A vos plumes !Forum littéraire, qu'on se le dise !
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wiliam Plume de Griffon

Joined: 01 Jun 2007 Posts: 2,396
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Posted: 16/07/2007 13:52:31 Post subject: Frehelle |
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(paru dans "Le onzième commandement", collectif, ed. Terre de brume, collection Granit noir)
Tu ne te fieras pas aux apparences
C’est une histoire à la con, à la con, bon sang, je suis en train de cauchemarder, pas possible autrement, je vais me réveiller, je vais me réveiller, c’est sûr.
Plus de quatre heures que je suis là.
Ça commence à être long, pour un cauchemar.
Bon, d’accord, procédons logiquement. Si c’est trop long pour être un rêve affreux, supposons que ça n’en soit pas un. Que je sois vraiment dans cette cave humide qui pue le moisi, mal ficelé (mais ficelé quand même) sur une pauvre chaise aussi inconfortable que possible, à regarder la vieille ampoule qui pend du plafond en éclairant vaguement la pièce. Et avec, cela va sans dire, un bâillon bien senti autour de la tronche pour m’éviter de gueuler comme un putois.
Bonne précaution, ça, d’ailleurs, parce que je me serais gêné, tiens…
Sur le mur, une pendule. Ça me permet de voir passer chaque seconde en la trouvant incroyablement longue, ils ont même pensé à la trotteuse. Trop aimable, vraiment.
La vache, quel ramassis de clichés, cette situation. J’ai honte. Tant qu’à faire d’avoir été enlevé, si j’avais pu faire jurisprudence, ouvrir en tant que victime une ère de kidnapping new-age, j’aurais pas été mécontent. Etre au cœur d’un truc créatif, original, quoi. On a sa fierté.
Merde, mais merde, qu’est ce que c’est que ce foutoir, à la fin, j’y comprends rien.
Je ne suis pas un truand, pas un mafieux, pas un politicien, pas un gosse de riche. Je ne vois vraiment pas qui pourrait m’en vouloir ou qui je pourrais intéresser. En fait, je suis un pauvre con sans ambition qui bosse depuis 10 ans dans la même boîte alors que je m’y fais chier sévère à vendre des produits chimiques agricoles dont je n’ai absolument rien à foutre. J’habite une maison qui n’a rien d’extraordinaire, que je suis loin d’avoir fini de rembourser. Pas de femme, pas de gosses, pas d’économies. Je n’appartiens à aucune secte, à aucune association, je ne fais pas de sport, je ne milite pas à lutte ouvrière, je ne fume pas de hasch, je ne baise pas sans capote, je ne dépasse pas les limitations de vitesse. Bref, rien de bien palpitant. Pas un aventurier, ni un fort en thème, rien. Un con.
De temps à autre, je me bourre la gueule. Bien trop souvent, pour être franc. Et puis je fume, trop aussi. Mais je ne suis pas sûr que ça justifie une séquestration sans explications.
J’ai à tout casser 20 euros sur mon compte en banque, et pas plus de trois potes au total, qui n’ont guère plus de tune que moi. Je n’ai pas de relations, le bras aussi court que possible. Pour faire pression sur quelqu’un ou pour obtenir une rançon, je sens pas ça très réaliste. Faudrait p’tête que je leur dise, à mes ravisseurs. A mon avis, y’a erreur sur la personne. Je devais pas être la cible visée. Tiens, dès qu’y’en a un qui vient me voir, je le lui dis. Qu’on se sépare bons copains, avant de s’être fait du mal…
Putain, j’espère qu’ils ont pas prévu de me torturer, je suis une vraie chochotte. Rien que pour aller chez le dentiste, il me faut 15 ans. Et je remercie le ciel chaque jour d’être un mec, parce que j’aurais pas pu gérer l’épilation si j’avais été une gonzesse. Ça me fait mal rien que d’y penser.
De toute façon j’avouerai tout ce qu’ils veulent avant même qu’ils aient commencé. Ça aussi, tiens, à l’occasion, je vais le leur dire. Ça pourrait m’éviter quelques désagréments.
OK, je me calme.
Mais j’ai beau essayer de recoller les pièces du puzzle, je vois toujours pas l’image.
On est lundi.
J’ai passé un week-end de merde, tout seul chez moi, gros cafard, à me regarder le nombril et à le trouver à chier. Et si l’on considère le nombril comme la métaphore de la vie qu’on mène, « à chier » est effectivement le terme exact. Depuis le temps que je le dis, faudrait sans doute que j’y fasse quelque chose, d’ailleurs. Mais je ne fais rien. Faut croire que je dois y trouver mon compte.
Cuite monumentale samedi soir. Tout seul chez moi, vodka. Nombre de bouteilles inconnu, je ne compte plus. En écoutant du beau rock dégoulinant qui me fait chialer.
Comme tous les samedis soirs, quoi. Minimum.
Dimanche j’ai rien foutu. Mal aux cheveux. J’ai fumé trois paquets en relisant mes vieilles BD. Que des conneries que je lisais quand j’étais ado, du Blueberry, du Buck Danny, cette sorte de chose. J’ai un peu honte, mais ça me fait marrer.
Judith m’a appelé en début de soirée. Elle voulait savoir si elle pouvait passer, si je voulais passer, bref, si on allait baiser.
Pauvre Judith. Et pauvre moi. On voudrait bien, mais on ne s’aime pas. On fait l’amour pour passer le temps quand vraiment il est trop long. Parfois même on y prend du plaisir, du vrai, du beau, du qui fait tout oublier. Parfois seulement.
Pour le reste, je cherche l’amour, comme elle. A m’en bourrer la gueule de désespoir à force de ne pas le trouver. Ce que je fais régulièrement, donc.
On n’a pas baisé hier. Pas envie d’elle. Envie d’amour, pas de cul sans sentiments. Et pas d’amour dispo, donc dodo.
Ce matin je me suis levé comme d’hab, j’ai pris ma douche comme d’hab, j’ai déjeuné comme d’hab, et je suis parti au taf comme d’hab. C’est à dire à la bourre.
C’est là que ça a merdé.
J’habite un trou paumé de chez paumé. A mon image, quoi.
Ils m’attendaient dehors. Aucun risque d’être vus, y’a pas âme qui vive à 5 km à la ronde.
Pas eu le temps de comprendre, ils m’ont foutu un genre de sac perforé sur la tête, et m’ont embarqué dans leur caisse.
On a roulé un bon moment.
Et depuis, cave, saucissonnage sur chaise, et bâillon.
C’est tout ce que j’ai comme éléments en ma possession.
Je n’ai même pas entendu leurs voix.
Pour tirer des conclusions brillantes et dénouer l’affaire, ça va faire lège.
Les heures passent.
Midi n’est plus qu’un vague souvenir, on approche du milieu d’après midi.
J’ai la dalle, même pas eu le droit à un quignon de pain comme déjeuner. Mon ventre gargouille comme un dératé. Ça m’occupe un peu, de l’écouter. On fait avec ce que l’on a.
Encore une heure, puis deux.
Et enfin, la porte s’ouvre.
Entrent deux balaises à l’air moyennement aimable, un bel homme au chic parfait quoique décontract, quadra vraiment classe, et dans son ombre, une femme mince et bien gaulée, qui baisse trop la tête pour que je voie vraiment son visage.
Suite des clichés.
En fait, je dois être figurant dans un pauvre film de série B, et j’ai signé le contrat un soir où j’étais bourré. Pour ça que je m’en rappelle pas.
Ouais, ça doit être ça.
Je vois pas d’autre explication.
Le bellâtre me sourit d’emblée. Sourire sympa. Presque engageant. Le genre de type à qui vous serreriez facilement la main si vous le croisiez en soirée cocktail chic. Comme quoi les apparences sont parfois trompeuses.
-« Alors, mon cher Lennox, vous espériez vraiment vous en tirer comme ça ? vous me décevez, vraiment, nous qui avions mis tant de confiance en vous… »
Oh la vache, la phrase de la mort… ! J’ai failli pouffer de rire. Ça doit être nerveux.
N’empêche que moi je dis, bingo.
C’est bien ce que je disais.
Y’a erreur.
Tout ça va bientôt rentrer dans l’ordre. Je vais retourner chez moi et retrouver ma vie de merde.
Je m’appelle pas Lennox. Je m’appelle Christophe. Je reconnais, ça pète moins, c’est plus plan plan, mais dans l’immédiat, ça va me suffire, Christophe. Ça va même plutôt m’arranger.
Calmement, j’explique mon cas à ce charmant monsieur.
Qui n’a pas l’air franchement convaincu par mon plaidoyer.
Pourtant c’est imparable, non ? Christophe, pas Lennox, erreur, désolé, on oublie tout, vous avez une bonne tête, restons potes, tout ça.
Ben ouais, théoriquement, imparable.
Dans la pratique, c’est moins sûr
Il continue à sourire. Et il recommence à parler.
-« Pourquoi avez vous fait ça ? Nous étions d’accord, nous marchions ensemble, le but était noble. Je ne vous comprends pas. »
C’est à ce moment précis que ça a tourné imprévisible.
Sa voix s’est cassée, il s’est arrêté de parler, il pleurait.
Vous avez dit Bizarre ?
Il s’est détourné un instant, pour se ressaisir, et puis il est revenu vers nous.
-« Oh et puis zut, à la fin, tout ça est ridicule. Je n’ai vraiment pas une âme de bourreau. Détachez le, il est installé n’importe comment. Mettez le dans la chambre verte. »
Et puis il s’est adressé directement à moi.
-« Ne vous fiez pas aux apparences. Je ne suis pas un kidnappeur. Vous avez deux heures pour vaquer à vos occupations et vous remettre de cette mise en scène. J’espère d’ailleurs qu’un jour, vous me la pardonnerez, mais c’est un autre sujet. Vous me rejoindrez, ensuite. Nous avons à parler. »
Un instant de silence, et puis :
-« Vous ne devriez pas jouer avec le désespoir des gens. Ça peut mener à des absurdités. »
Et il est sorti sans attendre de réponse.
Visiblement habitué à être obéi au doigt et à l’œil, le bellâtre.
J’ai rien pigé du tout. Sauf qu’on m’a détaché et qu’on m’a fait sortir de la cave.
Bon point, ça.
Et donc, la chambre verte.
Aucune idée de l’endroit où on se trouve, mais c’est visiblement le genre d’endroit où les mots n’ont pas tout à fait la même signification que dans notre vraie vie à nous.
« Chambre », chez moi, c’est un endroit en bordel, avec un pieu, une table de nuit et une lampe de chevet posée dessus. Et quand ça fait 15m2, je trouve ça grand.
Ici, la « chambre verte », c’est ce que moi j’appelle un appartement. Et un balaise, beau, et tout. Un truc immense, avec une immense salle de bain, un lit immense, des fenêtres immenses, enfin tout immense, quoi. Manque plus que le club de golf et la piscine.
Enfin je dis ça, mais si ça se trouve, y’a un club de golf et une piscine. M’étonnerait qu’à moitié, même, pour être franc.
J’ai été amené ici par la jeune femme dont je n’avais pas vu le visage au premier abord. Plutôt belle, regard un peu triste. Elle doit avoir la trentaine. Pas un canon de la mort. Mais loin d’être un thon.
Elle ne m’a pas adressé un mot. Ça doit pas être dans ses attributions. Puisqu’on est au pays des clichés, le sien à elle ça doit être « sois belle et tais toi ». Un truc du genre.
Bon, en vrai, elle parle, parce que quelques minutes après m’avoir largué dans la piaule, elle est revenue frapper.
J’ai ouvert un peu étonné.
Elle m’a tendu un tube de pommade
-« pour vos poignets. Ça vous soulagera »
Voilà. Et puis elle a tourné les talons. Donc elle connaît au moins 6 mots. Pas suffisant pour faire speakerine, mais mieux que rien.
N’empêche que la pommade, c’est sympa. Les poignets font la gueule, le ficelage ne leur a que moyennement réussi.
J’ai pris une douche, chaude et longue. Tant qu’à faire d’être au milieu de nulle part, enlevé par des inconnus qui se transforment de mafieux en pleurnichards et de bourreaux en hôtes grand luxe, autant profiter des à côtés. Ce sera toujours ça de pris si ça doit tourner vinaigre.
J’ai remis mes frusques de ce matin. Un de mes costard de boulot. Pas le mieux, pas le pire. Je me serais presqu’attendu à ce que l’on me fasse monter un smoking, mais non. Comme quoi il faut jamais jurer de rien, même au pays des clichés.
C’est encore la jeune femme qui vient me chercher, qui me guide dans les étages et les couloirs, et qui m’introduit dans la salle à manger.
Perdu.
Je m’étais attendu à des lustres en Cristal, des dorures, du grand, du clinquant, du collet monté, ambiance vieille noblesse argentée et stricte.
Et ben non.
Cette salle est belle, grande, mais architecture moderne, espace lumineux, décoration simple et de bon goût, moderne aussi.
Ben si même les mafieux se mettent à avoir bon goût, tout fout le camp.
Pas de grande table, pas de protocole, pas de ballet de serveuses et de serveurs en uniforme. Pas de smoking ni de cigare à l’horizon. Pour le coup, mon ironie en prend un coup. On se sentirait presque bien, dans cet endroit.
Le mafieux-pleurnichard-bellâtre est là. Toujours aussi classe et aussi décontract que tout à l’heure. Il en impose, ce mec, y’a pas à dire.
L’accueil qu’il me fait, quand j’entre dans son champ de vision, est presque cordial. Ça commence vraiment à déconner grave, les images toutes faites de truand…
Il m’indique un divan joli et plutôt confortable. Et s’installe, lui, sur un fauteuil, juste en face de moi.
La jeune femme reste un peu en retrait, sur un autre fauteuil.
Il me tend un verre. Pas eu le droit de choisir ce que je voulais boire. Limite, ça, question hospitalité. M’enfin bon, compte tenu des circonstances, je vais éviter l’esclandre. Je me la ferme et je bois.
Whisky.
Et du bon.
C’est lui qui commence la discussion.
-« Je ne vous comprends pas, Lennox. Vraiment pas. Vous n’avez pas le profil du mec intéressé seulement par l’argent. On y croyait, non, à ce projet ? Qu’avez vous fait de votre morale ? Et accessoirement, qu’avez vous fait du résultat de vos recherches, et de mon fric ? »
Brasse coulée.
Je suis pas mauvais en natation, mais là, c’est jeux olympiques. Trop sportif pour moi. Je suis largué sévère.
-« Excusez moi, j’ai bien peur de ne pas comprendre grand chose à ce que vous me dites. Et je m’appelle Christophe, pas Lennox. Je vous promets. »
Il me regarde d’un air perplexe. L’a vraiment pas l’air d’un mauvais bougre, le gars. La situation ne ressemble à rien, définitivement.
- « Bon, on tombe les masques ? » Me propose-t-il du tac au tac.
Ah mais bien volontiers !
- « Vous ne voyez vraiment pas à quoi je fais allusion en vous appelant Lennox ? »
Que non, cher monsieur, que non.
Perplexité accrue droit devant moi.
- « OK. Bon, admettons. Tombons les masques, alors, allons jusqu’au bout, on verra bien. On va jouer ce jeu là, puisque vous semblez décidé à le jouer.
Vous vous appelez Christophe, je sais. Christophe Loiseul, pour être précis. Je ne vous ai jamais fliqué. Mais vous m’en avez dit pas mal sur vous. Je sais par exemple qu’il était plus sage de vous offrir un whisky qu’une Vodka, compte tenu du fait que je ne tiens pas à ce que la bouteille y passe… »
Gloups. Ben ça commence bien. C’est un test psy machin chose, pour voir comment je réagis ? Et ben mal. Je commence à transpirer, voilà, pas la peine d’aller plus loin. J’avais prévenu, je suis une chochotte. Aucune résistance à rien.
- « Vous êtes ingénieur chimiste, commercial et recherche. Et vous seriez doué, dans le domaine, si vous n’aviez pas noyé votre ambition de départ dans beaucoup de train-train et encore plus d’alcool. Vous étiez un bon, en fin d’études… »
Je sais pas pourquoi ma salive est en ce moment si compliquée à avaler. Y’a des trucs comme ça, parfois, qu’on sait pas expliquer.
Il marque une pause.
- « Bon sang, tout ça est ridicule. Tu vas me faire continuer longtemps cette mascarade, Lennox ? »
Et merde, je m’appelle pas Lennox, j’emmerde Lennox, fais chier, à la fin. C’est qui, ce plouc ?
- « OK, OK, calmez vous. » qu’il reprend, l’autre, redevenu impassible. « Si vous voulez vraiment qu’on aille au bout, on va aller au bout. Je continue mon explication. Bien, je suppose que vous ne savez pas qui je suis ? Que vous allez me faire croire que vous ignorez que vous en savez autant sur moi, que moi sur vous ? D’accord, admettons. Alors pour info, nous sommes, enfin nous étions, amis, mon cher. Simplement, sans grandes envolées lyriques, mais avec suffisamment d’estime mutuelle pour que ça vaille la peine.
Putain, j’ai un ami, moi ? Et on m’aurait pas prévenu ? M’étonnerait bien, ça. J’ai des potes, ouais, quelques uns, rares. Amitié, trop compliqué pour moi. J’y touche pas. Pas fou.
- « Je suis riche, très riche »
A ce moment là, j’ai éclaté de rire en crachant ma gorgée de whisky. Il m’a regardé d’un air bizarre. J’ai bafouillé.
- « Désolé, je… Enfin. C’est votre façon de dire ça, là, c’est comme dans James Bond. My name is Bond, James Bond. Je suis riche, très riche. Voilà. C’est tout. Excusez moi. »
Je me suis rarement senti aussi ridicule, et c’est pas vraiment le pied, comme sentiment.
Sauf que l’autre s’est mis à sourire, franchement, voire à rire.
- « Cette blague est absolument nulle… »
Merci, trop aimable, vraiment.
- « … Mais j’adore ! »
On s’est regardés, un court instant. J’aurai presque pu croire qu’il avait une vague estime pour moi, si je n’avais pas été au courant que personne n’en a.
- « Bon, je continue, et je termine. En plus d’être riche, très riche, je m’appelle Fontenay, Thierry Fontenay.
Deuxième gorgée de travers.
Putain de merde, Thierry Fontenay ? C’est pas possible, ça, pas possible. Il a pas cette gueule là, ce mec, je le sais bien, on n’arrête pas de le voir à la télé ou dans les magazines à scandale. Le multimillionnaire, pour cause de gros héritage et de gros business, c’est lui ? Mais alors le cake qu’on voit dans les médias… ? Je reconnais, y’a comme un air, entre les deux. Mais pas possible de s’y tromper, c’est pas les mêmes.
- « Le vrai, c’est moi. L’autre est une doublure, payée fort chère, qui me permet d’avoir une vie paisible. L’argent permet certains caprices. Mais passons.
Il y a un an de cela, je suis venu, discrètement, à la journée portes ouvertes de votre usine. Mon but était de savoir qui vous étiez. J’ai toujours besoin de voir la tête des gens avant d’envisager de leur faire confiance. Votre tête m’a plu.
Je suis rentré en contact avec vous par mail. D’où le « Lennox ». Votre adresse mail, vous n’avez pas oublié… ? Je vous ai expliqué mon projet. J’étais bien recommandé. Vous m’avez fait confiance à votre tour. Nous avons commencé à travailler ensemble. C'est-à-dire moi aux finances et vous à la chimie. Chacun son domaine. »
J’y comprends rien. Mon mail, c’est « nounours ». S’cusez, hein, des fois j’ai des faiblesses. On fait ce qu’on peut. Mais en tout cas, pas de Lennox à l’horizon.
- « Je suis navré. Je continue à ne rien piger à votre affaire. J’ai bien peur qu’il y ait eu confusion. Je ne suis pas, vraiment pas, Lennox. »
Il me regarde, j’aurais presque l’impression qu’il me croit.
- « Vous n’avez pas de mail qui s’appelle Lennox, vous ne voyez pas de quoi je vous parle, vous ne me connaissez pas… Vous êtes bien sûr de ça ? »
-
Croix de bois croix de fer…
- « Bon, et bien je suis mal. » Il a dit ça très calmement.
- « Et merde, merde, comment c’est possible, ça, merde, merde, merde. » Et là, il est tout de suite beaucoup moins calme. Il serait à deux doigts de se remettre à chialer que ça m’étonnerait qu’à moitié, même
Il réfléchit. Un quart de seconde. Et puis il ré-embraye. Il a une capacité impressionnante à retrouver sa façade.
- « Ok. Je n’ai pas le choix. Je vous raconte.
On y va ? Vous m’écoutez ? C’est court. Mais c’est toute ma vie ou presque. Il y a quinze ans, je me suis marié. Je suis riche, et il faut bien que ça serve à quelque chose, donc voyage de noce long et beau. Elle aimait l’Afrique. Ce fut donc l’Afrique. Un grand périple, plein d’étapes, différents pays. Dont le Zaïre. On y est restés 15 jours. Au bout de même pas une semaine, s’est déclarée une épidémie de virus Ebola, juste dans l’endroit où nous étions. Ebola, vous connaissez ? Fièvre hémorragique. Vous vous liquéfiez de l’intérieur. Vous crevez sans que personne ne puisse rien faire. Elle l’a attrapée. Elle est morte en 10 jours. J’aurais préféré l’attraper aussi.»
Il marque une pause. Il devait l’aimer, son émotion est palpable. Peut-être bien qu’il l’aime encore, même. Je parierais pas l’inverse.
- « Depuis, je n’utilise plus mon fric à partir en voyage, j’en ai perdu le goût. Je finance en sous-main des recherches sur ce putain de Virus. En sous-main parce que c’est tellement compliqué à faire par les voies légales qu’on en serait encore à remplir des papiers. Je vous passe les différentes étapes des recherches en question, mais il y a un an et demi, une équipe Américaine a trouvé quelque chose de vraiment intéressant. Je n’y comprends pas tout moi-même, pour être honnête. Il se trouve juste que pour continuer les expérimentations, ils avaient besoin que leur soit fourni un produit très particulier, introuvable tel quel, mélange calibré d’un certain nombre de matières premières utilisées notamment en chimie agricole. Ne restait plus qu’à trouver l’ingénieur ayant le savoir-faire et l’implantation professionnelle nécessaires pour réaliser le mélange dans les bonnes proportions et avec la stabilité suffisante. J’ai donc appelé mon grand copain de toujours, Fred. Fredéric Tarlin. »
Putain ! Un de mes profs ! Mon directeur de mémoire, même ! Ce mec connaît mon directeur de mémoire ? Et ben…
- « … Qui vous a recommandé à moi, pour ce boulot là. C’est presque fini. Visite de votre usine, je vous repère. Votre tête me revient. Je vous contacte par mail, du moins je contacte quelqu’un que je crois être vous, en me recommandant de Fred, histoire d’éviter que vous pensiez à un canular. Je fais des travaux d’approche. Mon interlocuteur suit. On a passé quelques soirées à discuter sur le net, vous, enfin lui, et moi. De recherche et d’autres choses, y compris personnelles. J’ai fini par lui proposer le marché : le produit contre une somme rondelette. Il a accepté, me faisant diminuer le montant de ses indemnités, pour la beauté du geste. Bref, c’est vendredi qu’on devait le récupérer, le produit. Il est attendu demain aux USA, avec un protocole compliqué enclenché. Or, pas de livraison. Le protocole tombe à l’eau, il faudra tout refaire. Je m’en foutrais si c’était juste le pognon. Mais on perd au bas mot un an. Et je ne supporte pas de perdre du temps contre ce Virus. On a tenté de joindre Lennox par mail tout le week-end. Sans succès.
Ce matin j’ai un peu pété les plombs, je crois, d’où la mise en scène. Je ne suis pas un méchant. Mais je veux gagner cette bataille. Pour elle. Parce que je l’aimais. J’aurais presque donné ma vie pour récupérer ce fichu flacon maquillé en anti-pucerons, qui aurait dû être déposé sur le rebord de la fenêtre de votre labo, vendredi soir. Nous devions le récupérer dans la nuit, en profitant du passage de l’entreprise de nettoyage. Vous savez tout»
Oh putain, oh merde, pas possible.
Anti-pucerons ?
Mais il est chez moi, ce flacon. Quand je suis repassé au taf, vendredi soir, après une visite clientèle qui avait duré plus longtemps que prévu, je l’ai trouvé, comme il dit le monsieur, sur le rebord de la fenêtre. Alors je l’ai emmené chez moi, j’ai pensé que c’était un nouveau produit offert gracieusement par mon collègue Luc, il fait ça régulièrement…
…
…
Re-merde.
Re re-merde, d’avoir pensé à Luc, ça me revient.
Sa blague d’auto-dérision favorite : son état civil de prénoms à rallonge : Luc Eric Nestor Nicolas Olivier Xavier. Le sien, plus tous ceux de ces oncles côté paternel. Tradition familiale. Il ne rate jamais une occasion de raconter une anecdote sur les espaces « prénoms » trop petits de la plupart des formulaires.
En prenant chaque initiale et en les collant bout à bout, ça fait Lennox. Une adresse mail comme une autre…
Ça se bouscule dans ma tête.
Il faut que je file chez moi, récupérer le flacon, pour le filer à ce mec. J’ai un cœur de midinette. Tout ce qui touche vaguement à un sentiment amoureux me fait fondre. Du coup je le crois sur parole et j’ai envie de l’aider, le bellâtre. Et puis il m’inspire bien, ce mec, tout ravisseur qu’il ait été ce matin. Je ne suis pas rancunier, ça me perdra.
Bon, dis, tu réfléchiras plus tard, mon grand, y’a urgence. Faut vérifier si tout ça est crédible. Et plus vite que ça.
- « Comment avez vous récupéré ma soi-disant adresse mail ? »
Fontenay me regarde, et semble sortir de sa torpeur narrative.
-« Annuaire des anciens élèves de votre école d’ingénieur. Toutes les coordonnées y sont ».
Bingo.
Luc et moi sommes de la même promo. Jamais été grands potes, mais on s’appréciait plutôt. On s’est perdus de vue à la sortie de l’école.
Il y a 4 ans, il a rejoint l’équipe dans laquelle je bossais déjà. On a recommencé à s’apprécier plutôt sans être grands potes. Il est plus stable que moi, mais avec le même goût trop marqué pour la vodka.
Quand sont arrivées les inscrïptions annuelles dans l’annuaire des anciens de l’école, j’ai déchiré le papier comme d’hab. Rien à foutre, de figurer au palmarès d’un établissement dont je n’ai eu qu’une hâte, quand j’y étais : m’en casser. Luc m’a expliqué que j’étais con (je le savais déjà), m’a demandé mon mail, mon téléphone et mon adresse, et a répondu pour moi, en mettant nos deux noms sur la même fiche, bien séparés, avec nos coordonnées respectives. Il a fait ça chaque année, depuis.
Et puis l’année dernière, surprise, l’annuaire est paru avec ses coordonnées sous mon nom et vice versa. Il me l’a dit, j’ai même pas regardé, je m’en foutais.
Je ne connaissais pas son adresse mail. Mais officiellement, donc, pour les lecteurs de ce putain d’annuaire, cette adresse était censée être la mienne. Et ça serait lennox@ quelque chose, que ça m’étonnerait qu’à moitié.
Luc connaissant aussi Frederic Tarlin, la prise de contact de Fontenay n’a pas dû le surprendre plus que ça. Et puis c’est plutôt un bon, en manip chimiques. Certainement pas irréalisable, pour lui, la mixture demandée.
Tout concorde. Tout.
Alors on y va.
J’explique.
Fontenay semble soudain captivé par mon récit. Je vois son visage s’éclaircir franchement, puis sourire.
On est partis tous les deux dans sa bagnole, direction chez moi. Ça m’a permis de lui expliquer que s’il n’avait pas réussi à joindre Luc par mail ce week-end, malgré ses nombreux essais, c’était parce que sa grand-mère était décédée vendredi et qu’il avait dû partir en urgence.
Je lui ai filé le flacon. Il a immédiatement détaillé l’étiquette, et puis il a souri, ému.
- « Merci Christophe. Pardonnez moi, vraiment, la mise en scène de ce matin. Ce flacon est le bon. Le code y figure. »
Fontenay m’a laissé chez moi.
Il m’a promis un « dédommagement substantiel » (Les mecs qui brassent des milliards ont parfois un drôle de vocabulaire, à ce qu’il semble), me demandant en échange de garder le silence.
De toute façon, je me voyais mal aller raconter ma journée à la cantonade. Déjà que je passais facilement pour un pauvre type aux neurones entamés par l’alcool…
Quelques mois plus tard, un soir, j’ai trouvé un mail codé sur mon ordi. Fontenay me proposait de rejoindre l’équipe de chercheurs « officiels » qu’il avait enfin réussie à monter pour se donner une légitimité et sensibiliser l’opinion publique au problème des fièvres hémorragiques. Il finançait l’équipe en question pour moitié en sous-main, histoire que ça aille plus vite. Mais la façade officielle permettrait d’utiliser concrètement certaines avancées sans qu’elle ne paraissent louches.
Il avait aussi proposé une place à Luc. Qui l’avait refusée, raison de famille.
Je n’avais pas ce genre d’attache. Je n’avais qu’une vie de merde, que je ne serai pas fâché de balancer.
J’ai dit oui.
Le lendemain, un autre mail m’expliquait que la jeune femme discrète du lundi d’enlèvement serait la chef du labo. Une grosse tête en virologie, apparemment.
Que j’étais attendu sur mon nouveau poste dans un petit mois.
Et qu’il fallait que je fournisse les pièces officielles pour ma titularisation.
J’ai relu ce mail douze fois de suite. Et j’ai eu envie de chialer.
C’était le faire part de ma renaissance.
J’ignorais à ce moment là quelle était la place que Fontenay m’avait réservée au sein de son labo.
Quand je le sus, il était trop tard.
Ne pas se fier aux apparences, pourtant, il m’avait prévenu…
C’était celle du cobaye. |
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Guylou Plume de Simurgh

Joined: 01 Jun 2007 Posts: 2,843
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Posted: 17/11/2007 08:39:11 Post subject: Frehelle |
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Nouvelle primée au Concours Universitaire de la nouvelle 1997.
La Petite Valse des Sourires
Comme tous les matins, Maman est venue me réveiller sans me dire un mot. En me secouant doucement, avec à peine un vague sourire au coin des lèvres. Je faisais semblant de dormir. Ses pas dans l'escalier m'avaient déjà réveillé. Mais je ne voulais pas le lui dire : elle n'aurait pas compris. Elle ne me comprend jamais, de toutes façons.
Je me suis habillé vite fait, puis j'ai dévalé quatre à quatre les escaliers qui mènent à la cuisine. Ca sentait bon le petit déjeuner de week-end, quand se mélangent l'odeur du chocolat fait maison et des croissants tous frais. Ca souriait aussi comme un petit déjeuner de week-end, quand mon frangin oublie quelques instants qu'il est dans "l'âge bête". Et surtout, ça bruissait comme un petit déjeuner de week-end.
C'est ça qui me plaît le plus. J'adore ce bruit là. Un doux brouhaha qui me parvient sans cesse, enveloppant comme une brise d'été, à la fois toujours le même et pourtant jamais tout à fait pareil.
Ce bruit là, je passe de longs instants à l'écouter de derrière la porte de la cuisine, les rares week-ends où je rentre chez moi. Je sais que dès que je mets un pied dans cette cuisine, mon père et ma mère sourient, mais se taisent, et que mon brouhaha préféré s’arrête.
J'aime les bruits. C'est étrange, mais c'est ainsi. Je les aime même parfois plus que les mots. Pour moi, tous ces univers sonores, toutes ces rumeurs plus ou moins vagues qui montent du monde qui m'entoure ont un nom, un nom bien à eux que je leur ai choisis avec soin. Le fameux bruit du petit déjeuner de week-end, par exemple, c'est "la petite valse des sourires". Mais il y a plein d'autres bruits qui ont aussi leur nom, et ça passe du "blues du pain" au "tango du pyjama", en passant par "le chant des cailloux" ou "le cri des arbres". C'est mon jardin secret à moi. Certains de mes copains écrivent des poèmes en secret, d'autres collectionnent les BD, moi j'écoute. J'écoute inlassablement les petits bruits et les gros bruits, les bruits agréables et les désagréables, les toujours pareils et les qui changent, les longs et les courts. J'écoute.
J'écoute, et je mémorise, aussi. J'ai dans ma tête toute une bibliothèque de bruits. Et quand j'ai un peu trop le cafard, ou que le bruit ambiant qui monte des couloirs de l'école où je suis pensionnaire ne me plaît pas, mais alors pas du tout, je me rejoue "la petite valse des sourires" ou "le rire des regards bleus". C'est le seul élixir qui parvient à me remonter le moral. Comme une berceuse. Sauf que comme maman ne m'a jamais chanté de berceuse, j'ai dû me les inventer tout seul. Question d'habitude. Il y a une sacrée quantité de choses qu'il a fallu que j'apprenne tout seul, au milieu de ces parents qui ne m'ont quasiment jamais parlé.
J'ignore la voix de ma mère. Dans la bibliothèque de bruits que j'ai dans la tête, il n'y a pas "les mots de maman". Les seules fois où ma mère parle en ma présence, c'est quand elle ne s'adresse pas à moi, et c'est toujours au milieu d'un brouhaha terrible qui m'empêche de bien distinguer sa voix du bruit ambiant. C'est, par exemple, au milieu d'un dîner où trois personnes parlent en même temps, ou au milieu d'un de ces fichus supermarchés où elle rencontre tout le temps des amies.
La voix de mon père, c'est autre chose encore. Je ne connais que "la tempête du père", c'est à dire sa voix des jours de colère. Mon père ne me parle que pour m'engueuler. Ce qu'il fait assez souvent, d'ailleurs.
Il n'y a que mon frangin, Pierrick, qui me parle normalement. Lui, je connais sa voix, et elle m'est douce comme aucune autre. "le soleil de Pierrick" est une douce mélodie pour moi, une de celle que je me joue souvent lors des soirées trop noires.
Une fois, je me souviens, j’ai essayé de raconter tout cela à maman. Elle n'a rien répondu, rien compris. Une fois de plus. Elle ne comprend rien de ce qui vient de moi. Elle ne me parle plus jamais, ou du moins le moins possible.
Pourtant, elle m'a parlé, avant. C'est si lointain que ça remonte à une période dont je ne devrais pas me rappeler, et pourtant, parfois, des bouffées de souvenirs d'enfance me reviennent en mémoire. A moins que je ne les rêve. Mais au fond, peu importe que ce soit rêve ou réalité, puisque c'est une période révolue. Cela remonte à quand j'avais quelques mois, pas plus, et que maman riait en me prenant dans ses bras. Il m'arrive encore, aujourd'hui, de revoir son visage, si beau quand elle parlait avec un regard émerveillé au bébé que j'avais été, et son sourire, qui respirait tant le bonheur.
Aujourd'hui, maman n'est plus jamais tout à fait heureuse quand elle est avec moi, même si Pierrick me soutient le contraire.
J'aurais quatorze ans demain. Et cela fait treize ans et demi que mes parents ne me comprennent plus. Depuis qu'un ORL leur a dit que leur fils aîné, que leur petit mignon tant espéré, tant rêvé et tant idéalisé était sourd profond, et qu'il n'entendrait jamais bien. Mes parents, eux, ne sont pas sourds. Pourtant, ce sont bien eux qui ont mal entendu ce que disait ce type. Depuis ce jour, ils me traitent comme quelqu'un qui n'entendra jamais rien. Le diagnostique les a rendus définitivement muet en ma présence. Ils ne m'adressent plus jamais la parole. J'aurais été compris 6 mois dans ma vie. C'est terriblement peu.
Ils ont fait des efforts, je ne peux ni ne veux le nier. Ils se sont mis à la langue des signes, ont milité très vite pour la reconnaissance des sourds, m'ont mis dans les meilleures écoles... Mais n'ont jamais pu comprendre que j'avais besoin de leur voix autant que de leurs gestes. Ils me parlent sans cesse en signes, ce que j'apprécie. Mais le son de leur voix me manque. J'adore mes parents, et je crois qu’ils me le rendent bien. Mais il y a, et il y aura toujours entre eux et moi des fossés d'incompréhension, et pas seulement parce que leur monde sonore est différent de mon monde de silence.
Mon monde de "silence"... L'expression est d'eux. Il n'y a que des entendants pour imaginer qu'un sourd vit dans le silence. Je ne connais pas le silence, il ne m'interesse pas, et je ne l'ai jamais rencontré. Partout autour de moi, il y a du bruit, et j'aime tous ces bruits. Ils sont mes repères à moi, même s'ils égareraient ceux qui entendent "normalement". Je ne sais pas exactement comment je les perçois, sans doute autant par mon corps en entier que juste par mes oreilles. Pierrick a très bien compris ça. Mes parents, je crois, ne le comprendront jamais.
Ils en sont encore à essayer de me mettre des appareils sur les oreilles, soit disant pour que j'entende mieux. Ils n'ont pas compris qu'avec ces machins là, je n'entends pas "mieux", mais j'entends "différent". Et que par conséquent, plus aucun des bruits que j'aime tant n’est reconnaissable. Je ne porte jamais mes appareils, non pas pour le principe, mais parce qu'avec ça sur les oreilles, je suis perdu. Je ne reconnais plus rien, je n'ai plus aucun repère, plus aucun bruit à me repasser quand je cafarde le soir.
Je veux bien apprendre à parler, je veux bien faire ce que l'on me demande, ce que l'on juge bon pour moi, mais je ne veux pas que l'on touche à mes bruits. Ils sont mon trésor à moi, et si on me les change, en plus d'être sourd de naissance, je serais un "devenu sourd". Ca fait un peu beaucoup pour la même personne, et pourtant c'est ce que subissent la plupart de mes copains. Moi, j'ai dit non, au risque d'être encore un peu moins compris de mes parents.
Demain, c'est dimanche. Comme chaque dimanche que je passe à la maison, maman viendra me réveiller pour la messe, sans me dire un mot, et sans comprendre que ses pas dans l'escalier m'auront déjà réveillé. L'escalier est contre le mur de ma chambre où j'ai mis mon lit. Quand maman monte l'escalier, le mur frémit. J'ai voulu le lui expliquer, un jour. Elle n'a pas compris. Depuis, j'ai cessé de lui expliquer quoi que ce soit.
La journée se passera sans que mes parents ne me disent rien, même si maman me racontera plein de choses en signes. Puis je repartirai, tout seul, vers mon école spécialisée pour sourds, qui est à l'autre bout de la France. Et comme je serai bien seul, demain soir, et que j'aurai sans doute un peu le blues, je me jouerai "la petite valse des sourires". Ou "les pleurs du soleil". Ou "l'appel du vent rose". Ou peut-être les trois. Je verrai bien. Ou plutôt, j'entendrai bien. _________________ Avant le jour de sa mort, personne ne sait exactement son courage... Jean Anouilh |
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