Guylou Plume de Simurgh

Joined: 01 Jun 2007 Posts: 2,843
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Posted: 28/01/2008 09:31:58 Post subject: Les textes |
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Confession à tête reposée.
Le temps semble suspendu. La foule grondante un instant s'est tue. Les tambours de Santerre s'évanouissent dans un dernier râle. Sur l'immense place de la Révolution qui, par cruelle dérision, sera rebaptisée plus tard du nom de Concorde, fut-ce au prix de l'oubli du sang d'un homme, on n'entend plus que le silence. Un rapide souffle d’air frais sur ma nuque. C'est déjà fini. Ma tête ensanglantée a roulé dans le panier d'osier placé au pied des bois de justice, tout exprès pour la recevoir.
Des vivats cocardiers éclatent. Suivis par des chants guerriers. Quelques huées viennent également parsemer l'immense troupeau qui se débande peu à peu.
Le spectacle est fini? Presque! Du moins pour la partie émergeante! Car une tête tranchée, fut-elle celle d'un monarque déchu, continue à vivre. Durant quelques instants. Infinis. Précieux. Quelques poussières de temps avant l'anéantissement final, l'acceptation du retour à la terre des origines, la chute brutale dans les ténèbres… Quelques secondes avant l'éternité…
Voici venue l'heure du raccourci saisissant de ma vie, des souhaits ultimes, des codicilles imprévus, des pauvres mots esquissés que plus personne n'entendra…
Mes pensées dernières vont d'abord aux miens que j'ai quittés hier soir, éperdus, anéantis…Dans les yeux exorbités de mon fils, j'ai lu les prémices de son funeste destin.
Et ma reine, sa mère, que je sais profondément bonne en dépit des apparences, méritait-elle le traitement indigne qui lui fut infligé ces derniers mois? Que ne m'a-t-on reproché d'avoir été trop faible et conciliant au regard de certains de ses comportements! Cela se peut car il n'est de jugements humains qui ne contiennent leur part d'erreur. Mais je ne vois là aucune raison de l'accabler ainsi et de la traiter en ennemie avérée de la France! Adieu ma reine, mon dauphin, je vous ai bien aimés!
Elles vont ensuite à mon peuple que je me repens amèrement d'avoir harassé de taxes et d'impôts et dont j'ai manifestement négligé les souffrances. Mais de cela et de cela seulement, je m'accuse. Jamais je n'ai songé à endosser l'habit du souverain traître aux siens et rénégat à sa patrie. Ceci n'est qu'une infâme calomnie destinée à me discréditer à tout jamais et à m'envoyer là où vous me trouvez en ce jour.
Peuple de France, puissiez-vous sortir un jour prochain de l'ornière dans laquelle cette fin de siècle vous trouve! Que les nouveaux maîtres de notre cher pays trouvent en eux suffisamment de ressources et de bon sens pour faire taire leurs divergences, décréter l'union sacrée et s'atteler à la rude tâche que représente la restauration du bien public! Et surtout que vous soit épargné l'affligeant spectacle de voir les loups se dévorer entre eux après avoir exécuté l'agneau!
Quant à moi, s'il plaît à Dieu de m'accueillir auprès de lui, je vais pouvoir me reposer de toutes les turpitudes de mon règne, me laver une fois pour toutes de mes péchés, les plus secrets comme ceux exposés en même temps que moi sur l'échafaud. Et puis peut-être me sera-t-il enfin donné de m'adonner en toute sérénité à la serrurerie qui fut de tout temps, et vous le savez bien, mon passe-temps favori. Au moins dans le dessin et le façonnage des clés de l'au-delà, serai-je en bonne compagnie!
Fin de règne
Jean Cayrassou ignorait quel jour on était. Il savait juste qu’il devait aller à la recherche d’une miche de pain ou de quelques « pain parmentier » s’il ne voulait pas que ses enfants meurent de faim. Pendant qu’il s’habillait, il les observait, tous les six serrés contre la mère pour se tenir chaud. Quelques braises couvaient encore sous les cendres de l’âtre, mais pas de quoi réchauffer l’unique pièce qui servait d’habitation à toute la famille. Pas la peine de songer à se laver, l’eau contenue dans le broc était gelée. Jean jeta un rapide coup d’œil dans le buffet : un quignon de pain noir et quelques haricots secs au fond d’une marmite, c’est tout ce qui restait. Son regard se tourna encore une fois vers le lit où tout le monde dormait : « Tant mieux, pendant ce temps ils n’auront pas faim ».
Dehors il neigeait toujours. Jean savait depuis la veille que le Roi allait être guillotiné sur la place de la Révolution. Il ne raterait ce spectacle pour rien au monde. Ce roi qu’il avait acclamé quand il s’était marié avec la belle Marie-Antoinette. Ce Roi qu’il avait aimé, sur qui il avait fondé ses espoirs d’une vie meilleure. Oh ! il ne demandait pas grand-chose, juste de quoi manger à sa faim et dormir au chaud pour lui et sa famille. Mais plusieurs années de suite les récoltes avaient été mauvaises. Jean et les siens avaient été chassés des terres qu’ils cultivaient pour leur maître depuis plusieurs générations. Ils étaient venus se réfugier à Paris où il espérait pouvoir se louer. Il était grand et fort et n’avait pas peur du travail. Mais de travail il n’en trouvait point. Ils étaient trop nombreux, chassés par la famine, à avoir pris le chemin de la ville. Quelquefois on lui confiait des déchargements sur le port en échange d’un bout de lard ou d’une miche de pain. Alors il s’était mis à détester ce Roi qui n’était même pas capable de donner du pain à son peuple alors qu’il menait grand train à Versailles.
Aussi ce matin il est là, malgré le froid et la neige. Il veut voir de ses propres yeux la mise à mort du tyran. Après ça irait mieux, Robespierre l’avait dit : « Tous les citoyens seront égaux ».
Mais voici le carrosse qui arrive. Le Roi en sort et monte avec calme et dignité sur l’échafaud. Il enlève lui-même son habit et son col. Il regarde la foule massée au pied de la guillotine et s’adresse à elle. Les roulements de tambour couvrent ses paroles. Quelques mots à peine parviennent jusqu’à Jean : « je meurs innocent… je pardonne… le sang… la France », puis le couperet tombe. Jean sursaute, il est pétrifié devant le courage de ce Roi, qu’on disait faible et lâche. Il ne peut s’empêcher d’enlever sa casquette en signe de respect, puis il s’éloigne lentement sous les « Vive la République !» d’une foule en liesse à qui on présente la tête du condamné. Il a un peu honte d’être là… ce spectacle était-il vraiment nécessaire ?
Tout cela s’est passé un 21 janvier 1793 dans un pays civilisé, de culture occidentale et chrétienne, au siècle des Lumières et des droits de l’Homme.
Le Roi est mort, vive le Roi !
L’horloge marquait 10H22. L’exécution de Louis, seizième du nom, venait d’avoir lieu. Au dehors, une immense clameur s’éleva : « Vive la Nation ! Vive la République ! » aussitôt suivie d’une salve de coups de feu sonores. Je fermai les yeux un instant et mes pensées allèrent vers Marie-Antoinette, le petit Louis et Madame Royale. Que ressentaient-ils à cet instant précis ? Que faisaient-ils ? Je les imaginai, blottis les uns contre les autres, le regard perdu, étouffant leurs sanglots dans les manches de leurs chemises. Je chassai la vision en rouvrant les yeux et me dirigeai vers l’arrière boutique. Je contournai la table encombrée et pénétrai dans le petit cagibi du fond. L’endroit, dépourvu de fenêtre, était sombre et sentait le renfermé. J’eus honte et une bouffée de chaleur me monta au visage. Lorsque mes yeux se furent habitués à l’obscurité, je distinguai mieux les deux silhouettes assises dans un coin du réduit. La sienne était reconnaissable entre toutes et, le cœur battant à tout rompre, je me jetai en avant et me prosternai à ses pieds.
—Majesté ! C’est un honneur pour moi que de vous accueillir dans ma modeste demeure ! Veuillez excuser l’inconfort de ce local, mais c’était pour votre sécurité.
Je me tus et restai agenouillé, la tête baissée. Le Roi posa sa main sur mon épaule et dit :
—Relevez-vous, mon ami. Vous et vos compagnons m’avez sauvé la vie, je ne me plaindrais certes pas de pouvoir m’asseoir dans ce modeste endroit. Il est beaucoup plus agréable que l’estrade de l’échafaud !
Je me remis sur mes pieds et songeai, seulement à ce moment-là, à éclairer la pièce. Je fis demi-tour pour chercher une chandelle et revint vers le Roi et son majordome. Tous deux avaient les traits tirés, l’air soucieux.
—Quelque chose me chagrine, mon bon ami, prononça le Roi. Cet homme que l’on a guillotiné à ma place … Qui était-il ? Avait-il un foyer ? J’ai quelques remords envers lui.
—Nous avons peu de renseignements sur lui, Sire. L’un de vos fervents partisans le connaissait et avait été frappé par l’extraordinaire ressemblance avec votre Majesté. Il a été choisi pour cette raison.
—J’avoue que lorsque l’on m’a poussé sous le rideau de l’estrade et que j’ai vu cet homme, j’ai été saisi d’effroi ! Tout s’est passé si vite, les explications, la substitution, la route jusque chez vous. Je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir, mais maintenant … Que Dieu le reçoive en son royaume, qu’il y trouve la paix de l’âme !
Le majordome ajouta :
—Son sacrifice n’aura pas été vain, Sire, il a œuvré pour la Royauté !
Nous priâmes quelques instants en silence puis je repris la parole :
—Si votre Majesté veut bien me prêter attention un instant … Il va falloir organiser votre départ pour l’Angleterre. Ce soir, à la tombée du jour, quelques hommes de confiance viendront vous chercher. Vous voyagerez travesti et de nuit. Vous-même et monsieur votre majordome passerez pour des marchands allant faire commerce outre-Manche. Là-bas, vous serez attendus et mis à l’abri. Pour l’heure, vous voudrez bien me faire l’honneur de votre présence à ma table ?
—Avec joie, mon ami. Vous avez accompli un travail remarquable, la postérité vous en saura gré.
Je songeai alors à ma prochaine mission : faire évader la Reine et ses enfants de la Conciergerie.
Les petites voix
Elle a trouvé cette lettre dans la rue. Sur le cadavre d’une personne familière. Elle ne sait pas très bien si son acte serait qualifié de vol mais elle n’en n’a cure. Si ce n’était pas elle qui avait remarqué ce petit coin de feuille blanche dépasser de la bouche de cet homme assassiné, ce serait quelqu’un d’autre. Ce n’est pas son genre de traîner dans la rue mais elle aime se faire des petits plaisirs, comme aller jouer au théâtre une pièce que tout le monde interdit. C’est son petit pêché, parmi d’autres. Depuis, elle triture cette enveloppe entre ses mains. Elle n’ose pas trop regarder le contenu car elle pourrait très bien ne rien y comprendre étant donné qu’elle ne sait pas bien lire. Elle décide donc de confier l’objet de sa découverte à une personne qui pourrait l’aider.
Mais peu de temps après, sa seconde petite fille décède prématurément. Marie-Antoinette perd alors de vue la lettre qu’elle a remise à son amie. La mort de Sophie la hante tous les jours, et chaque nuit que Dieu fait.
Le temps s’écoule malgré lui. Près de quatre ans passent ainsi. Quatre ans de deuil et de souffrance. Et comme si cela ne suffisait pas, la santé de son premier fils se dégrade de plus en plus. Mère attentive et aimante, Marie-Antoinette ne quitte plus le chevet de son petit dauphin. Le chagrin lui fait perdre la tête et c’est dans un moment de folie que la reine condamne son mari de ne pas lui avoir donné des enfants en pleine santé.
Lorsque le dauphin rend son dernier souffle, Marie-Antoinette n’a plus toute sa raison. C’est à ce moment précis qu’elle repense à la fameuse lettre. Quelques voix venues d’ailleurs lui ont chuchoté la possibilité d’une révélation capitale pour le royaume. A condition de remettre la main sur ce papier. Alors que ses recherches l’amènent à découvrir que sa bonne amie avait été elle aussi assassinée, Marie-Antoinette fait preuve de délire obsessionnel. C’est ainsi qu’elle apprend que chaque personne qui a été en contact avec ce mystérieux courrier en a payé de sa vie. Les petites voix se multiplient et ne la quitte plus.
Début de l’année 1793, la maladie psychique dont souffre la reine atteint son apogée. Suite à la santé dégradante de son mari, elle se persuade qu’elle est elle-même l’auteur du complot contre lui. Les minces indices qu’elle a recueilli à propos de l’étrange missive ne font que confirmer ses craintes. Mais il est trop tard pour lui lorsque le 21 janvier, sa peine de mort est annoncée. Au lendemain de cette décapitation, Marie-Antoinette découvre qu’une nouvelle petite voix intérieure a rejoint les autres. Cette dernière lui conseille fortement de retrouver, coûte que coûte, cette correspondance qu’elle cherche, en vain, depuis des années. Cela en va de sa propre vie.
Des mois s’écoulent. Elle est arrêtée pour elle ne sait pas quelle absurde raison. Elle désespère de retrouver cette enveloppe. Et c’est vers la fin de l’année que la voix tendre et aimante de feu son fils ressurgit. Hélas, il est trop tard. A son tour, elle fait connaissance avec la mort, en la personne de Guillotine. Et c’est quand sa tête est séparée de son tronc que le public découvre un morceau de papier blanc dépasser de ce qui devait être la gorge de la Reine.
Le jour des rois
— Tu es prêt ?
— Prêt ! répondit Maxime.
Frédéric ferma les yeux. Le moment tant attendu était enfin arrivé.
Le projet monopolisait tous leurs efforts depuis cette fameuse soirée où il avait osé formuler son idée à voix haute :
— Et si on allait le sauver ?
— Qui ?
— De qui parlons-nous depuis des heures ?
Effectivement, les deux jeunes militants du Triomphe Royaliste s’étaient focalisés depuis le début de la soirée sur Louis XVI, et plus particulièrement sur son exécution, en ce maudit jour de janvier 1793.
— On ne t’a pas informé que l’événement appartenait au passé ? avait ironisé Maxime.
— Et toi, sais-tu que j’ai le pouvoir de remonter dans le temps et de t’y entraîner par la seule force de ma pensée ?
Avant même que son copain ait pu esquisser un ricanement, Frédéric lui avait prouvé ses dires : en un instant, tous deux s’étaient retrouvés au pied de la Tour Eiffel… le jour de son inauguration, en 1889 ! Une seconde plus tard ils étaient de retour à leur époque, dans le salon de Maxime.
Frédéric avait alors expliqué à son hôte qu’il lui suffisait de se concentrer sur un lieu et un événement pour y parvenir en quelques secondes, avec un taux de réussite… satisfaisant. Habituellement il restait simple spectateur pour éviter tout risque de paradoxe temporel, mais dans ce cas précis il proposait d’adopter l’attitude inverse : ils se matérialiseraient devant la guillotine juste avant l’exécution de Louis XVI et, se présentant comme des messagers de Dieu, ils ordonneraient au peuple de rétablir le Roi sur son trône. Leur apparition causerait un tel choc que personne n’oserait leur résister ; de plus, après cette intervention « divine », la légitimité de la monarchie ne serait plus jamais remise en question.
Au cours des mois suivants, ils avaient minutieusement préparé l’opération, notamment en étudiant de fond en comble la disposition de la place de la Concorde à l’époque où, sous le nom de « place de la Révolution », elle avait servi de cadre à l’exécution du Roi. Ils avaient finalement choisi d’atterrir près de l’emplacement actuel de l’Obélisque.
Il se concentra de toutes ses forces sur leur but commun :
L’Obélisque... Le Roi… se répéta-t-il plusieurs fois.
(Transfert)
Quelle chaleur pour un mois de janvier ! pensa-t-il aussitôt.
Puis il ouvrit les yeux.
Du sable ? Des palmiers ? A Paris ?
Il suivit le regard de Maxime, alerté par l’ahurissement qui s’y reflétait.
L’obélisque se dressait derrière lui. Il y en avait même deux, quasiment identiques, qui flanquaient la porte monumentale d’une immense muraille. Adossés à cette dernière, six colosses pharaoniques les surplombaient.
— Ce n’est pas à Paris, ça ! observa finement Maxime.
— Non : c’est le temple de Louxor. J’ai dû penser un peu trop fort à l’Obélisque…
— Mais alors, à quelle époque… ? Oh ! On est mal, là…
Les gardes, vêtus de pagnes et armés de lances, surgissaient de tous côtés et convergeaient dans leur direction.
— Bon, tu nous ramènes ? proposa Maxime.
— IAOU ÈN NÉTCHÉROU ! cria un des gardes.
Et tous se prosternèrent autour des nouveaux venus.
— Remarque, personnellement je ne suis pas pressé… On dîne chez Ramsès II, ce soir ?
— S’il nous honore comme il convient, pourquoi pas ?
Comme un seul dieu, les deux amis adressèrent un signe de tête condescendant à la foule de leurs adorateurs.
Femme libérée
Moi, j’tricote.
J’m’assois au bas de la Louison, j’m’emballe les doigts sur mes aiguilles…
Et j’gueule.
Ma p’lote c’est d’la ficelle. J’tricote rien pour les raccourcis. Rien qui rattache les hauts et les bas. J’fais comme l’autre, l’citoyen Chaumette, a ‘décrété’. Un qu’on dégoûte, nous, les poissardes. Mais qui s’méfie. Qui nous a ordonné d’occuper nos mains et donné not’ surnom. Pour 50 sols, on va aux séances de sa Convention. Y peut compter sur notre sans-culotterie : ses traîtres ont pas le cou qui les gratte bien longtemps.
J’gueule et j’signe tout ce qui veut d’une croix. La seule croix qui vaut quéquechose.
Pis j’m’en vais tricoter la mort au pied d’M’dame Guillotin.
Mirabeau lui c’était pas pareil. Il avait compris : on est des émeutières. La révolution qui marche c’est nous autres. On a d’abord gueulé Ça ira jusqu’à Versailles, avec des bâtons et des fusils. Le boulanger, la boulangère et le petit mitron ont délogé de leur beau château. On les a ramenés à Paris en gueulant et rigolant et chantant, dans nos uniformes arrachés aux gardes qu’on a dépiaucés. Fallait pas se trouver sur notre chemin.
Après ça a traîné un peu. Mais j’ai pas eu le temps d’en perdre. La Pacquotte a formé un Club. On a réclamé à la Commune d’Paris une tiote récompense. Dame, sans nous, l’Capet l’aurait sauvé sa caboche. Y’a eu des bons moments avant qu’il aille d’la prison du Temple à Monte-à-regret. J’oublie pas septembre : aux Carmes, j’en ai lardé du curé réfractaire et d’l’aristo qu’avait pas eu droit à sa lanterne.
J’crois à la victoire des filles du peuple, les vraies, ‘les’ du Carreau des Halles. Pas à celle de l’Olympe qu’a pourtant un père boucher. Une qui cause sur l’égalité, sur les droits. Moi, j’sais. C’est le sang coulé de nos coutelas qui nous rendra libres. J’crois pas à ses grands discours. Dans notre club, on porte un pantalon rouge et un bonnet rouge et faut pas nous arrêter quand on marche. Avant j’ai été une flagelleuse comme la Méricourt, une folle aussi, qu’a fait septembre avec moi. J’la comprenais mieux qu’l’Olympe celle-là. Mais la manie des causeries l’a piquée pareil. J’voulais plus la suivre. Demain c’est toujours demain.
Moi, j’tricote. J’regarde pas les mailles. J’regarde les amoureux de la Mirabelle qui s’mettent à genoux pour tâter de son tranchoir.
Et j’gueule.
J’tricotais pas encore quand Monsieur de Paris a saisi Monsieur Veto par les cheveux pour nous montrer sa grimace de pourri. J’ai pas bien vu. J’étais loin. J’ai regretté. Les tambours abrutissaient l’monde. Ah, ce début d’an V de la Liberté, les Ennemis du Peuple s’en souviendront !
J’ai gueulé :
- Vive la nation
Presqu’un an après, j’tricote avec les autres. J’rate plus rien. On est les Tricoteuses de Robespierre, les furies de la guillotine. L’Autrichienne y a perdu sa perruque. Faut pas nous prendre de haut. L’Olympe de Gouges, j’devrais dire la Marie Gouze, a eu ses idées qu’ont roulé dans l’panier. Faut pas non plus nous en promettre quand on réclame pas.
Moi, j’tricote. J’compte les têtes. J’trempe ma p’lote dans l’rouge qui coule. Ça donne d’la force aux doigts. J’guette la Méricourt. M’l’apporteront bien un jour. Avec toutes les folles qu’savent mal tricoter.
J’souris au Samson. Mes aiguillent poissent. J’gueule :
- A mort
J’suis une citoyenne qu’a des droits.
Vive la révolution.
Sombres souvenirs
En ce mois de janvier 1850, l’hiver régnait en maître et semblait vouloir s’insinuer jusque dans l’intimité des êtres. Ce matin-là, le brouillard ne perdait rien de son épaisseur et donnait au jour un aspect lugubre et inquiétant. Malgré le feu pétillant, la vieille Marie était frileuse devant sa tasse de thé fumant.
La date peut-être. La date. Sans aucun doute…
Elle attendait son ami Francis qui arriverait muni de son bloc et de son crayon, comme d’habitude. Tous ces souvenirs à évoquer ! Il savait bien poser les questions et diriger ses pensées mais à cause de cette date, ce matin, c’est elle qui prendrait l’initiative.
Plongée en elle-même, elle se laissa aller à remuer le passé.
Sa rencontre avec Voltaire, alors qu’elle n’avait que seize ans, l’avait lancée sur la voie de la renommée. Elle côtoya alors les plus grands noms de l’époque.
Sa main trembla à l’évocation de la période où la machine à décapiter se mit à trancher sans relâche. Elle se serra dans son châle parcourue par un violent frisson : le froid de janvier ? Non, plus que ça. Maintenant elle pouvait bien se l’avouer : elle-même l’avait échappé belle ! Sans son talent, sa tête aussi serait tombée dans le sac de cuir.
Quel froid dans ce salon ! Pourquoi Marjorie ne venait-elle pas attiser le feu ? Décidément sale début de journée.
Marie s’agitait sur son fauteuil. Elle ne pouvait s’empêcher d’entendre la clameur de la foule qui grondait ce matin-là sur la place de la Révolution. Elle revit le condamné, fermement maintenu, monter les marches de l’échafaud. Elle percevait le crissement du rasoir sur sa nuque et le bruit de la toile de sa chemise déchirée par les mains du bourreau, les roulements de tambour couvrant ses dernières paroles. Elle ressentit le poids du corps déposé sur la bascule et crut le voir glisser jusqu’au blocage sous la lame, sa respiration se bloqua lorsqu’elle perçut l’éclair du coupe-gorge fondant sur le cou du roi, séparant la tête du reste du corps…
Elle se boucha les oreilles et crispa les mâchoires comme pour retenir un dégoût.
Mais ce n’était pas fini pour elle…Il lui avait fallu s’acquitter d’une autre tâche.
…
Marjorie vint annoncer l’arrivée de Francis qui s’étonna en voyant sa vieille amie bouleversée. Elle ne lui donna pas le temps de l’interroger et, lui ordonnant de s’asseoir, elle lui relata le souvenir de cette journée qui l’envahissait.
- Et imaginez : j’ai dû réaliser les masques mortuaires du roi d’abord et de la reine ensuite ! Et de plusieurs de mes amis !
- Vous les avez fait entrer dans la postérité ainsi que bien d’autres.
- Je vous avoue aujourd’hui que j’ai ressenti une certaine jouissance devant la tête tranchée de Robespierre…
- Je suis sûr qu’on parlera encore longtemps du Baker Street Bazaar de Madame Tussaud et de cette « chambre des horreurs ». Votre nom ne restera pas attaché qu’au dernier des Capet.
- Oui, je crois que j’ai contribué à rendre immortel le souvenir de ceux à qui on ôtait la vie de façon si arbitraire.
Minuit a sonné
Ca a sonné, minuit.
Je suis réveillé. J’ai rêvé que j’avançais en donnant la main à quelqu’un. Un homme, c’était un homme. Grand, immense, il me donnait la main, on avançait. J’avais froid, froid partout, comme là maintenant exactement. Sauf la main qui était dans celle de l’homme, elle avait chaud. Je voulais avancer avec lui mais il faisait de très grands pas avec ses très grandes jambes ; je m’accrochais, avec la main qu’il tenait dans la sienne, j’avais peur que ma main glisse, qu’il ne s’en aperçoive pas tout de suite, que je ne puisse plus le suivre. Le froid, la boue et des gens qui avaient l’air mort. J’essayais d’avancer mais je voyais, je regardais ces gens dans la boue, autour de nous, et qui nous regardaient eux aussi. Leurs visages avaient l’air morts et au milieu leurs yeux nous regardaient, leurs yeux étaient vivants au milieu des visages morts, avec des corps qui se décomposaient, presque, dans la boue. L’homme avançait. Avec des pas trop grands. Ma main avait chaud dans la sienne. Je voulais le suivre. Mes jambes se dépêchaient mais mes yeux traînaient sur les visages et les corps des gens morts dans la boue. Il y en avait partout, par endroits ils étaient empilés, on aurait dit et je voyais quand même tous les yeux. L’homme m’a soulevé, je marchais sans que mes pieds s’appuient par terre et j’ai regardé devant moi. J’ai vu une foule debout. Qui avançait. Une foule de gens qui ressemblaient aux morts mais ils avançaient, et criaient, et chantaient, et cognaient des choses les unes contre les autres. L’homme immense m’a saisi. On s’est cachés. L’homme m’a pris contre lui et j’étais sur ses genoux, qui étaient durs comme un rocher. Il me serrait et on ne bougeait plus. On a vu la foule marcher sur les morts. Certains avaient des échasses, beaucoup chantaient et criaient mais on ne pouvait pas entendre de mots. Ceux qui étaient sur les échasses allaient plus vite et ne voyaient pas les morts qu’ils écrasaient. Il regardaient loin devant et criaient aussi, plus forts que ceux qui suivaient. Les échasses rentraient dans les corps morts aux yeux vivants et ça giclait. Je ne voyais plus l’homme, derrière moi, je sentais ses genoux, durs comme un rocher, et je sentais un souffle, comme une respiration, mais froide, froide comme un vent de janvier, comme là maintenant exactement. On regardait la foule avancer dans le bruit des choses criées, chantées, cognées et heurtées. Les échasses entraient dans les gens morts aux yeux vivants, s’enfonçaient. Ca faisait gicler des matières, roses, rouges, blanches, comme des chairs, du sang, du pus.
Minuit a sonné.
Je me suis réveillé. J’ai froid. J’entends que mon père respire, il ne dort pas. Je vais me lever. Je vais lui parler du rêve. Est-ce que Dieu nous a fait naître pour mourir ou pour régner ? Je ne lui ai pas posé cette question. Il faut que je la pose avant son départ. Est-ce que les morts peuvent nous regarder avec des yeux de vivants ? Est-ce que Dieu nous enverra ensemble au Paradis ?
Il ne dort pas, je ne crois pas. Je devrais lui poser mes questions maintenant.
J’ai froid. Minuit a sonné.
Aujourd’hui le Roi va partir. Ils nous a dit adieu, après le repas.
La porte du Paradis
Quelle journée ! Ce fut vraiment un épouvantable moment à passer ! Ça m’a fait mal au cœur, le grincement de ce couperet qui brinquebalait en descendant. Il y avait quelque chose qui clochait dans la machine de ce Docteur Guillotin. Si seulement le sieur Sanson, le bourreau, m’avait consulté avant l’exécution, je l’aurais conduit dans mon atelier et nous aurions mis ça au point ensemble. La mécanique, ça me connaît, ce n’est pas pour rien qu’on m’appelait « le roi serrurier »!
Je n’ai jamais douté que j’irais au paradis. Je me suis toujours montré bon chrétien et brave homme. Saint Pierre m’a regardé d’un oeil blasé, les décapités c’est monnaie courante ces temps-ci. A peine arrivé, je me suis empressé d’aller feuilleter les archives. Pas celles du passé, non, celles du futur. Tout est écrit, vous savez. Infortuné peuple de France ! Ils me trouvaient faible et débonnaire, comme le soliveau de la fable de Monsieur de La Fontaine. Ils ne vont pas tarder à me regretter. Quand le ciel leur enverra ce tyran de Bonaparte, ça va faire des remous dans la mare !
Et ma pauvre femme, mes malheureux enfants, quel enfer ils vont connaître ! Elle ne mettra pas longtemps à me rejoindre, Marie-Antoinette, avec sa tête sous le bras comme moi, comme tant d’autres. Mais pas question qu’on se remette en couple, nous étions si mal assortis, je l’ai tellement déçue…Tout ce que je lui souhaite, c’est de filer un jour le parfait amour avec son beau Fersen, si ce qu’on dit est vrai. Elle a de la classe, Toinette. Tenez, c’est à l’époque du Bicentenaire qu’elle aurait dû vivre – hé oui, 200 ans après, ils fêtent encore cette horreur ! – Je l’imagine bien en princesse top model genre Lady Di, en décolletés affriolants sur la couverture des magazines people. Côté poitrine, elle est bien lotie! Et ces bols qu’elle avait fait mouler sur ses seins pour boire le lait des vaches du Petit Trianon, ça serait une sacrée idée publicitaire ! Elle était trop belle pour moi. Je suis un homme simple, avec des goûts modestes. Comme j’aurais été heureux dans la peau d’un humble artisan, forgeron ou serrurier. J’aurais épousé une gentille petite femme aux seins menus, elle serait venue m’admirer dans mon atelier et nous nous serions aimés dans l’odeur du charbon et du métal brûlant…
Quelle joie ! Cette journée si funestement commencée s’achève de merveilleuse façon. Ce soir, j’ai entendu Saint Pierre qui jurait comme un charretier. Oh, rassurez vous, pas de « Nom de Dieu ! » ni «Doux jésus !» – il tient trop à son poste – non, juste une bordée de « p…! b…de m…! » que ma bonne éducation m’empêche de répéter. Je me suis approché. Tout en pestant, il tentait en vain de verrouiller la lourde porte pour la nuit. Rien à faire, la légendaire clé refusait de tourner dans la serrure. Je me suis avancé et je lui ai demandé timidement « Vous voulez que j’essaye ? » Il m’a regardé d’un air perplexe mais il a fini par me tendre la clé et en un tournemain, j’ai verrouillé la porte. Il était fou de joie Saint Pierre. Il m’a demandé ce que je souhaitais en récompense et j’ai murmuré « Oh, s’il vous plait, j’aimerais tant être votre serrurier attitré…» Et il m’a répondu « Accordé ! »
Pour moi désormais, le paradis, ça va être…hé bien tout simplement…le Paradis !
Fidélité.
La pièce est glacée. Malgré ses angoisses et sa peur, il a réussi à s’endormir et le feu s’est éteint. C’est le pire mois de janvier qu’il ait jamais vécu, le plus froid, le plus sombre, à tous les égards.
Dans le bol, sur la table, la soupe a refroidi. Il la repousse d’un air dégouté. Il n’a pas faim. Ce n’est pas la mort qui l’effraie, elle est partout autour de lui ; elle a fini par lui être familière, même si on ne s’habitue jamais vraiment. C’est plus de lui, de lui-même qu’il a peur. Il n’a jamais failli jusqu’à cet instant, il n’a jamais rechigné. Il a été digne, digne de ses ancêtres, de la dynastie qui perpétue de père en fils et en petit-fils le sens de l’honneur et le respect des valeurs.
Quoi qu’on en dise et qu’on en pense, il ne se sent pas coupable. Il a toujours fait ce pour quoi il était fait. Il n’a fait que suivre ou subir son destin. Et ce destin le conduit là, à ce jour qu’il redoute plus que tout.
Il espère qu’il n’y aura pas de problèmes. On ne peut pas savoir d’avance. Il y a toujours un risque. Mais la guillotine est efficace, vraiment efficace. Une bonne invention. Quand on pense au pauvre bourreau anglais qui a dû s’y reprendre à trois fois pour exécuter Marie Stuart ! Du travail bâclé. Aucun risque ici ; le dispositif a fait ses preuves. Le roi lui-même a présidé à l’adoption de la lame triangulaire.
Le Roi… Le Roi auquel il a toujours été fidèle, respectant plus que tout autre, cette injonction : « par ordre du Roi ». Aujourd’hui, c’est sur ordre de la convention qu’il agit. Et il en a mal au cœur. Ils sont allés trop loin ; rien de bon ne peut venir d’un tel déchaînement. Mettre à mort le Roi lui-même ! Son père et son grand-père, les premiers Sanson, doivent se retourner dans leurs tombes.
Il espère surtout ne pas rencontrer son regard. Il essaye toujours de ne pas croiser leurs yeux, mais là, plus que jamais, il souhaite y arriver. Pourtant, le Roi le connaît, lui Sanson, il le respecte même, autant qu’on puisse respecter Monsieur de Paris.
Alors peut-être qu’il voudra échanger avec lui ce dernier regard. Sanson connaît les hommes, mieux que quiconque, parce qu’il les voit sous l’œil de la mort. Il sait d’avance, que quoi qu’ait pu faire ou dire Louis XVI, au dernier instant, il ne sera pas lâche. C’est peut-être ça le pire, le courage de certains hommes face à l’inéluctable. Le Roi ne faiblira pas…
Le 13 février 1793, Charles-Henri Sanson exige et obtient un droit de réponse du journal Le Thermomètre du Jour. Il s’insurge contre le journaliste qui a relaté la mort du roi en l'accusant de lâcheté au moment de monter sur l'échafaud. Ce qui est faux : il n’a pas été lâche… Lui non plus ne l’est pas quand il s’agit de rétablir la vérité.
Le roi et moi
Je suis belle.
Pourtant j’ai beaucoup travaillé ces derniers temps, mais ce jour est un jour particulier. Nous sommes le 21 janvier 1793 et j’ai rendez-vous avec un client très spécial. Alors on m’a chouchoutée pour l’occasion. J’ai été brossée, lustrée, polie, afin que les centaines de personnes, qui sont venues me voir à l’œuvre, n’aient d’yeux que pour moi.
Seuls témoins silencieux de mes journées bien remplies, les têtes de mes anciens amants gisent toujours pêle-mêle dans leur panier en osier. Ils ont leur propre rôle, certes un peu effacé par ma prestance, mais indispensable tout de même : Celui d’offrir un avant goût du spectacle à leur successeur et de l’accueillir chaleureusement parmi eux, une fois ma tâche accomplie.
Enfin le voila! Une tête couronnée ne sait-elle donc pas qu’il est extrêmement inconvenant de faire attendre une dame de bonne compagnie? Il s’approche, c’est donc cela un roi…
Il s’avance au rythme des tambours, dans des habits ocre et noir, une perruque poudrée sur le crâne. Après m’avoir considéré un instant, les yeux mêlés d’une muette admiration et de la crainte irraisonnée d’une pucelle, il échange brièvement quelque mots avec son bourreau.
Il est l’heure. Le rustre exécuteur l’installe brutalement dans la position adéquate. Je sens son cou chaud et humide de sueur sur mon bois ferme et rassurant.
« Ne tremble pas mon chéri, je suis une experte. Contemple le regard de mes prétendants déchus, vois comme ils sont tristes et figés d’avoir déjà eu leur tour, de ne plus être à ta place. »
Je l’étreins tendrement entre mes cercles de chêne. Ma large plaque d’argent reflète un soleil d’or. Le simple métal aiguisé entrera bientôt en contact avec la peau royale.
Tout est prêt, la foule retient son souffle, je sens le trac monter lentement entre lui et moi. La corde est tirée, comme pour un lever de rideau. Mon couperet fend le vent et fond sur sa majesté. Ma fine lame ouvre l’épiderme, brise l’os, pénètre la tendre chair vierge. Ultime orgasme que l’on ne peut subir deux fois. Oubliant la petite mort, mon roi embrasse avidement la grande.
Désormais, Louis XVI est un de mes soupirants flétris, parmi tout les autres, il leur est égal en tout point, au fond de ma corbeille. Mais moi, je n’oublierai jamais ce moment unique. Après tout, ce n’est pas tous les jours qu’on s’occupe d’un monarque…
Perfide plèbe au corps d’imbéciles
La nature est belle, il n’y a que ça de vrai. L’humanité n’est qu’une sombre insomnie. Un cauchemar brûlant.
Je sens mon souffle plus que jamais. Nuitée à penser à ma vie qui résonne désormais tel un instant dans un apaisement et s’en irritation contre la foule gouailleuse et stridente. Peu me chaud son caractère, ses pensées sombres et criminelles pour ma personne. Sur moi repose les fautes des précédents rois et toutes leurs horreurs. C’est sur ma tête que tombe la révolte populaire emmagasinée depuis des siècles contre la royauté, avec hargne et sa folie.
Mais je suis calme, mes yeux auraient envie de pleurer, mon corps de disparaître, ce corps déjà mort. Et oui, foule, je m’avance parmi toi pédante et sauvage. Mais ce n’est plus moi qui passe. Louis est déjà mort. Et tu ne fait qu’insulter son ombre. Tu ne fais qu’insulté un innocent mais qui a le tort d’être de sang royal. Le pire est que tu ne sauras jamais comment j’aurai pu être en tant que roi. Perfide, bête plèbe. Et toi, comment es-tu, qu’es-tu ? Qu’êtes vous chacun ?
Vous pensez que lorsque mon corps n’aura plus de tête vous courrez à la liberté ! Imbéciles ! Croyez que cette tête était emplie de liberté, liberté qui s’envolera vers vous emplissant tout l’air ! Il n’est pas de pire place que celle d’être roi.
Et ne croyez pas que vous allez me tuer. Non. C’est à un suicide qui vous allez assister.
Mais je sais que le Dieu vous jugera un jour autant que vous envers moi.
N’allez pas croire que le crime d’à côté sera pire que le votre. Mais je soulage déjà le votre en le transformant en suicide.
La révolution, n’est pas une révolte, populace, mais une chose que tourne et revient. Que le retour vous soi, ce qu’il devra vous être.
21 janvier 2008
21 janvier 1793 (France)
Au petit matin
En ce 21 janvier 1793, dans les monts du Bigorre, une tempête de neige s’abat sur la ferme familiale des Loubere. Dans la nuit encore épaisse de cette journée hivernale qui débute, la Mère traverse la cour dont la fange s’accroche à ses pieds, et se dirige, le dos courbé pour ne pas tomber avec le vent, vers l’étable, avec ses seaux. Alors qu’elle trait la « vaca », elle entend son homme partir avec les deux aînés pour le marché à la Grand-ville, ils seront de retour vers cinq heures ce soir, à la nuit tombée, et pour sûr le Père sera fait ! Après avoir rempli ses baquets, alors qu’elle se relève, une forte douleur au ventre la cloue sur place. La pauvre femme a juste le temps de prendre appui sur la bête pour ne pas s’effondrer. Un liquide chaud s’écoule le long de ses jambes et emplit ses sabots crottés. La Mère se traîne dans la cour le long des écuries, le vieux cheval de trait hennit en la voyant se tordre de douleur. Le loquet de son box se détache alors qu’elle l’agrippe pour ne pas tomber. La porte s’ouvre et la femme s’avachit dans la paille et le crottin devant les pattes de l’équidé. Dans un cri salvateur, elle expulse son petit dernier dans la fraîcheur crasseuse de l’aube naissante… Et c’est ainsi que le petit Jean vit ses premiers rayons de soleil. _________________ Avant le jour de sa mort, personne ne sait exactement son courage... Jean Anouilh |
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