ce faire, il rejoint fréquemment, après une assez longue marche, les rives de la Marne. Au milieu de la rivière, l'étrave d'une île plantée d'érables sauvages divise le courant. En ce lieu préservé, il retrouve souvent une vieille dame dont les yeux gris, au milieu d'un fin visage casqué de boucles blanches, pétillent d'une lueur d'éternelle jeunesse. À l'image de Victor, elle tente d'échapper elle aussi à la grisaille et au béton de sa cité en peignant des fleurs, seulement des fleurs, en de délicates aquarelles aux teintes amorties. Entre l'homme vieillissant et la grand-mère hors d'âge, est né un sentiment très doux, fait de mutuelle compréhension et de tendre amitié. Tous deux attendent le prochain dimanche avec une impatience juvénile, afin d'oublier pour un temps les outrages de la vie et du temps en mélangeant leurs couleurs et leurs peines de cœur. Aujourd'hui, le ciel pleure mais demain, c'est sûr, sera un lumineux dimanche d'automne, avec des foucades de vent tiède et des érables en feu sur le métal brasillant de la rivière. Bien sûr, il y aura aussi la lettre mais Clémentine saura probablement en édulcorer les lignes de sa voix égale et promettre des solutions apaisantes… Ne fait-elle pas preuve d'une inaltérable bonne humeur, d'un optimisme à tout crin? Le week-end a passé, égal aux espérances. Le carmin, le pourpre, l'or et le cuivre sont venus délicatement se poser sur les chevalets. Les notes égarées qui habitaient les yeux de Victor se sont peu à peu diluées, même si elles n'ont pas échappé à la perspicacité de sa compagne dominicale. Et la lettre a fini par changer de poche, avec promesse de lecture attentive et de conseils à suivre. En ce lundi matin, un message de Clémentine attend Victor sur son ordinateur professionnel:
" Mon ami très cher. J'ai bien étudié la lettre d'analyses médicales que vous avez bien voulu me confier. Certes, la dégénérescence maculaire est à prendre très au sérieux. Parmi mes connaissances, figure un médecin en renom. Je vous promets de me renseigner très précisément et très promptement sur la conduite à tenir. Quoi qu'il en soit, cher Victor, vous pourrez toujours compter sur moi, même si la maladie venait à avoir le dernier mot. N'est-ce pas le rôle ultime d'un ami que de prêter ses couleurs à celui qui les a perdues?"
À la croisée des chemins :
Ce matin-là, il faisait un froid terrible. Sortir de mes couvertures me demanda un gros effort, mais je n’avais pas trop d’autre choix si je voulais être à l’ouverture du centre commercial. Une grande journée m’attendait, j’allais pour la première fois de ma vie exposer mes toiles. J’étais une peintre amateur, et vivre de mon art relevait de l’utopie. Mais même si je ne pouvais en faire mon métier, ma passion occupait la plupart de mon temps libre.
Mon cœur battait la chamade lorsque les premiers intéressés franchirent le seuil de la porte. Je ne fis aucune vente ce jour-là, ce qui m’attrista et me fit douter. Était-ce trop cher ? N’avais-je aucun talent ? Mon ami Renaud passa dans le courant de l’après-midi le lendemain, et m’apporta des croissants et un thermos de café pour me réchauffer le corps et l’esprit. Après son départ, alors que je m’apprêtais à fermer boutique, un homme d’une cinquantaine d’années me demanda s’il pouvait jeter un coup d’œil vite fait à mes œuvres. J’acceptai de gaité de cœur, même si je ne me faisais aucune illusion. Il observa scrupuleusement chacune de mes peintures, et tomba en extase devant un paysage forestier automnal en amont d’un lac. Il regarda le prix et me fit signe de m’approcher.
_ Je vous prends celui-ci, déclara-t-il.
Et avant même que je ne sorte un mot, il tira de sa poche une liasse de billets de banque. Un peu stupéfaite devant tant de monnaie, je ne pu que balbutier des remerciements. L’homme me précisa qu’il était un grand amateur d’art, qu’il avait des connaissances dans le milieu et qu’il pouvait, si je le désirais, m’aider à exposer dans des lieux plus connus. Je n’en revenais pas de ce qu’il me proposait, moi qui me considérait comme une peintre de pacotille, voila que la notoriété me faisait un clin d’œil ! Il me promit de revenir d’ici la semaine prochaine pour faire plus ample connaissance. Je dormis mal cette nuit-là, rêvant à cette opportunité inespérée.
Je vécu comme sur un nuage les jours suivants, mais je déchantai au bout d’une semaine. Mon seul et unique acheteur n’avait jamais refait surface, il s’agissait probablement d’une supercherie. Tout en maugréant sur ma naïveté, je vis entrer l’homme accompagné d’une jeune aveugle.
_ Bonjour ! Je suis désolé de ne pas vous avoir donné de nouvelles, je tenais à vous présenter ma fille, Éléonore.
Celle-ci était terriblement gênée. Je dis quelques banalités avant que l’homme ne me coupa.
_ Avant sa cécité, ma fille peignait beaucoup. C’était sa passion, et ses peintures transpiraient d’émotions, comme les vôtres. Je suis donc venu vous demander de peindre spécialement pour elle. Je veux dire avec des reliefs, des différences de matières, etc. Pour qu’elle puisse revivre ces émotions en touchant vos tableaux. Ne vous en faîtes pas pour l’argent, je vous payerai le prix que vous voulez, mais s’il vous plaît, aidez ma fille à retrouver goût à la vie.
La jeune femme guettait la moindre de mes réactions.
_ Je n’ai jamais peint en faisant des reliefs, je ne vous garantis pas du résultat, mais je veux bien tenter l’aventure ! répondis-je.
Éléonore explosa de joie et s’empressa de me demander quand je pensais pouvoir m’y mettre. Je lui promis de commencer dés que mon exposition serait terminée. _________________ Avant le jour de sa mort, personne ne sait exactement son courage... Jean Anouilh |
|