Guylou Plume de Simurgh

Joined: 01 Jun 2007 Posts: 2,849
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Posted: 25/02/2008 08:59:37 Post subject: Les textes |
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La plage de l’Ennui
Il creusait le sable de la plage quand sa pelle heurta un objet qu'il déterra : c'était une boîte. S’agenouillant, le Sosie se mit à creuser de plus belle, à mains nues, pris d’une frénésie irrésistible, le cœur battant. L’émotion le faisait vibrer. Il avait le sentiment de vivre une nouvelle naissance où tout espoir était rendu. Le sable giclait autour de lui, jetant des éclats de colère.
Le Sosie cessa soudain, se pencha et contempla sa trouvaille. C’était un coffret métallique, de taille moyenne, le couvercle était couleur de bronze verdâtre et le corps d’une teinte cuivrée. Avec d’infinies précautions il s’en saisit, le tenant à deux mains, comme sur un plateau et l’éleva jusqu’à son visage. Une douce chaleur se dégageait de l’objet. Ainsi la Vieille avait raison ! Elle n’avait pas raconté de bobards. Subitement, l’inquiétude l’envahit, il jeta un regard circulaire et se rassura : il était seul.
Laissant la pelle, il se redressa et reprit sa marche sur la plage de l’Ennui. Il s’avança jusqu’au pied de la falaise et pénétra profondément dans une anfractuosité pour se mettre à l’abri d’éventuels regards. Il s’assit, ses yeux ne pouvant se détacher de la boîte. Les paroles de la Vieille résonnaient à ses oreilles. « Celui qui trouverait la boîte tiendrait en ses mains la clé». Elle prétendait l’avoir enfouie. Mais elle était si vieille, si décrépie, si ravagée ! Elle avait voulu punir les Sosies, arrêter leurs méfaits, et n’avait pas lésiné sur les moyens. Au début aucun n’y avait cru, mais ils avaient dû se rendre à l’évidence : la Vieille n’avait pas plaisanté. Elle avait tenu parole et depuis, tout était figé, uniforme, ennuyeux. Il n’y avait plus de saisons, la mer elle-même avait suspendu son mouvement et oublié les marées. Le Sosie n’avait jamais cessé d’arpenter la plage pour en guetter le retour.
Mais voici qu’il n’était plus à la recherche de la promesse, elle était entre ses mains. Il y aurait encore un « à – venir ». Cette perspective l’enivrait un peu.
Qu’allait - il se passer avec la Vieille ? Et qu’allaient faire les autres Sosies ? La leçon avait été radicale. Ils ne voudraient sûrement pas que la punition se renouvelle. Ils devraient accepter de changer.
S’il ouvrait la boîte dans l’instant, il serait peut-être trop tard pour cela. Il décida de dire sa trouvaille à la Vieille et d’annoncer aux autres que tout pouvait reprendre. Comme « avant ». Tout dépendait de lui désormais.
Il sortit de son refuge, appela la Vieille et les autres. La plage s’emplit. Les palabres étaient animés, mais la Vieille reçut des Sosies la promesse d’être respectée.
Dans le silence qui retomba l’engourdissement parut encore plus pesant. Le Sosie brandit la boîte avec force. L’ouvrit.
Alors, le Temps sortit de sa geôle dans un ardent tourbillon de vie et tout fut transformé : la mer se remit à mugir, la Vieille Terre à respirer, les Sosies redevinrent des hommes.
Le cours de la vie avait repris avec la promesse d’un « avant » et d’un « après ».
Pirate russe
Il creusait le sable de la plage quand sa pelle heurta un objet qu'il déterra : c'était une boîte. Elle était grande et lourde, en bois rongé par le temps et le sel, fermée par un énorme cadenas plus décoré que la boîte elle-même. Un si beau cadenas cachait forcément un somptueux trésor.
Son fils Hugo sauta sur l'aubaine : « Papa papa dis, on joue aux pirates, dis ? » Comment résister à une telle demande, aux yeux brillants de rêve d'un gosse de sept ans ? Ils jouèrent donc. Le coffre sombre, ses ferrures rouillées, son cadenas sophistiqué firent voyager leur imagination bien au delà de la plage et des siècles.
Mais qu'y a-t-il dans la boîte ?
Il traîna le coffre jusqu'à la maison et resta longtemps assis à le contempler. Des images lui passaient par la tête. Des écus sonnants et trébuchants ? Des bijoux, des rubis gros comme le point ? Des documents inestimables ? Il se décida finalement à l'ouvrir, passa une heure à scier le cadenas. Plein d'espoir et d'appréhension, il souleva doucement le lourd couvercle.
Mais qu'y a-t-il donc dans la boîte ?
A l'intérieur, il y avait une autre boîte. De même modèle mais plus petite, elle venait juste s'encastrer dans la première. « Papa papa, je peux garder la grande boîte pour jouer aux pirates ? » Marion fit une moue contrariée. « Et moi je veux la deuxième boîte pour jouer aux pirates aussi, dis papa ! » Il respira fort, reprit la scie à métaux.
Mais qu'y a-t-il donc dans la deuxième boîte ?
Dans la deuxième boîte il y en avait une troisième, elle aussi du même modèle. Il soupira. Qu'est-ce que c'était que ce gag ? Des boîtes gigognes ? « C'est quoi papa des boîtes cigognes ? » « Non ma puce, pas cigognes, des boîtes gigognes, c'est comme les poupées russes, tu vois... » Il prit son courage à deux mains, recommença à scier le cadenas.
Mais qu'y a-t-il donc fichtre dans la troisième boîte ?
Une quatrième boîte, encore plus petite, bien sûr... Il mit la troisième de côté pour Océane quand elle serait plus grande. Sûrement qu'elle aimerait jouer aux pirates, elle aussi. Mais ça ne réglait pas vraiment le problème. « Ma chérie, mon amour, rassure-moi, tu n'as pas prévu de nous faire un quatrième enfant, au moins... ? »
Mais qu'y a-t-il donc fichtre nom d'une pipe dans la petite boîte ?
Quarante ans ont passé. Il sort précautionneusement la petite boîte du haut de l'armoire, contemple le bois sombre et les ferrures, le cadenas inviolé. Il a passé toute son existence à y penser. Quand la vie l'attristait, quand ses collègues l'ennuyaient, quand ses amis l'oubliaient, il se disait alors qu'il possédait un trésor que tous les adultes, ces ânes sans rêve, n'avaient même pas la capacité à imaginer. La petite boîte l'a sauvé de la tristesse, de l'ennui, de l'oubli, de la perte des rêves de l'enfance, l'a sauvé de l'âge adulte.
Il prend la boîte ; même petite elle est lourde pour ses bras de vieil homme. Claudiquant, brinquebalant, il la porte jusqu'à la plage, creuse le sable. Il pose amoureusement la boîte au fond du trou et le referme. Un jour, dans un mois, dans trois siècles, quelqu'un d'autre la trouvera. Il espère juste que ce sera un enfant. Pas un adulte. Un enfant, quelque soit son âge ; car ce sont les rêves qui font l'enfant.
Mais qu'y avait-il dans la boîte ?
Roman familial
Il creusait le sable de la plage quand sa pelle heurta un objet qu'il déterra : c'était une boîte. Une boite ronde, rongée de rouille, comme une épave rejetée par la mer ou cueillie dans les entrailles d’un navire englouti. Derrière lui, l’océan murmurait et lui envoyait ses effluves puissants. La vie avec ses miasmes et ses parfums capiteux. Quels secrets merveilleux ou terribles dormaient dans cette boite ? Son imagination s’envola. Des images de pirates, corsaires, contrebandiers, mais aussi d’espions, de visiteurs galactiques, défilèrent. Des personnages s’esquissaient, sur fond de décors colorés, des intrigues s’ébauchaient. De quoi écrire des pages et des pages…« Tu as de l’imagination, lui répétait-on souvent, pourquoi n’écris tu pas…comme ton père ? » Mais dès qu’il attaquait la feuille blanche, tout devenait flou, s’effilochait dans sa main. Son père avait beau être mort depuis 15 ans, c’était comme s’il se tenait en permanence à ses côté, un sourire moqueur aux lèvres, qui voulait dire « c’est moi l’écrivain, pas toi ! »
De retour à la maison, il contempla un moment la boite pour profiter encore de son mystère. Un frisson le parcourut. Et si c’était une mine ? Mais la curiosité l’emporta. Les mains moites, l’esprit épouvanté anticipant une déflagration d’apocalypse, il s’acharna sur la ferraille dont la rouille avait si bien scellé le couvercle. Enfin, le contenu apparut au milieu des débris éparpillés comme ceux d’une huître ouverte par une main maladroite : un cahier couvert d’une fine écriture un peu brouillonne, qui lui sembla familière. A nouveau, sa gorge se serra. Non, ce n’était pas une mine, mais cela lui sautait quand même au visage, pulvérisant les certitudes de sa mémoire. Il avait devant lui le journal intime écrit quelques quarante ans plus tôt par sa mère. Derrière les lettres qui se penchaient ou se relevaient, derrière les ratures et les soulignés, il apprenait la passion qui la brûlait à cette époque. Et pour un autre homme que son mari. Une femme inconnue se révélait, avec ses rendez-vous secrets, ses exaltations, ses tourments. Il devina aussi ce qui n’était dit qu’à demi mot. Que lui, David, était l’enfant de cet amour. Cela expliquait bien des choses. Sa complicité de toujours avec sa mère et le mépris à peine dissimulé que lui portait son père légitime. Il se souvenait aussi qu’il avait toujours dit « maman » et jamais « papa » mais « Père ».
Ce père dans lequel il voyait un modèle inaccessible plutôt qu’un être de chair et de sang. « Maman, pourquoi m’avoir caché tout cela ? Pourquoi avoir emporté ce secret dans la tombe? » Il l’imagina, enfouissant la boite dans le sable, là- bas derrière la maison. Avait-elle l’intuition qu’il la trouverait un jour ? Il repensa à ce père, ce père qui n’était pas le sien, il roula dans sa bouche ce mot « Père », si sec, si dur, et le jeta au loin comme un caillou inutile.
Il s’installa devant le clavier. Il se sentait délivré, heureux, les mots accouraient comme des amis, ils se plaçaient là où il fallait, les phrases coulaient et s’enchaînaient. Le spectre moqueur avait disparu, remplacé par le doux fantôme de maman, une femme passionnée qui commençait déjà à reprendre les couleurs de la vie au fil du roman qui s’ébauchait.
Réinitialisation
Il creusait le sable de la plage quand sa pelle heurta un objet qu'il déterra : c'était une boîte ronde en fer blanc, un peu comme ces boîtes de conserves qu’on fabriquait autrefois, avant la Grande Pénurie. Elle se trouvait exactement là où Sanders l’avait dit. Mike regarda à droite et à gauche, vérifia encore une fois que les alentours étaient déserts. Il reboucha rapidement le trou, mit la boîte dans sa poche et rentra d’un pas rapide.
Mike se servit encore une fois du café, et revint examiner le cylindre métallique qui trônait à présent au milieu de la table en bois de la cuisine. C’était vraiment étrange : depuis la Grande Pénurie, deux cent cinquante ans auparavant, tout le monde avait pris l’habitude de vivre sans métal, si bien que les rares objets en fer qu’il avait jamais vus étaient exposés au Musée des Métaux à Keruala. De plus cette boîte était restée un temps indéterminé cachée dans le sable, elle aurait donc dû être piquée de rouille, voire même corrodée. Même les conserves du musée l’étaient. Mais celle-ci semblait avoir été fabriquée la veille.
Pourquoi Sanders l’avait-il laissée là ? Les voix dans sa tête, avait-il dit. Mais Sanders était un alcoolique notoire, alors qu’il entende des voix lui intimant d’enfouir la boîte à cet endroit n’avait rien d’extraordinaire. C’était d’ailleurs sous l’empire de l’alcool qu’il avait révélé à Mike où trouver un tel trésor, qui vaudrait probablement une petite fortune au marché noir.
« Ouvre-la. » Mike tourna violemment la tête vers la droite et chercha du regard la propriétaire de la douce voix qui avait murmuré à son oreille. Personne. Les voix dans la tête, avait dit Sanders. Il se pencha au-dessus de la boîte et l’examina de plus près. Il l’avait déjà soupesée en la trouvant, elle avait l’air vide. Il cligna des yeux et s’aperçut qu’il l’avait prise en main et cherchait de quoi faire un ouvre boîte. « Tout en haut il y a un cercle de métal. Fais le tourner. »
C’en était trop. Mike chercha dans les trois pièces sa maison de pêcheur, sous le moindre coussin. Personne, pas même un haut-parleur discret. Il revint vers la boîte, fut tenté de la balancer sur la plage, de l’enterrer bien profond comme il l’avait trouvée. Au lieu de quoi il fit tourner machinalement le cercle, comme la voix le lui avait suggéré. L’objet s’ouvrit au milieu de sa hauteur dans un claquement sec, à un endroit où nul n’aurait pu repérer la moindre fente un instant plus tôt.
Comme prévu, la boîte était vide, à l’exception d’un interrupteur au centre d’une des plaques rondes fermant le cylindre. En dessous se trouvait une inscription : « Réinitialisation ». Manifestement il n’était relié à rien : de l’autre côté de la plaque sur laquelle il était installé, se trouvait l’extérieur de la boîte, aussi muet et vierge qu’un moment plus tôt. Mike poussa l’interrupteur. Pour voir.
*****
Dans le vide intersidéral, une gigantesque explosion. La matière contenue dans un espace de la taille d’une noix fut expulsée à une vitesse infinie pour former un univers, en une fraction de seconde qu’on appellerait peut-être un jour Big Bang.
Eternité
Il creusait le sable de la plage quand sa pelle heurta un objet qu'il déterra : c'était une boîte. Une de ces boîtes rectangulaires, en métal brossé, avec un couvercle qui s’enclenche tant bien que mal, sans charnières pour le rattacher au corps de l’objet. Il reposa la petite pelle de plastique rouge qui lui avait servi à mettre à jour sa découverte et jeta un coup d’œil autour de lui. A sa droite, la famille bruyante achevait son pique-nique. Juste devant lui, la jeune naïade peaufinait son bronzage. Manifestement, c’est cela et uniquement cela qu’elle rapporterait de vacances : son teint hâlé comme étendard, preuve irréfutable qu’elle avait passé un bon séjour. Les ados installés un peu plus loin étaient partis se baigner en laissant derrière eux sur le sable un indescriptible désordre de serviettes, jeans roulés en boule, tee-shirts et chaussures.
Nul ne faisait attention à lui. Il se mit à genoux devant la boîte et entreprit de l’ouvrir. Elle résista un instant, mais le couvercle finit par céder. A l’intérieur, il y avait comme un décor de théâtre, illuminé d’une douce mais étrange lumière. A y regarder de plus près, il se dit que c’était plutôt un décor de film, que de théâtre. Le paysage représenté figurait un bord de mer. Dans la longueur de la boîte s’étendait une plage, qui bordait une eau très bleue légèrement houleuse. Le tout avait été réalisé avec minutie et attention. Il ne savait pas quel procédé avait été utilisé, mais il ne put retenir un sifflement d’admiration. L’illusion était parfaite. Il avait vraiment l’impression d’avoir devant lui, de tenir dans ses mains, une portion du monde qu’on aurait découpé, miniaturisé et mis en conserve. Il éleva la boîte, jusqu’à ce que ses yeux arrivent à la hauteur du bord haut, pour obtenir un autre angle de vision. Dans la perspective ainsi obtenue, il voyait le soleil légèrement en surélévation au-dessus du niveau supérieur. En déplaçant légèrement le regard, il capta deux nuages, de ces nuages blancs et filandreux d’été qui semblent être plus là pour magnifier l’astre lumineux que pour le gêner. Une illusion parfaite.
Il reposa la boîte devant lui et se remit à contempler le décor qui s’offrait à ses yeux. La mer avait la couleur bleu profond qu’il affectionnait particulièrement. Il pouvait même voir la légère brume de chaleur qui recouvrait l’horizon, enrobant les bateaux d’un flou artistique. Artistique, c’était le mot. Ce qu’il tenait dans les mains était un travail d’artiste, une œuvre de génie. Même les petits personnages représentés semblaient animés de vie. Une dizaine de jeunes étaient figurés en train de se baigner. Un ballon flottait dans l’air entre deux d’entre eux. Il repéra un père de famille occupé à remettre de la crème à ses enfants, tandis que sa femme rangeait manifestement les restes de leur déjeuner. Un peu plus loin, il admira le bronzage uniforme d’une jeune professionnelle de la chose. Celle-là ne quitterait la plage qu’après avoir atteint la teinte exacte désirée.
Il se pencha légèrement au-dessus de la boîte, le regard attiré par une petite déformation de la surface sableuse, sur la longueur opposée à celle occupée par la mer. C’est là qu’il vit la pelle de plastique rouge. Il tendit la main pour s’en saisir. Et il tomba…
Frère et sœur
Il creusait le sable de la plage quand sa pelle heurta un objet qu’il déterra : c’était une boite.
Telle fut la dernière phrase qu’écrivit Wilkie Collins le 28 septembre 1889 lorsque la mort le frappa.
Voici ce début de roman, tel que ses descendants viennent de l’exhumer :
« Clara était allongée dans sa chaise longue sur la terrasse de la riche demeure familiale dont le domaine s’étendait jusqu’à la mer. Le soleil d’avril caressait doucement la peau de la jeune fille. Une brise légère lui amena les senteurs marines mêlées aux parfums des mimosas et des jasmins en fleurs. Une volupté délicieuse l’envahit. C’était le dernier jour qu’elle passait à Woodhouse, où elle avait toujours vécu. Elle se laissa submerger par les souvenirs d’une enfance heureuse entre son père, sa mère et Charles son frère aîné. Elle se revoyait courir à perdre haleine le long de cette immense plage de Cornouailles ou construire des châteaux de sable que la mer emportait inlassablement. C’étaient des moments précieux dans sa mémoire. Ceux qui suivirent furent si lourds à porter ! Elle revoyait encore Charles, rageur, lui jetant du sable au visage tandis qu’elle riait à gorge déployée, tellement heureuse de l’avoir vaincu à la course. Puis les malheurs se succédèrent. L’infection des yeux provoquée par le sable, sa vue qui s’éteint petit à petit, l’impuissance des médecins, la mort de sa mère. Sans doute en raison de son sentiment de culpabilité et du déclin de son père, qui ne se remettait pas de la mort de sa femme, Charles devint taciturne et agressif. Plus il grandissait, plus il s’engageait sur une mauvaise pente : des fréquentations douteuses, le jeu, la boisson, les dettes. Ce qui devait arriver arriva. Un beau jour son père le chassa malgré les pleurs de sa fille.
Peu de temps avant sa mort, il avait montré à Clara le testament qu’il avait rangé dans le tiroir gauche de son secrétaire, dans une boîte contenant déjà des photos et des lettres qui lui étaient chères. Elle savait qu’elle serait l’unique héritière.
Quand la mort le rappela auprès de Dieu, Clara fit rechercher son frère. Elle attendait beaucoup de ce retour. Elle voulait lui dire qu’elle ne le tenait pas pour responsable de son infirmité, qu’elle lui donnerait la moitié des biens et que tout reprendrait comme avant.
Quand Charles arriva, il refusa de voir qui que ce soit. Il passa la journée à fouiller la maison. Clara pensa qu’il avait besoin de se sentir à nouveau chez lui ou qu’il voulait cacher son chagrin. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il lui annonça qu’il lui donnait trois mois pour quitter les lieux avec sa gouvernante, Charlotte et le fils de celle-ci, Bill. Clara blême de frayeur lui parla du testament. En ricanant Charles demanda à le voir. Quand elle ouvrit le tiroir, celui-ci était vide. « Trois mois, petite sœur n’oublie pas ! ».
Avant de partir, Clara voulut faire un dernier pique-nique au bord de la mer, comme avant ; avant, quand ils étaient heureux. Bill, marchait devant avec le parasol. Charlotte portait le panier et Clara la suivait s’imprégnant une dernière fois des lieux. Quand les deux femmes arrivèrent, Bill était déjà sur place. Il creusait le sable de la plage quand sa pelle heurta un objet qu’il déterra : c’était une boite. »
Réminiscences.
Il creusait le sable de la plage quand sa pelle heurta un objet qu'il déterra : c'était une boîte. Elle reposait là, à l'abri d'un rocher en encorbellement et Michel la reconnut sans peine, bien qu'elle fut souillée et plus qu'à moitié rouillée. Il venait de mettre au jour une boîte de Kalmine, ce médicament tant usité avant guerre pour combattre fièvres et maux de tête. Comment aurait-il pu avoir oublié ce compagnon fidèle de son enfance, cet étui de métal bleu-roi avec ses gros cachets à l'air bonasse et ses lettres blanches sagement alignées? Sa mère faisait de ces comprimés un usage que le père jugeait immodéré et dont elle se défendait en évoquant de tenaces migraines.
A cette époque, la société de consommation n'avait pas encore produit ses effets pervers. Les familles étaient économes par tradition et par nécessité. Ce qui en clair, signifiait qu'on ne jetait rien ou presque rien et que tout objet susceptible de resservir rejoignait ses congénères au grenier ou à la cave en attendant d'hypothétiques secondes vies. Au nombre de ceux-ci, les fameuses boîtes bleues qui, un jour, tirées de leur long sommeil, se voyaient priées d'héberger piécettes, boutons, bons points et autres non moins célèbres pastilles de Vichy évadées d'un sachet défaillant…
Michel ressentit soudain un choc dans la poitrine. L'espace d'un court instant, l'océan s'embua devant ses yeux. Il jeta un rapide coup d'œil sur sa gauche vers Julien, son fils de huit ans, qui s'acharnait à édifier une tour aussi ronde que possible. Tirant la langue d'application, il n'avait apparemment rien remarqué du trouble qui avait saisi son père.
Celui-ci émit un profond soupir qui ressemblait à un sanglot douloureux. Sa mémoire venait encore une fois de se révéler d'une troublante précision en lui rappelant subitement que les boîtes de Kalmine servaient aussi à héberger de précieux messages plus ou moins abscons que sa mère s'amusait à concocter et à cacher soigneusement pour de fabuleuses chasses au trésor estivales.
Lorsque peu après ses quatre ans, ses parents étaient venus s'installer dans cette modeste villa en bord de mer, les précieuses boîtes avaient fait partie du déménagement. Aujourd'hui encore, le grenier devait en receler quelques-unes, comme un talisman familial, un souvenir muet des jours heureux, une trace fugace des êtres disparus.
Michel se revit avec Yves, son frère cadet, recherchant frénétiquement lors des après midis torrides, les grimoires dans des lieux invraisemblables, parvenant parfois dénicher
ce fameux trésor de sucreries, récompense suprême des glorieux explorateurs en culottes courtes.
Il leva les yeux. En recul de la falaise, abritée par deux pins parasols, la vieille maison semblait lui sourire. Il fouilla dans la poche de son short pour trouver son vieil Opinel fatigué qui ne le quittait jamais.
Après quelques efforts, le couvercle rendit les armes. Le fragile écrin de métal contenait bien une feuille de carnet soigneusement pliée en quatre.
- Qu'est-ce que c'est P'pa? interrogea le petit, constatant soudain que son père avait interrompu son œuvre de terrassier. Qu'est-ce que t'as trouvé?
- Rien moins qu'un trésor fiston! Des nouvelles de mon enfance et du garçon aventureux que j'étais à ton âge. Viens plus près, je vais tout t'expliquer…
Mademoiselle Alice
« Il creusait le sable de la plage quand sa pelle heurta un objet qu'il déterra : c'était une boîte", une vulgaire boîte à chaussures. Mince alors, il n’en avait rien à faire des souliers de la demoiselle, à moins que… parce qu’il était plutôt léger, le carton… Il resta un moment à rêvasser avant de se décider à en explorer le contenu.
Elle était si belle mademoiselle Alice ! Chaque soir, depuis le début de l’été, il l’observait, caché derrière le rideau de sa chambre. Elle ne tirait jamais le sien. Haletant, il suivait ses évolutions à travers la pièce, dans la minirobe qui dévoilait ses épaules, ses bras ronds, ses longues jambes musclées. La sueur lui collait le long du dos quand elle faisait glisser la fermeture éclair, laissait tomber le vêtement à terre. Ça lui faisait chaud dans le bas-ventre quand la petite culotte s’en allait voler sur un fauteuil. Ses mains le démangeaient, se tendaient malgré lui en direction des fesses blanches et fermes qui ne tardaient pas à s’éloigner vers le fond de la chambre. La lumière s’éteignait. Ludo rejoignait son lit, l’esprit et les sens en déroute. Mademoiselle Alice, leur voisine d’en face, c’était autre chose que les nanas à gros seins des magazines cachés sous le lit de son frère aîné. Autre chose que les gamines de son âge qui exposaient sur la plage leurs tristes œufs au plat. Les seins d’Alice…, deux poires charnues dans lesquelles il aurait volontiers mordu. Il les avait rien que pour lui ou presque dans le coin de sable désert où elle allait s’offrir aux rayons du soleil, où il l’épiait d’un oeil goulu, dissimulé derrière un rocher.
Quatorze ans et fou amoureux, plutôt fou de désir pour l’impudique voisine blonde.
Lorsqu’il avait découvert, le matin, l’enveloppe blanche glissée dans une sacoche de sa bicyclette, il avait cru à une publicité. Puis il s’était empourpré d’émotion à la lecture du message délicieusement parfumé. Elle le connaissait, elle savait, elle n’était pas fâchée !
Ludo !
Tu crois que je n’ai pas remarqué ton manège, petit coquin ? Ce serait mieux que je tire désormais mon rideau sinon tu vas avoir des ennuis avec tes parents et moi aussi ! Mon corps te plaît ? J’en suis flattée. Comme je t’aime bien, je fais te faire un beau cadeau. Juste un petit effort et tu seras comblé. Va creuser, tu sais où, là où tu me reluques les aprés-midis.
Alice.
La boîte en main, il reprit espoir. Elle avait parlé de son corps, de cadeau. Qu’il était bête ! Des photos d’elle, voilà ce qu’il allait trouver, une montagne de photos ! Il les imaginait déjà : mademoiselle Alice en bikini, en déshabillé, entièrement nue, rien que pour Ludo. Le cœur battant, il souleva le couvercle et découvrit un cliché grand modèle d’Alice en bottes, manteau long, écharpe et toque de fourrure. Seul son nez dépassait. Elle s’était bien moquée de lui, la garce ! Il avait l’air malin avec sa petite pelle à la main. Heureusement, il faisait nuit ! Il hurla de dépit. »
—C’est bon, ça me va ! murmura Ludovic au compagnon de cellule qui se chargeait, pour passer le temps, d’écrire le récit de sa vie.
— C’est vraiment à cause de cette Alice que tu es devenu le fameux tueur en série des blondes des plages, celui qui les enterre dans le sable une boîte à chaussures entre les bras ?
Rêves secrets réalisés
Il creusait le sable de la plage quand sa pelle heurta un objet qu’il déterra. C’était une boîte. Ses bords avaient été rongés.
Il la prit dans ses mains fébriles et n’osa l’ouvrir. Enfin, il tenait ce qu’il avait tant cherché.
La plage était déserte.
L’homme plaça le trésor dans une de ses poches et quitta la plage pour sa demeure. Durant le trajet, l’objet semblait émettre des ondes étranges qui essoufflaient le cœur de l’homme. Cet homme avait étudié la métempsycose et par là-même était persuadé d’avoir été la célèbre Pandore.
Arrivé chez lui, il déposa la boîte sur une étagère et s’assit dans son fauteuil.
Il ne fallait pas toucher à l’objet, ne pas l’ouvrir afin de réparer son erreur passée. Son regard détournait ses orbites de la trajectoire de l’objet. Ne pas être tenté.
Sa chandelle allait s’éteindre. Il avait juste le temps de se déshabiller avant de se mettre au lit. Ses songes furent des plus souffreteux. Happé par l’objet encore et encore qu’il n’en tenait plus. Or, il se leva comme un somnambule et marcha en direction de la boîte trônant dans l’obscurité. Ses doigts la caressèrent et soulevèrent le couvercle. Alors, un rai lumineux zébra l’atmosphère et un souffle aspira l’homme, l’enfermant dans la boîte. Pandore, à l’époque, en ouvrant la boîte, avait respiré tout ce qui s’était envolé, l’enfermant en elle-même. Dès ce jour, en cette nuit, tout fut de nouveau dans la boîte.
Au même moment, à cette heure de la nuit, un homme errant non loin de là s’approchait de la maison de l’homme enfermé dans la boîte.
Ce fut le jour, l’homme se réveilla, brûlant de fièvre face à son rêve. Il n’avait plus envie d’ouvrir cette boîte. L’humanité resterait ce qu’elle était.
C’est alors, que l’errant frappa au linteau de sa porte. L’homme alla ouvrir et dit qu’il n’avait rien à donner hormis pourquoi pas, une boîte. Il chercha l’objet et le remis à l’errant qui le remercia vivement.
Arrivé, près d’un arbre, l’errant ouvrit la boîte mystérieuse. Il y trouva une lettre. Sous la lecture il versa des larmes, tandis que son cœur battait de joie. Les mots venaient de sa chère qu’il avait perdu, ils disaient qu’elle l’aimait et donnait l’adresse où elle l’attendrait toujours. Refermant le papier, il n’avait qu’à aller la rejoindre. Ce qu’il fit.
La boîte resta sur le sol et se referma. La boîte qui vous offre, vous réalise vos plus chers souhaits.
Souvenirs à la pelle
Il creusait le sable de la plage quand sa pelle heurta un objet qu'il déterra : c'était une boîte. Il s’assit et pleura. Un couple se promenait sous un parapluie et lorsqu’ils virent ce vieux monsieur trempé jusqu’aux os sangloter devant un trou béant, les amoureux transis se serrèrent l’un contre l’autre et passèrent leur chemin.
Il regardait ses mains. Ces même mains qui, quarante ans plus tôt, avaient enterré cette même boite. Ces mains qui, depuis, avaient serré tant d’autres mains, pour si peu de rencontres. Ces grandes mains qui avaient tant applaudi pour si peu de vraies joies. Ces mains flétries qui avaient tant caressé pour si peu d’amour. Ces mains… Ces mains tordues de s’être trop crispées autour du même outil : une pelle usée jusqu’à la moelle. Ses yeux se posèrent à nouveau sur la boite. Il sortit son briquet de sa poche et tenta d’allumer le vieux mégot qui pendait à ses lèvres. Saloperie de mauvais temps.
Il avait creusé sous la canicule. Un mouchoir sur le crâne. Il avait creusé sous les bourrasques. Du sable plein les yeux. Il avait creusé dans la neige même, une fois. Un sourire désabusé sur son visage. Il avait creusé après la marée noire. Et cela avait été la pire des fois.
Le vieil homme se redressa et regarda les nombreux trous qui l’entouraient. C’était Verdun. C’était la lune.
« Des tombes » songea-t-il. « On dirait des saloperies de tombes ».
Il prit la boite dans ses mains tordues. Elle lui sembla minuscule. « Les souvenirs sont toujours plus grands ». Mais il ne l’ouvrit pas. « Pas maintenant ». Portant l’objet au creux de ses bras, il fit quelques pas pour rejoindre le chemin qui longeait la plage et le ramènerait chez lui. Un peu plus loin, l’homme se figea. « La pelle ! ». Puis il réfléchit. « Qu’est-ce que je pourrais bien foutre de cette maudite pelle à présent ? ». Il fit pourtant demi-tour et récupéra ce qui était devenu, avec les années, l’extension naturelle de son bras droit.
Lorsqu’il fut chez lui, il sortit la gnôle. Une bouteille exprès. Il la vida en regardant la boite un peu moisie qui était posée sur la table de la cuisine. Quand il eut avalé le dernier verre, il se leva, tituba jusqu’à un immense coffre en bois, en sortit un fusil, s’assit et se tira une balle dans la bouche.
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Maintenant, vous serez certainement curieux de savoir ce qu’il y avait dans la boite mais je ne vous le dirai pas car papi n’aurait jamais voulu.
Il y avait son enfance. Mettez-y une figurine en plomb, si vous voulez. Un soldat donnant l’assaut ou un coureur cycliste en danseuse.
Mettez-y ce que vous voudrez.
Enfermé depuis quarante ans dans une boite en fer, enterré avec insouciance, un jour comme les autres, quand vous aviez encore la vie devant vous. Espérant pouvoir y revenir dès le lendemain, à cette foutue boite. Mais le lendemain, papi avait du fuir. Et quand il avait enfin pu revenir, il ne savait plus où était passée sa jeunesse, son enfance. Quelque part sur une plage immense. Dans une toute petite boite.
Souriez, vous êtes clichés !
Il creusait le sable de la plage quand sa pelle heurta un objet qu'il déterra : c'était une boîte. En métal, un peu rouillée, à faire pâlir d’envie tout chercheur de trésor de la planète.
Il fit la grimace. C’était une blague. On allait lui dire « c’est la caméra cachée ! », et ça serait fini. Parce que là, ça devenait franchement insupportable.
Ça avait commencé après cette engueulade avec l’éditeur. Ce crétin avait refusé son manuscrit. Il tenait l’un des jeunes auteurs les plus en vue du moment, et il lui annonçait, comme ça, que son roman était « un peu faible » et « bourré de clichés ». Pourquoi pas « nul à chier », tant qu’on y était… Bref, il avait suggéré quelques pistes pour retravailler l’ensemble. Paul avait refusé. Il était Paul Fargus, que diable. Ses trois premiers romans s’étaient bien vendus. Il était jeune, beau, et médiatique. Il avait déjà suffisamment travaillé son quatrième opus. Il savait ce qu’il valait.
L’éditeur avait cité quelques passages caricaturaux, mais Paul avait refusé de discuter. Le génie littéraire n’a pas à s’expliquer. Au moment où le vieux avait dit « Vous ne supporteriez pas que votre vie accumule autant de clichés, n’imposez pas cela à vos lecteurs », Paul avait claqué la porte du bureau, bien décidé à aller proposer son manuscrit ailleurs.
Gallimore, Le Souille, et Grisset refusèrent. Ils prirent la peine d’appeler, Quand Paul Fargus proposait un manuscrit, on lui faisait savoir qu’on serait ravi de le publier… Mais pas avec ce roman, qui n’était, comment dire…
Ça ne pouvait pas lui arriver, un truc pareil, pas à lui !
Et puis ça avait dérapé. Les clichés avaient commencé à débarquer en vrai dans sa vie. D’abord, sa femme s’était teinte en blonde, lui expliquant que c’était « bien connu que les hommes préféraient les blondes ». Ça ne lui allait pas du tout, et lui, il aimait les brunes. Il avait vaguement ri qu’elle tombe dans un lieu commun pareil. Ça lui passerait.
Ensuite, tout s’était accumulé. Quand il pleuvait, c’était toujours des cordes, quand il faisait beau, c’était toujours « un soleil resplendissant ». Paris était plus pollué que jamais, et tous les gens qu’il y croisait semblaient lui murmurer des phrases toutes faites : « quand on veut on peut » « petit à petit l’oiseau fait son nid »… Dépassé par les évènements, il était parti chez sa sœur en Bretagne. Où, bien décidé à construire le château de sable du siècle avec son neveu, il tombait, en creusant le sable, sur une boîte ancienne, façon trésor des pirates.
Il ne l’ouvrit pas, la jetant le plus loin qu’il pouvait dans la mer.
Mais il décida que ça suffisait.
Le soir, en rentrant, il rouvrit le fichier de son roman. Il trancha, épura, reformula. A deux heures du matin, son premier chapitre tenait la route. Le lendemain, il constata que sa vie était à nouveau plus nuancée et plus naturelle. Alors il se mit au second chapitre. Il devait y rester encore trop de clichés, sa vie n’était pas aussi détendue que prévue le jour d’après. Alors il s’y remit encore.
En trois semaines, Paul réécrivit l’ensemble de son roman. Au fil des pages corrigées, sa vie redevenait moins prévisible et plus douce.
Quand il rentra à Paris, sa femme était brune.
Son éditeur accepterait le manuscrit, il le savait.
Cruelle détection.
"Il creusait le sable de la plage quand sa pelle heurta un objet qu'il déterra : c'était une boîte".
Immédiatement, son sang ne fit qu’un tour ! Un trésor, enfin !! Depuis sa plus tendre enfance John en rêvait, et cette boîte, fut-elle vide, en était un à elle toute seule.
Excité comme un gosse, vérifiant alentour si personne ne le voyait, il s’assit en tailleur et de peur de gâcher cet instant magique en allant trop vite, entreprit de l’examiner sous toutes les coutures. Elle était un peu lourde, c’était plutôt bon signe.
Comme s’il s’était agi d’une femme, il commença par la contempler. Elle était encore jeune et belle, de dimensions moyennes et aux contours harmonieux. Puis il devint plus entreprenant et c’est presque tendrement qu’il la caressa du bout des doigts. Aucune ride ne striait sa surface. Enfin, n’y tenant plus, il la nicha délicatement entre ses jambes pour l’assaut final. La femme _ pardon la boîte_ n’était pas fermée à clef et promettait de se donner sans retenue, lorsque deux rangers vinrent se poster devant lui, cependant que des mains venues de nulle part l’attrapaient solidement par les épaules, anéantissant son extase du moment et toute jouissance future.
_ Monsieur vos papiers s’il vous plait ! Avez-vous une autorisation préfectorale ?
Le charme était rompu, irrémédiablement.
Sans lâcher son trésor, John se leva, fouillât ses poches et tendit ses papiers d’identité aux deux officiers de police qui le toisaient d’un air sévère derrière leurs lunettes de soleil à trois francs.
_ Il est interdit de faire de la détection sur les plages sans autorisation !! Qu’y a t-il dans cette boîte ?
John, prit de court, bredouilla quelques mots incompréhensibles et dans un élan de lucidité lui vint une idée géniale:
-Non non, vous n’y êtes pas, cette boîte est bien à moi, j’allais l’enterrer en fait !
Deux énormes sourcils broussailleux dépassèrent des binocles.
-En ce cas à quoi vous sert votre détecteur ?
-Heu… Et bien… Je voulais vérifier qu’elle était enterrée assez profond pour qu’on ne la découvre pas.
Il est fier de lui John ! Quelle intelligence ! Quelle vivacité d’esprit !!
Mais le policier récidive :
-Dans ce cas monsieur, vous ne verrez aucun inconvénient à ce que je jette un œil à son contenu ?
John fulmine. Il voudrait crier sa colère, hurler sa déception, beugler sa frustration. Personne n’a le droit de lui voler SON trésor, PERSONNE !
Trop tard. L’officier a dès lors subtilisé l’objet et s’apprête à l’ouvrir.
Comme prévu, la boite se donne sans réticence. En son fort intérieur, John la traite de garce.
-J’en conclue donc que ceci vous appartient !?
John jubile. Il a bien perçu le ton narquois de l’homme mais n’a pu discerner son regard. Regard d’abord étonné, puis carrément austère. John est heureux, il sourit même.
-Oui monsieur l’agent.
Le policier ne rigole plus du tout. John non plus d’ailleurs, en découvrant le pistolet de gros calibre qu’il lui met sous le nez.
La surprise et la peur s’emparent de lui.
-J’ai menti, j’ai menti !! Elle n’est pas à moi cette boîte !! Allez quoi, soyez sympas, vous voyez bien que je n’ai rien d’un criminel !? Et puis, faute avouée est à demi pardonnée non ?
Rire tonitruant.
-Ben oui mon gars, avec un peu de chance, tu en prendras pour dix ans au lieu de vingt !!
Guerre et pelles
Il creusait le sable de la plage quand sa pelle heurta un objet qu'il déterra : c'était une boîte. Il était tellement fébrile qu’il mit presque une minute à l’ouvrir. Pour un résultat décevant : elle ne contenait que du sable.
Kevin laissa échapper un petit cri de frustration et de colère. Quelques personnes se retournèrent dans sa direction et sourirent de le voir s’énerver tout seul, pour une raison qui demeurait mystérieuse à leurs yeux. Il était habitué à susciter une certaine condescendance, mais il savait que cela changerait un jour. Ce n’était qu’une question de patience et de volonté : tôt ou tard, il déterrerait un trésor qui lui vaudrait enfin l’admiration de tous.
Il restait néanmoins conscient que la concurrence était rude, en quantité aussi bien qu’en qualité : ils étaient nombreux à passer leurs journées sur cette plage, creusant inlassablement dans l’espoir de trouver « le » magot, celui qui rendrait jaloux tous les autres. Les places étaient chères, et les adversaires ne se faisaient pas de cadeaux, n’hésitant pas à recourir à la violence dès qu’ils pouvaient échapper à l’attention des surveillants. Il frissonna en repensant à Jack, le caïd de la plage, qui avait une bonne tête de plus que la plupart d’entre eux – et presque deux de plus que lui-même. Quelques jours auparavant, Jack lui avait donné un violent coup de pelle sur le bras pour le dissuader d’empiéter sur son territoire. Kevin en conservait encore la marque et la douleur, mais au moins il était débarrassé de son principal ennemi : les gardiens l’avaient emmené sans ménagement, et on ne l’avait plus revu dans les parages depuis lors.
Il maudit une fois de plus son petit gabarit qui le condamnait à ne jamais faire le poids face à ses adversaires. Et si la plupart de ses condisciples étaient plus costauds que lui, ce n’était rien à côté des surveillants, dont la taille et la force sans limite leur permettaient d’embarquer les plus forts d’entre eux en les soulevant comme des fétus de paille, parfois même deux par deux !
Il ne vit pas son agresseur avant de sentir le coup, qui l’atteignit juste au-dessus de l’omoplate. Se retournant, il reconnut son bourreau habituel, armé de sa pelle : Jack, de retour après son exil forcé !
Kevin éclata en sanglots.
Dès lors, tout se passa très vite.
— Jack ! Tu n’as pas honte ?
Une des gardiennes souleva l’agresseur à la manière habituelle, l’arrachant brusquement à sa victime. Jack se mit à pleurer aussi. Simultanément, le père de Kevin accourut et hurla :
— On vous avait demandé d’emmener votre fils jouer ailleurs ! Nos petits ont peur d’aller à la plage depuis que vous êtes arrivée avec ce sale gosse !
— D’accord, d’accord, nous partons ! Je… je suis désolée ! balbutia la gardienne.
Et elle se sauva en emportant dans ses bras un Jack qui braillait à pleins poumons.
— Allez, mon chéri, c’est fini, làààà ! murmura Papa en câlinant Kevin. Il ne t’embêtera plus, ce méchant petit garçon ! Mais… oh ! Tu as trouvé un joli coffre en plastique tout bleu ! Mais-mais-mais, dis donc… il y a plein de poudre d’or dedans, c’est un vrai trésor, ça !
Te fatigue pas, Papa, ce n’est que du sable ! pensa Kevin. Mais un jour, j’en trouverai un, de trésor, un vrai ! Et là…
Trésor du passé
Il creusait le sable de la plage quand sa pelle heurta un objet qu'il déterra : c'était une boîte.
Que peut-il y avoir de plus extraordinaire pour un chasseur de trésors comme lui que la découverte du trésor lui-même ? L’excitation ressentie lorsque sa pelle a heurté le couvercle de la boîte, l’effort fourni pour la déterrer sans l’abîmer et enfin l’incertitude du trésor lui -même. Il l’observa sans oser la toucher puis il attrapa la serviette qu’il avait avec lui :
- Ce n’est qu’une boîte, rien qu’une boîte.
Il frotta la boîte avec douceur, laissant apparaître un bois travaillé par le sable et le temps, une arabesque de métal en guise de serrure. Le bois céda sous le frottement, mettant à nu ce qu’on avait voulu cacher à jamais des yeux de tous.
Elle soupira. On ne lui avait pas laissé le choix. Ils avaient décidé, elle n’avait en aucun cas son mot à dire. Et puis il y avait ce contrat et quel contrat ! Jamais aucune dote n’avait atteint un tel prix : 250 000 pièces d’or et d’argent accompagnaient le titre de Roi.
Assise devant sa coiffeuse, elle suivait de son index les lignes principales de la boîte de bois, parcourant un dessin celtique peint sur le couvercle. Elle n’avait rien d’exceptionnel, elle était à l’opposé de tout le luxe dans lequel la jeune fille était habituée à vivre. Mais cette boîte avait une valeur bien plus importante que tout ce qu’elle possédait, elle ne pouvait s’en séparer malgré les exigences de l’intendant. « Vous ne pouvez garder cet objet païen, un objet du diable ! » avait-il hurlé. Il la lui avait confisquée, on avait voulu la détruire mais elle réapparaissait toujours au chevet de la jeune héritière. Elle sortit de ses pensées quand son doigt arriva à la serrure de métal. Elle porta alors les mains à son cou et enleva la chaîne d’argent qu’elle tenait de sa mère, une clé rouillée en guise de pendentif. Elle ne l’avait jamais ouverte, mais il était temps désormais, il fallait qu’elle mette son passé et tous ses secrets hors de portée de tous. Elle prit un peigne en argent, se dirigea vers son lit et s’agenouillant face au mur, elle déplaça la table de chevet le plus silencieusement possible. Elle entreprit de soulever une planche de parquet avec son peigne. Le bois craqua, rompant le silence de la nuit. Elle tendit l’oreille. Rien. Elle regarda la planche, réprimant les remords qui l’envahissaient : elle qui avait toujours pris soin de ses affaires, voilà qu’elle détruisait sa chambre. Mais il s’agissait de sa dernière nuit ici, elle ne remettra plus jamais les pieds dans cette pièce… Elle retourna à son projet, retirant de sa cachette quelques bijoux, un carnet où elle avait écrit ses pensées les plus intimes et le portrait d’une jeune femme rayonnante. Elle retourna à sa coiffeuse, les déposa dans la boîte qu’elle ferma à clé, enfila sa cape et sortit discrètement dans la nuit.
Quand le soleil se leva, le navire se trouvait déjà en pleine mer, roulant au gré de la houle. Il menait la jeune femme vers un avenir qui lui était inconnu et elle ne pu s’empêcher de penser à la boîte qu’elle avait enterrée dans la nuit près de la plage du port. Qui aurait pu s’imaginer que bien des siècles plus tard, un petit garçon allait découvrir des secrets du passé en creusant les fondations d’un château de sable ?
Hors concours :
La clé
"Il creusait le sable de la plage quand sa pelle heurta un objet qu'il déterra : c'était une boîte. Je le vis la secouer et puis d’emblée, tenter de l’ouvrir. Son impatience me fit sourire. Je revoyais Jacques, curieux, trépident, obstiné. Cela me faisait du bien. Je contemplais cet enfant, le sens de ma vie, cette huitième merveille du monde. Qu’espérait-il découvrir : un trésor sans doute, mais quelle forme prendrait-il ? A quoi mon Léo pouvait-il rêver ? A des coquillages, des billes, des petites voitures, ou le trésor de l’île de la Tortue matérialisé par quelques piécette, en or bien sûr, ou quelques bijoux qu’il aurait, à coup sûr l’intention de m’offrir, car pour l’instant j’étais encore la seule femme de sa vie. Pourvu que ça dure, pourvu que ça dure, pourvu que ça dure… longtemps. Et puis je me suis sentie glisser, moi aussi, vers la rêverie, l’espoir. Et si c’était des lettres d’amour, celles qui riment avec toujours, bien ficelée par un ruban rose. De ceux que l’on délie avec précaution en même temps que l’on espère surprendre les secrets des autres. Oh… que jamais on ne découvre nos échanges entre Jacques et moi, de mots doux sur le papier gratté à la plume par le Mont Blanc. Nous étions jeunes et le clavier de l’ordinateur n’avait pas encore envahi nos habitudes. Je les lirais avec avidité, ces lettres dans cette boite, pour essayer de m’accaparer le bonheur des autres, le malheur des autres, la vie des autres, tout simplement. Et me dire qu’on se ressemble.
Dis donc Léo, qu’est-ce qu’il y a dans cette boite. Mon fils qui en fixait l’intérieur l’oeil rond, plongea sa main gauche gauchement et brandit une clé. Regarde maman, elle est en or. Regarde comme elle brille. Regarde, …mais regarde, elle est énorme ! tu crois que c’est la clé de quoi ? je ne sais pas Léo, c’est la clé des mystères en tout cas ! Léo m’a regardée, très sérieusement, vraiment très sérieusement : il m’a dit, hésitant : - je sais ce qu’elle ouvre ! je sais ce que c’est ! Son expression devint désespérée : c’est la clé du Paradis ! Dis, on va peut-être pouvoir aller voir papa ? J’ai refoulé mes larmes, ma colère ! Mon fils m’appelait à son secours ! Il fallait que je sois sûre de moi ! Il fallait que je le lui dise. Il fallait que je le dise. Il fallait que je me le dise. – Léo, tu le sais : le père Noël n’existe pas. Léo, le Paradis n’existe pas ! Je suis sûre de moi. Je me suis entendue dire cela. Je l’ai dit. J’ai pleuré. Je pleure. Est-ce que cela va me permettre d’avancer ? Léo, aime-moi quand-même, comme je t’aime. _________________ Avant le jour de sa mort, personne ne sait exactement son courage... Jean Anouilh |
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