Guylou Plume de Griffon

Joined: 01 Jun 2007 Posts: 2,479
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Posted: 05/05/2008 07:11:46 Post subject: Les textes |
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La lumière du matin
La lumière du matin, le soleil dans le grand chêne, un chat qui joue dans le pommier, les fourmis en effervescence, les hirondelles, sous le toit de la grange, du soleil, encore, sur les tuiles.
La lumière du matin, les feuilles de thé qui s’ouvrent, la fumée, l’odeur et un rai de lumière qui fait la confiture transparente, presque.
Elle boit doucement.
Et Gaspard et Barbara qui s’amènent dans l’allée et le chat du pommier qui file entre les buissons de buis.
On se dit bonjour doucement, on se caresse on se frotte. Ils sentent bon la nuit dehors, un peu la paille, un peu la terre. Elle s’étire avec eux. Elle va fumer une cigarette, sur la grosse pierre derrière l’appentis en face du bois-aux-aunes, plein de soleil brique, orange, rosé. Elle prend les cigarettes et le briquet dans la boîte en fer rangée dans un trou du mur. Et Barbara et Gaspard qui se mettent sur ses pieds et elle qui met ses mains dans les boules de poils qui ronronnent. Elle baille, on s’étire, on se cale. Elle leur raconte l’histoire de ce matin.
« Cette pierre c’est ma muraille de Chine à moi. Des siècles pour la trouver, la transporter, la mettre à sa place. Elle aussi, on la voit depuis la lune je suis sûre. D’ici je peux guetter les promesses que me fait l’horizon. Et aujourd’hui… Oui, aujourd’hui est plein de promesses. »
La fumée dans l’air encore un peu mouillé du matin, les ronronnements et le soleil qui sort doucement du bois-aux-aunes et s’étale sur le pré.
Mais c’est l’heure. Oups, olà, vite, vite. Zut les sous-vêtements en guirlande sur le fil sont encore humides. Pas de soutien-gorge aujourd’hui tant pis. Oh puis vite donner à manger aux chats et tant pis elle prend la voiture, deux kilomètres, ça ira plus vite. Aïe les chats poussez vous. Ah et le pot de Lilium pour Angela, vite.
Et hop elle roule, le pot de Lilium coincé entre les genoux. Attention il penche là dans le virage. Oups, freine, attention aux chats, c’est le pays des chats ici. Elle pense à l’homme. « L’homme aux chats », à l’entrée du village. Une tête d’oiseau avec des rides, comme un visage d’écorce, des rides qui font comme les chemins que la vie a pris pour lui passer sur la face. Ses mains aussi, crevassées, lentes et précises qui roulent du tabac sec dans des feuilles épaisses, puis qui chasse les brins de tabac du bleu usé.
Il est là.
Elle tourne la tête pour lui faire signe. Le Lilium verse, oups, elle le rattrape.
Le tracteur.
Un klaxon.
Un bruit qu’elle n’a jamais entendu. Comme une tempête un peu mais sans vent.
Un dernier craquement. Quelque chose qui se vide.
Froid.
Il fait chaud de nouveau. Une main lui caresse la tête. Une main lente et précise. Qui sent le tabac gris. Elle lève la tête. Les yeux de l’homme aux chats. Il se penche elle voit les chemins que la vie lui a mis dans la face. Elle ronronne. Elle glisse la queue autour du poignet, il lui sourit dans la lumière du matin.
« Tu es nouvelle minette… Et comment tu t’appelles ?…
…Clémence, tu t’appelles Clémence »
« Oui juste devant chez l’homme aux chats, la p’tite là du village à côté, la sœur au Benoît. Vingt-sept, vingt-huit ans pas plus. La p’tite de l’ancienne maison Fine sur la Chaume, comment qu’c’était déjà… Clémence, la p’tite Clémence. »
Rétro évolution
Voilà, c’est arrivé. Or ça ne pouvait pas m’arriver : j’étais immunisé. J’y avais veillé.
Ai-je piqué du nez sur mon génétiscope ? Pourquoi Ariana, mon bras droit, m’a-t-elle laissé seul ? Je n’aurais jamais dû travailler si tard mais je touchais au but, galvanisé par les calculs moléculaires de Copernic. Que les hommes sont fats. J’ai péché par excès d’orgueil. Nos recherches semblaient en si bonne voie que j’avais relâché ma vigilance.
Quand Galilée m’a trouvé, son visage s’est crispé. Lui est-il alors revenu en mémoire ce qu’il nous avait hurlé, hors de lui, un jour d’échec :
- Filez-moi un briquet que je flambe ces monstres
Le désespoir lui a dessiné un masque simiesque. Il devinait ce que j’aurais deviné à sa place : l’imminence de cette fin du monde que nous nous imaginions sur le point de conjurer.
Je n’ai pas fui. Il m’a bouclé dans la volière sans que je m’insurge.
Mes bras sont des ailes, un long bec enclôt mes mots. Des fragments de blouse pendent à mes plumes griffues. Deux serres acérées percent mes tennis. Le processus est enclenché. A son proche achèvement, je serai l’égal de ces volatiles étranges, à l’envergure impressionnante, immobiles dans leur cage gigantesque, qui attendent… Quoi ?
Entre mâles et femelles, je ne fais pas encore le distinguo bien que plusieurs spécimens arborent des lambeaux de soutien-gorge. Ma conversion est trop récente, incomplète. Je m’étonne de raisonner toujours comme un homme, l’homme qui, hier, s’appelait
Bruno. Rien que d’y songer me donne la chair de poule…
Bruno, Galilée, Copernic : des pseudos à l’image de notre autosuffisance.
Comme si notre renom de chercheurs avait besoin du parrainage des plus grands savants de la
Renaissance pour que soient validées nos avancées scientifiques !
Le Docteur Ariana Krugier prétend que la survie d’une espèce dépend de ses facultés d’adaptation. Elle s’intéresse de près aux emplumés à dents. Une marotte. Mais tant qu’elle reste ma plus efficace collaboratrice…
Galilée nous a vaccinés le même jour : comment réagira-t-elle en apprenant mon sort ?
Tempête sous son crâne, vent de panique, chagrin peut-être ?
- clac, clac, cliquette mon bec
Hélas ! Tu me rejoindras, ma Belle. Et les autres aussi. Tous, jusqu’au dernier qui nous délivrera alors de nos barreaux.
Lorsque, jeune étudiant, j’ai révolutionné la médecine en m’attaquant au fléau dévastateur de la grippe aviaire qui ne se contentait plus des seuls oiseaux, j’étais loin de me douter que mon vaccin deviendrait la panacée. Des gratte-ciels new-yorkais à la muraille de Chine, le monde entier l’inocula. Consacré Professeur es Immunologie, j’ai goûté la mielleuse confiture des louanges. La déconfiture n’en est que plus amère tandis que je claque du bec.
Le virus s’est servi de mon vaccin comme tremplin. Sous quelle pernicieuse interférence ? J’étais si prudent, si bien secondé par Ariana.
Mea culpa, l’humanité se meurt.
Ariana est de mon avis. Selon elle, nous entamons une ère nouvelle en mutants victorieux.
Fin du quaternaire : les oiseaux prennent leur revanche sur les mammifères. Il a suffit d’une épidémie grippale. Le retour des dinosaures volants serait pour demain !
Haro sur la SF : qui voudrait virer Archéoptéryx ?
J’en reste soudain bec bée au souvenir du duvet sur la nuque inclinée d’Ariana...
« Groundhog day »
Elle tombe sans discontinuer depuis que la nuit a fait son entrée par la baie vitrée de mon bureau. Un par un, ces détestables flocons de neige viennent toquer à ma fenêtre, comme pour me supplier de les laisser rentrer, ou pire, de sortir les rejoindre. Comme si j’avais le temps de m’amuser avec quelque chose d’aussi futile que de la glace cristallisée. Quand bien même je l’aurais, je n’en aurais pas envie, si ce n’est peut-être de la faire fondre avec mon briquet. Tiens, en voila une bonne idée, je m’allume une clope. Inspiration profonde, je laisse toute la crasse goudronnée emplir mes poumons. Voila que mes entrailles sont aussi sales et noires que le paysage est blanc et propre. Sale temps pour travailler. Sale temps tout court à vrai dire. Je n’ai jamais tellement aimé la neige. En fait je me suis toujours plus ou moins méfié de tout ce qui était trop immaculé. Ne dit-on pas « Trop parfait pour être honnête. » ?
Entre, l’assistante du patron et son décolleté plongeant. A croire que, pour une femme, la place au sein de la société est obligatoirement conditionnée par le port de soutien-gorge rembourré. Elle me dépose un énième dossier sur mon plan de travail, sans faire attention à moi. Ni bonjour, ni au revoir, c’est à peine si elle a remarqué ma présence. Je la comprends, il faut dire que cela fait trois jours que je ne suis pas sorti de mon bureau, je fais presque partie du décor dorénavant. On n’a jamais vu un employé saluer une plante verte…
Cette tempête de lait qui ne cesse de frapper.
Ces papiers qui s’accumulent à l’infini.
Ces collègues qui coassent et caquètent à longueur de journée.
Et cette fatigue… Surtout cette fatigue. Cette lassitude immense qui m’emplit et me métamorphose en un anonyme zombie de travail. Mon activité cérébrale est désormais égale à celle d’un lémurien mononucléosé. Lorsque le tampon s’abat sur les feuilles, c’est dans un fracas ahurissant qu’il vient cogner contre mon crâne. J’en ai presque oublié la sensation d’une nuit de sommeil sur un matelas moelleux.
Si, au premier jour de ma détention, je m’amusais encore de détails triviaux tel que ces documents aux pages tachées de confiture, au troisième jour en revanche, je ne fais même plus attention à un projet de réplique de la Muraille de Chine en front de seine, et me contente de la cacheter sans y prêter attention.
Je suis tellement épuisé…
J’aimerais tellement dormir…
***
Ça y est, je sombre.
Mes bras se noircissent et raccourcissent lentement. Je vois mon nez s’allonger et devenir un museau orné d’une truffe noire et de longues moustaches. Je sens poindre une queue touffue, et enfin, je me couvre d’une épaisse fourrure.
Au fond de mon terrier, je contemple de mes yeux entrouverts, un abondant manteau de neige. Au bout de ce tapis d’ivoire, j’admire la cime des pins, recouverte de milles opales iridescentes.
Dieu que ce spectacle est merveilleux ! Je comprends enfin toute la poésie offerte par la nuée virginale qui s’offre chaque hiver. Je peux sentir toute la force de la nature qui sommeille, protégée sous une couche laiteuse. Je peux presque voir toutes ces fleurs qui n’attendent plus que le retour du printemps pour éclore.
Il est temps pour moi de m’assoupir à mon tour…
Bien calé dans ma cachette, protégé par mon doux pelage, je goûte enfin au repos tant désiré.
Au fond de son terrier, la marmotte, elle aussi, attend sagement le retour du printemps. Car elle sait que lorsque la neige fond, celle-ci se révèle être le théâtre de la renaissance.
Blues d’admin’
Je n’en peux plus. J’enrage et je me couche épuisée. Plaisanteries oiseuses, prises de bec, propos agressifs, un vent de tempête souffle sur mon bien-aimé forum. Les habitués soupirent, se font rares, dégoûtés par ces incivilités qui sont le fait d’une infime poignée d’enquiquineurs. Si seulement je pouvais leur opposer un paravent, une frontière infranchissable ! Mais donnez-moi la recette pour dresser une muraille de Chine sur le Net ! Alors, il me vient des envies de meurtre pour éliminer ces malotrus. Meurtre sur la toile, pas facile, non plus ! Pourtant des frissons de cruauté me parcourent tout entière, je me sens prête à attaquer sans pitié avec n’importe quelles armes. Mais…qu’est-ce qui m’arrive tout à coup ? Je me sens bizarre. Qu’est-ce que je fais là, par terre ? Mes pieds... diable, j’en ai bien plus de deux, et bigrement crochus, poilus ! Par quel miracle suis-je devenue cette petite chose velue au ventre rond ? Je ne suis même plus chez moi, mais dans une pièce inconnue où trois individus s’activent chacun devant un PC. Je les reconnais… inoubliables avatars ! Près de la porte, le lourdaud au sourire niais, c’est Raimondino, celui qui ne rêve que d’explorer le soutien-gorge des dames et de badigeonner leurs seins de confiture. Il s’en va, tant mieux. Pas méchant le bougre, simplement débile ! Hé, hé, approchons-nous discrètement de Voyageur Voyageur, enroulé dans sa bannière d’inconditionnel supporter du PSG. Il m’aperçoit, devient vert et s’effondre. Crise cardiaque ? Fragile VV ! Bon vent ! Reste Nazino, le pire. Celui qui se plaît à fouiller les poubelles, à lancer des accusations mensongères, à faire annuler des concours sympathiques. Nazino, toujours prêt à battre le briquet pour rallumer l'incendie quand on est enfin parvenus à rétablir le calme et à parler littérature et écriture entre gens de bonne compagnie. J’ai réussi à l’affubler d’une pancarte « neuneu » en guise de sanction : il la brandit comme une décoration, le traître, juste pour me narguer ! Mais il a beau se coller un masque de lion sur la figure et rugir des insanités, il n’a rien d’un roi. Quoique... roi des cons lui irait comme un gant ! Penché sur son clavier, l’œil mauvais, il tape, en ricanant. Une page de calomnies, sans aucun doute. Je l’aurai, celui-là, avant qu’il ait eu le temps de cliquer sur « envoyer », je ne lui laisserai pas la moindre chance. Il est tellement absorbé par son sale boulot qu’il ne risque pas de me remarquer. Je me glisse silencieusement jusqu’à son mollet gringalet qui dépasse du bermuda et je pique, de toutes mes forces, avec délices. Il sursaute, se lève d’un bond, secoue la jambe. Le voilà blême. Il hurle en gesticulant comme un forcené : « Putain de mygale ! Maman, au secours ! » « Nazino, tu sens le poison envahir ton corps aussi vite que ton venin se répandait sur le forum? Mes pinces ne lâcheront pas prise. Je jubile de ta panique, de ta souffrance… Le teigneux, il a réussi à me faire choir ! Aïe !
*********
J’ouvre les yeux sur la moquette de ma chambre. Je suis tombée du lit et ma tête a heurté la table de chevet. Fichu cauchemar ! C’est décidé, ce matin je ferme le forum.
LEON
Quand je me réveillai ce matin là, je sentis de suite que quelque chose clochait.
Il y avait ce parfum étrange qui flottait dans l’air et qui réveillait en moi des souvenirs brumeux. Je constatais alors que je n’étais plus dans mon lit douillet, bien au chaud sous ma couette, aux côtés de ma femme ! A la place j’étais prisonnier d’un herbage arborant une étrange couleur de miel avec au cœur cette sensation étrange de n’être plus moi-même. Je regardais autour de moi, cherchais mon corps, mais ne trouvais qu’une ombre qui ne m’en apprit guère plus. Ma femme, elle, avait tout bonnement disparu.
Ne sachant trop que faire, j’entrepris d’explorer prudemment les lieux.
Je me faufilais tant bien que mal dans cet amas de broussailles dorées qui semblait ne jamais vouloir prendre fin, quand subitement une grande clarté envahit tout l’espace. Je clignais des yeux. J’avançais droit devant moi, sans réfléchir. Le sol, d’un blanc laiteux, se faisait tendre, presque élastique. Vierge de toute végétation il ne semblait pourtant pas souffrir de sécheresse.
Je me retrouvais bientôt aux abords d’une falaise ; le vide me força à reculer. Dépité mais tenace, je décidais alors d’aller vers le nord, tournais à gauche et constatais enfin toute l’étendue de ma désolation.
J’étais seul. Terriblement seul au milieu d’un désert sur une terre inconnue. Au loin, il me sembla apercevoir des sommets…Tristement, je me remis en marche. Je frôlais l’unique cratère de ce paysage pour le moins étrange et ne m’arrêtais qu’une fois au pied des montagnes ; immenses, soudées entre elles, sans aucune prise possible… plus dures à gravir que la muraille de Chine. J’allais me résigner quant une forte secousse ouvrit une brèche inespérée. Je m’y faufilais, courant comme un fou de peur qu’elle ne se referme. La tête me tournait ; ou peut-être était-ce le sol qui bougeait…
Péniblement je continuais mon ascension. Je suais. Au-dessus de moi, une cascade de lianes aux couleurs automnales m’offrit enfin un peu d’ombrage. Plus j’avançais, plus je sentais un souffle chaud m’envelopper, un vent doux et agréable qui dégageait une douce odeur de confiture de fraise. Ma préférée. Fouillant ma mémoire à la recherche de cet effluve qui jadis me faisait frissonner, égaré dans ces souvenirs d’ancienne vie, je ne perçus que trop tard le grondement sourd précédant la tempête. Surpris par la violence des eaux, je fus d’abord projeté en l’air, puis culbutais le sol à plusieurs reprises. La brèche entre les monts s’était encore élargi. Glissant sur le dos, je m’y engouffrais et achevais ma course folle dans le cratère où j’attendis, tremblant, la fin du déluge. J’avais encore du mal à reprendre mon souffle et mes esprits quand un hurlement me fit sursauter. Puis quelqu’un brailla mon prénom sur un ton emplit de colère tandis qu’un forceps géant m’arrachait à mon abri de fortune.
Ce n’est que lorsque je fus face à elle que je compris enfin QUI j’étais ! Je baissais les yeux, elle était en soutien-gorge. J’allais descendre plus bas encore quant une faucille écarlate me sectionna le corps d’un coup sec et mortel. Jeté au sol, agonisant, c’est pourtant la flamme d’un briquet qui m’acheva sans que j’aie le temps de lui dire :
– C’est moi chérie, c’est moi LEON !!
LEON le Morpion…
Nuit de chien
Une nuit de juin, douce, paisible. La lune, à sa plénitude, enveloppe la campagne endormie d'une lueur nacrée, presque irréelle. Au sortir du bois de sapins, en haut du court raidillon qui donne accès à la place du village, voici ma maison, notre maison - enfin celle qui fut notre au temps bénit de l'insouciance, du bonheur simple d'exister -… Elle est là avec ses pignons biscornus, ses ardoises moussues, ses pierres patinées… Comme avant, son mur d'enceinte, crénelé comme une muraille de Chine en réduction, lui tisse une ceinture basse que coupe un portail ouvert dont les planches pourries ont un air de détresse. Mon cœur bat à tout rompre, je tends la main pour la toucher. Je suis revenu, elle va me reconnaître et nous allons reprendre le temps interrompu…
Mais que m'arrive t-il tout à coup? Quelle mystérieuse transformation s'opère t-elle en moi? Des poils, des griffes, une truffe humide! Homme-chat? , Enfant-loup? Vertiges de la folie? Ricanements sinistres des mauvais génies, hôtes nocturnes des lieux?
Dans le déchaînement de cette tempête silencieuse, une voix intérieure s'époumone en vain pour tenter de me rassurer… Encore quelques soubresauts douloureux, quelques tentatives infructueuses de fuite vers ce qui fut moi, et le silence se fait. Pur, éthéré, avec à l'arrière plan, la voix, unique occupante de la scène.
- N'aie aucune crainte! Tu es moi et je suis toi comme au temps de notre enfance commune. Je suis Mirette ta petite chienne, complice incontournable de tes promenades, de tes jeux et de tes bêtises aussi. J'ai voulu que nous ne fassions plus qu'un au grand voyage des souvenirs… Entrons!
Passé le vieux poulailler et les marches au ciment craquelé, la terrasse est là, fidèle au rendez-vous. Pour moi, pour nous, la treille s'est revêtue de pampres aux grappes prometteuses; sous l'auvent, la même corde à linge chevelue supporte toujours l'identique kyrielle de sous-vêtements familiaux: un caleçon long, trois paires de chaussettes dont l'une dépareillée, un soutien gorge fatigué…
La porte massive est entrouverte. A la table de hêtre sur laquelle trône, solitaire et obsédant, un pot de confiture entamé, un homme est assis. La flamme fuligineuse de son briquet révèle un court instant son visage. Notre cœur commun s'affole.
- C'est lui! Tu vois, il est exact au rendez-vous! Ton père adoré, mon maître vénéré… La roue en a fini avec sa révolution. Tout va recommencer! A l'aube qui vient, le seul couinement des bottes qu'il enfile suffira à m'éveiller, de même que pour toi, son grattement rituel à la porte de ta chambre aura la saveur douce d'une récompense espérée…Par les bois, par les prés, nous partirons à la traque du lièvre ou qui sait, d'une compagnie de rouges qui claquera dans le soleil du matin dans un pirouitt triomphant. Plus tard, fourbus mais heureux, nous reviendrons, peut-être bredouilles mais si riches de tant de secrets partagés! Nous serons jeunes en ce temps-là! …
Par la fente ouverte au flanc d'un volet, se glisse un rayon de lune inquisiteur. Mes draps sont moites d'une sueur âcre, mes tempes battantes et mes yeux débordants de larmes amères…
La plume et l'encrier sont là à m'espérer sur la table, massive et confuse, au flanc de la grande armoire. Pleurons ensemble sur le papier qui lui n'attend que ça!
Le physique de mon humeur
- Tu fais rien.
Ce n’est pas une question, même pas une exclamation. Juste un constat.
- T’as plus envie de rien.
Idem. C’est vrai qu’elle a beau se contorsionner en soutien-gorge le matin au pied du lit et le soir devant l’armoire, c’est comme une tempête dans un verre d’eau : ça me fait rien.
- T’es gris, presque noir. T’es enfermé dans ta carapace. T’es dégoûtant.
Dix de der. Rhabillé pour la journée.
Elle va partir. Elle est partie. Non, elle revient.
- Tu sais, Simon, tu finis par avoir le physique de ton humeur.
Oh, elle a dû bien réfléchir avant de me la sortir celle-là. C’est du grand art : le physique de ton humeur ! Génial ! Merci. Tous en rang pour applaudir la sortie du siècle. Clap, clap, clap, je m’incline.
C’est comme ça, j’y peux rien. Je déprime, je sens que je déprime, je pense que je déprime, je vois que je déprime, je déprime. Un beau cercle vicieux. Au départ, ça attendrit, ça inquiète. On essaye tout : le réconfort, les encouragements, les coups de pied au derrière, la compréhension, l’écoute active (ça veut dire répéter ce que vient de dire l’autre pour lui faire comprendre qu’on a bien entendu. Parce que c’est connu, quand on déprime, on devient sourd ! A ses propres propos…) Mais au bout d’un moment, ça rase. Et pas qu’un peu. L’écoute devient très passive. Et croyez-moi, c’est plus celui qui déprime qui n’entend pas !
Bref, j’en suis là. Et je me sens las. Je me sens comme elle m’a dit, en fait. Je devrais me regarder. Ça fait longtemps que je me suis pas regardé. Paraît que je m’écoute. Mais je me regarde pas. J’ai l’air de quoi ? Eh eh eh… Je suis gris très foncé, j’ai une carapace, je suis dégoûtant. Tout ça en un instant !
Et je suis sous l’évier. Ben oui, c’est là qu’on vit nous autres, les physiques de nos humeurs noires. Manquait plus que ça à mon bonheur. Transformation expresse, transmutation exprès : ta ta ta tam ! Tiens, ça fait longtemps que j’ai pas lu de SF, moi. Ça me manque tout à coup. Bien le moment, tiens. Avec ma taille et mes mandibules, ça va pas être simple d’attraper un Philip K. Dick dans la bibliothèque dont me sépare, au bas mot, vu ma taille, la muraille de chine.
Sous l’évier. Outch ! Me rappeler qu’elle a mis du produit contre eux, donc moi. A quoi ça ressemble ce truc, déjà, que j’y touche pas, surtout. A de la confiture ? Pas sûr ! C’est peut-être de la vraie confiote qui traîne là. Pas touche ! Dans le doute, tu t’abstiens, physique de ton humeur. Tout ce qui est bon pour toi quand tu es en forme ne l’est sans doute pas actuellement.
Tiens mon briquet ! Coincé derrière la cocotte minute. Je risquais pas de le retrouver. Dire que j ai fait un drame de l’avoir perdu. Et qu’il était là, à mes pinces, à mes pieds ! Bon, c’est pas tout ça, mais je me sens mal moi, ici, comme ça.
Elle revient.
- Simon ?
Elle s’approche.
- Je m’en veux, tu sais.
Elle est là, tout près.
- Oh ! Tu t’es décidé à réparer l’évier ?! Chéri…
De là où je suis, j’ai une vue imprenable sur ses jambes qui se perdent là-haut sous la jupe… Aie, aie, aie, je ferai bien de sortir de là, moi ! Parce qu’avec le physique de mon humeur, je vais vite me retrouver comme en forêt de Chambord au mois d’octobre. Et avec les bois, sortir de sous l’évier, ça va être coton !
Chatteries
Accoudé au comptoir du bar le Black Cat, je tangue dans les brumes du terrible cocktail maison du même nom (café, vodka, gin et une pointe de confiture de mûres). D’un coup, une impression de chute vertigineuse, comme dans un ascenseur fou. Happé par le sol. Crise cardiaque? Tu vas crever là, au milieu de ta bande de pochtrons ? Une belle mort après tout. Une dernière pensée pour Julie, la serveuse, la fille du patron. J’en suis fou et elle m’ignore autant que si la muraille de chine nous séparait.
L’ascenseur s’arrête. Tempête dans ma tête, chaos. Enfin je reconnais mes potes, ils sont immenses comme des géants de carnaval. Et moi, le nez à hauteur de santiags. Je suis rétréci, rapetissé. Et tout poilu. Un monstre ? Je me précipite vers les toilettes, je saute sur le lavabo. Mon image bondit dans la glace : un chat. Un chat noir, racé, élégant, bien plus beau que je n’étais avant. Des muscles souples et puissants roulent sous ma fourrure. Est-ce que je lui plairais comme ça à Julie ? Je l’ai toujours dans la peau même si c’est une peau de chat. Profitant de l’entrée d’un client, je m’éclipse, je flâne nez au vent, je m’enivre de sensations nouvelles. Je me grise des fragrances de ce soir d’été, je trotte sur les toits. Julie, combien de fois j’ai rêvé que je te sauvais d’un incendie, que je te tirais des griffes de voyous, et que tu tombais dans mes bras. Des fantasmes tout ça. Mais cette fois…
Cette fois, je serai ton héros, j’ai un plan. Il est tard, elle doit être couchée, dans cette chambre qui donne sur la cour, fenêtre ouverte à cause de la chaleur. J’imagine déjà la robe et le Soutien-gorge posés sur la chaise et dans le lit son corps alangui.
Un moment plus tard, je saute sur l’appui de la fenêtre avec entre mes dents une souris affolée que je lâche toute couinante dans la chambre. Julie se lève, hurle, terrorisée, allume. S’ensuit un chaos de cris et d’agitation. Alors du bond fulgurant d’un Super héros félin, je tombe sur la souris que j’achève d’un coup de dent. Silence. Julie reprend haleine. Qu’elle est belle ! Je cligne des yeux. Les siens brillent d’admiration. Elle me sourit, je lance un miaou énamouré. Je fonds, elle fond. Assise sur le lit elle me caresse la tête de ses mains délicates. Je saute à ses côtés, me frotte contre sa peau satinée. Un sein pointe sa tête ronde et son nez brun, je l’effleure du bout du museau. Elle s’allonge. Je me colle contre son ventre, je ronronne, ma fourrure crépite d’étincelles. Je parcours son corps à pattes de velours câlines, velours contre velours. Mes griffes en éventail d’extase lacèrent les draps. Nous nous endormons emboîtés en petites cuillères, repus de caresses. Ah si ce bonheur pouvait durer, durer…
Je suis réveillé par un maelstrom dans les draps ! Mon corps explose ! Fini les délices félins, je suis redevenu humain. Julie découvre avec horreur cette présence à ses côtés. Elle hurle, elle crie «au secours !» Un homme enjambe la fenêtre éclairant la pièce à la flamme d’un briquet. Il m’empoigne, me jette dehors. J’ai quand même le temps de voir le regard de reconnaissance éperdue que lui lance Julie. Elle a trouvé son nouveau héros. Et moi, je m’éloigne honteux, meurtri, carcasse sans grâce, tandis que mon reste de nature féline murmure avec dépit : «La chienne !»
Le petit chaperon rouge revisité
Je cheminais tranquillement le long du chemin qui me séparait de chez ma grand-mère et qui me paraissait aussi interminable que la muraille de Chine quand tout à coup, un loup apparu. _ Puis-je savoir où tu vas ainsi fillette ?
_ Fillette, j’ai 20 ans, et toi visiblement tu as passé l’âge d’aborder des minettes comme moi.
_ Petite péronnelle, je vais t’apprendre le respect moi, pour ta peine je vais te jeter un mauvais sort.
Pendant que le vieux poilu réfléchissait, j’ai sorti mon briquet et je me suis fumé une clope, après tout, je ne risquais pas grand chose.
_ J’ai trouvé. Dit-il avec un sourire que seuls les loups savent faire.
_ Je vais te transformer en…grenouille ! Bon chance !
Et dans un tourbillon d’étoiles, je me retrouvai dans la peau visqueuse d’un batracien couleur verdâtre. Allons bon, j’aurais du me méfier…toutefois, j’avais décidé de prendre parti de la situation, et de m’amuser de ma nouvelle condition.
Le net avantage, et on ne peut pas en avoir conscience avant, c’est que les grenouilles n’ayant pas de mamelles elles n’ont pas besoin de porter de soutien-gorge, à la bonne heure, me voilà libre !
Voulant pousser plus loin l’expérience, je décidai de me rendre chez le photographe afin de me rendre compte du changement de mon apparence.
_Bonjour beau jeune homme, j’aimerais un portrait de ma gracieuse silhouette.
_Mais certainement Mademoiselle, cependant si je puis me permettre, vous avez certes un bien joli sourire mais je crains qu’on ne voit que cela sur la photo, aussi, si vous le voulez bien, au lieu de dire ‘cerise’ ou tout autre ‘ouistiti’ je vous conseille de prononcer ‘con-fi-ture’ afin que vos lèvres dessinent un joli, mais petit sourire.
_Fort bien, je m’en remets à vos conseils, après tout c’est vous qui savez.
Au moment où il allait appuyer sur le bouton de son appareil, ce fut le grand vide dans ma tête ; comme si une tempête avait balayé toutes les informations que j’avais pu recevoir ces dernières minutes. Prise de panique et ne me remémorant pas le mot magique, je hurlai au hasard :
_ Marmelade !
Ce fut une catastrophe. Désespérée, je partie me noyer au fond de la mare non loin.
Comète
Il y a maldonne.
Bien sûr, que j’ai dit « j’ai toujours rêvé d’être un ours polaire ». Mais c’était une façon de parler, un truc en l’air. J’aurais pu dire « j’ai toujours rêvé d’être une hôtesse de l’air » ou « j’ai toujours rêvé de voir la muraille de Chine ». Sachant que je hais l’avion et que l’orient ne m’attire pas du tout. C’était pour déconner, une vaste blague. Mais c’était bien d’une blague qu’il s’agissait, non ? Quand un premier avril, le journal télévisé annonce le passage à proximité de la terre d’une comète très rare, qui réalisera notre vœu le plus cher pour une durée de vingt-quatre heures, il s’agit d’une bonne plaisanterie, n’est-ce-pas ?
A voir… Parce que je me réveille ce matin dans un lit cassé. Je n’ai pas senti le choc cette nuit, je devais dormir profondément. Me mettre debout relève d’une pure acrobatie. Je me sens curieusement plus à l’aise à quatre pattes. Et le coup d’œil rapide que je jette sur mes mains m’arrache un cri. Enfin un cri… Un grognement, quoi. Plus de mains, justes des pattes poilues. Je me tourne vers le miroir de l’armoire. Et je reste scotchée. Je suis un ours polaire. Plutôt pas mal, d’ailleurs, je tiens à le dire. Beau poil, belle stature. Mais un ours polaire quand même. Ça ne va pas être fastoche pour enfiler le soutien-gorge, le string, le petit tailleur chic et la paire d’escarpins que j’ai préparés, hier soir, en vue de cette journée de boulot. De toute façon, je ne pars jamais bosser sans avoir pris un bon petit-déjeuner avant. Or allumer la gazinière avec le petit briquet pour faire chauffer l’eau du thé, le préparer dans ma tasse en porcelaine fine, tartiner mes toasts d’une bonne couche de confiture d’abricots, et déguster le tout, avec de telles paluches, c’est clairement mission impossible.
Et puis franchement, un ours polaire, ça boit du thé au petit-déjeuner ? Hum ? Même du Darjeeling de grande qualité, je ne suis pas persuadée que ça le motive des masses. Une idée que j’ai, comme ça… En même temps, je n’ai pas de poisson cru à portée de pattes, et des neurones encore un peu trop humains pour me résoudre à ce genre de gueuleton. Je crois que je vais opter pour le jeûne, aujourd’hui.
Je reste zen. A la télé, ils ont bien dit, hier, « durant vingt-quatre heures », le coup du vœu réalisé. Il suffit d’attendre. Je ne peux rien faire d’autre, de toute façon. Saisir un combiné de téléphone ou passer la porte, vu mon format et celui de mes pattes, pas possible.
Il me reste donc à me terrer chez moi pour la journée, et à laisser passer la tempête.
Les heures ne devraient pas être trop longues. Si je m’ennuie, je repenserai au journal télé. Avant l’annonce de cette nouvelle saugrenue, que tout le monde a pris pour un poisson d’avril, la présentatrice recevait notre vénéré président de la république. Alors forcément, pour le faire participer, elle lui a demandé quel serait son vœu. Et comme il voulait paraître doué d’un sens de l’humour à nul autre pareil, et montrer qu’il avait bien saisi la blague, on ne la lui fait pas, à lui, il a répondu du tac au tac : « me promener tout nu sur les Champs-Elysées au bras du premier ministre »
Rien que d’imaginer cette scène, et j’ai l’imagination fertile, je vais bien rigoler, je pense.
Malice de Korrigans
Maman m’avait pourtant prévenue.
Dès que je joue dans la forêt de Loudéac avec Tanguy, j’ai le droit à « surtout ne t’aventures pas au-delà de la clairière.». Oui, je sais !
C’est le domaine des korrigans. Ils ne sont pas méchants, sauf si on se moque d’eux ou si on les embête.
Les grands à l’école, ils me disent que ça n’existe pas, des petits êtres ridés, farfelus et malicieux. Mais ils causent bien de Dieu, alors que lui non plus, ils ne l’ont jamais vu.
Maman me raconte souvent leurs farces. On rigole bien en les imaginant avec des culottes et des soutiens-gorge tout riquiqui.
On venait d’escalader notre muraille de chine. Les soubassements d’un château invisible. J’étais fée ; Tanguy, chevalier. Soudain, mmm, on n’a pas résisté. Elles étaient trop belles, les framboises. On voulait en ramener pour faire de la confiture. J’ai pas fait gaffe. Faut dire que je les cueillais à pleines poignées en piétinant les bosquets.
Ça les a énervés, les korrigans. Une vraie tempête de colère, pire que mon père quand je fais pas exprès de tout faire de travers.
J’ai juste entendu « KAN ER DWEN KARA ».
Tanguy me regardait tout éberlué, comme si j’étais un monstre.
« Mais, tu, tu, tu … »
Il a tellement eu la trouille qu’il a détalé comme un lapin.
C’est vrai que je me sentais bizarre. Toute froide à l’intérieur. Et j’arrivais pas à parler. J’entendais comme une bestiole en écho. Des hurlements stridents. Je crois que c’est quand j’essayais de crier.
Je ne reconnaissais rien. Je voyais comme au travers d’un kaléidoscope. Les couleurs étaient toutes brouillées et éclataient. Les arbres étaient immenses et d’un vert si vif! J’avais du mal à me repérer. Et tout cet inconnu, au départ ça m’excitait. Comme un nouveau jeu. Je respirais la terre humide, je sentais tous les animaux aux alentours en sachant qui ils étaient. Je me sentais toute petite. J’écoutais la forêt respirer. Ça fait une drôle d’impression de se rendre compte que même les herbes sont vivantes !
C’est quand j’ai vu mon reflet dans une mare d’eau, que j’ai commencé à flipper.
Une Hermine.
Bon, ça aurait pu être pire. J’avais échappé au putois.
J’ai erré dans l’obscurité. Je voulais redevenir moi-même. Mes larmes restaient coincées : elles ne coulaient pas sur les poils.
Un korrigan a eu pitié de moi.
« C’est important de respecter toute vie. Même celle d’un framboisier. Les dégâts que tu as provoqués ont des conséquences. Les hommes gâchent tout. Vous avez vraiment tout oublié ! »
J’ai compris la leçon. Ce qu’on peut percevoir quand on est un habitant de la forêt.
Ils l’ont senti. C’est la première fois que je communiquais sans parler ni écrire. C’est comme si plus rien ne venait brouiller les messages.
Alors les Korrigans ont braqué comme un cercle de briquets allumés sur moi.
J’ai réintégré mon corps.
Maintenant, je fais attention. J’essaie de prévenir les autres, mais j’ai l’impression qu’ils sont sourds. Faudra que j’en emmène certains cueillir des framboises. Il y en aurait beaucoup. Parce que le respect, j’en entends tout le temps parler, mais qui en comprend le sens ?
Papa m’a dit que c’est le vent sur les branches et la nuit tombante qui ont nourri notre imagination.
C’est pas vrai.
C’est arrivé. Aussi vrai qu’Arthur a délivré l’épée.
Y comprennent rien, ces grands.
Sauf maman.
Tel est pris qui croyait prendre
Tout avait pourtant bien commencé. Un dimanche matin comme les autres. Chaque dimanche matin se déroulait selon un rituel méthodique dont rien au monde, ni épidémie foudroyante ni tempête cataclysmique, n'aurait pu altérer le bon développement. Chaque dimanche matin, Bernard se réveillait de bonne heure. Après une rapide toilette, il enfilait sa tenue de chasseur. Ensuite, Bernard se rendait dans la cuisine et avalait son petit déjeuner, un grand bol de café et des tartines de confiture. Une fois son petit-déjeuner terminé, Bernard chaussait ses bottes noires, avant de revêtir son manteau et sa casquette. Enfin, Bernard décrochait son fusil de chasse du porte manteau et quittait sa maison.
Après être sorti de chez lui, Bernard avait rejoint son compère Georges. C'était au tour de Georges de les conduire à la forêt de Champagné en Champagne où Henri et Jean-Michel les attendaient.
"- Alors comment ça va aujourd'hui? Oh attends tu ne devineras jamais la dernière..." Bernard appréciait beaucoup Georges mais avait parfois du mal à suivre les longues tirades de son ami. Georges avait le don de pouvoir parler d'absolument tout, que ce soit de soutiens-gorge, de chants religieux Sioux ou même de la muraille de Chine. Bernard se contentait de hocher la tête à intervalles réguliers, ce qui semblait parfaitement satisfaire Georges. "... ben alors Nanar? Tu donnes ta langue au chat?" Bernard reprit ses esprits. Georges le fixait avec un grand sourire au lèvres. Ils étaient arrivés.
Bernard fixa Georges d'un air hébété.
- Oh le naze! Ben c'est parce qu'elles ont des yeux dans le dos, si tu vois ce que je veux dire!", s'exclama Georges avant d'éclater de rire. Bernard ne voyait pas ce que Georges voulait dire mais il décida de rire lui aussi.
"- Ben alors les gars on se traine aujourd'hui?", s'enquit une voix familière. Georges et Bernard sortirent de la voiture et saluèrent Jean-Michel, bon vivant et toujours souriant. Un peu plus loin Henri semblait s'impatienter, et exprimait son irritation en manipulant frénétiquement son briquet. Henri s'enorgueillissait d'être la meilleure gâchette à "dix lieues à la ronde".
La suite, Bernard ne s'en souvenait plus très bien. Comme à leur habitude, les quatre chasseurs s'étaient séparés en deux groupes. Bernard avait hérité de Henri, et les deux hommes s'étaient enfoncés dans le sous bois. Et c'est à moment que tout s'était accéléré. Alors qu'il suivait Henri, Bernard s'était tout à coup senti étrange. Un sentiment indescriptible et jamais ressenti auparavant. Bernard s'était affalé à terre pour constater qu'il avait déchiré sa tenue. Il s'était retrouvé à quatre pattes, quatre pattes brunes et poilues. Catastrophé, il avait alors jeté un coup d'oeil à Henri, qui le regardait, horrifié.
"- Putain les gars! Ya un sanglier qui vient de bouffer Bernard!" avait-il hurlé. "Je vais m'le faire, j'vais m'le faire!"
Sans réfléchir Bernard s'était rué sur Henri et l'avait renversé avant que celui-ci ne puisse armer son fusil, puis avait décampé le plus vite possible tout en beuglant à la mort.
Depuis, Bernard se terrait au plus profond de la forêt, avec pour toute compagnie cette femelle sanglier qui ne cessait de lui tourner autour.
Métamorphoses
Se retrouver coincer dans un soutien-gorge...
James n’aurait jamais cru que cette situation lui déplairait. En fait, la première fois qu’elle l’y avait placé, il avait plutôt apprécié.
Mais il faut bien avouer qu’être une fourmi coincée entre deux seins n’avait sur le long terme rien de très excitant. Et puis avoir été brinqueballé sous cette forme contre vents et tempêtes partout dans le monde lui avait donné une bonne idée du confort très spartiate du soutien-gorge de sa petite amie. N’avaient-ils pas fait le tour de la Terre dans cet étrange moyen de transport ? Elle l’avait entraîné voir des chamans au fin fond de l’Amazonie, des sages dans des tours isolées de la grande muraille de Chine, des magiciens allemands dans des châteaux de Bavière oubliés...
Rien n’y avait fait. Il avait toujours cette satanée forme de fourmi. Et le plus rageant dans cette situation, c’est qu’il pensait toujours comme un humain. Il n’était pas question pour lui de libérer des phéromones pour faire rappliquer dare-dare la colonie au premier pot de confiture éclaté sur la route. Non non, il sentait toujours ses pulsions humaines envers Sophie, là, terré entre ses seins. Il réfléchissait toujours à cent à l’heure sur ce qu’il aurait dû faire pour éviter d’être transformé par ce mage, sur ce qu’il devrait faire pour se sortir de là, ou à ce qu’il ratait en étant là.
Et bien sûr, pas moyen de communiquer avec Sophie.
Vous avez déjà vu une fourmi parler vous ?
Non, bon alors, pourquoi z-êtes étonnés, hein ? C’est pourri, fourmi. Et puis avec une vue qui vous permet à peine d’appréhender un brin d’herbe en entier, essayez de déchiffrer des expressions faciales... Et puis le son ? Cette impression d’être sourd en permanence. Brrr.
Ah ? Il se passe quelque chose.
En effet, James aperçut le doigt inquisiteur de son hôtesse se glisser près de lui. Docilement, il y grimpa, et le gros morceau de chair rose le déposa à une vitesse vertigineuse devant une grande vitre le séparant d’un complexe embrouillamini de vert mélangé de points bleus.
Woa, c’est un œil ça ?
A nouveau, on le déplaça. Cette fois on le déposa dans une espèce de petit bac en plastique. Il ne pouvait s’empêcher de réfléchir. Le temps se déroulait-il de la même manière pour eux et pour lui ? Combien de temps restait-il réellement à attendre dans cette soucoupe ?
Une goutte énorme s’écrasa soudainement sur sa chitine, et il sentit une vibration se propager dans tout son corps.
Bientôt il eut l’impression que son exosquelette devenait trop petit pour lui. Il allait redevenir humain ! Magnifique ! Magnifi...que... Ma...
Il avait du perdre connaissance. Il se sentait...
— Chéri ?
Ne pas ouvrir les yeux.
— Je... Je suis redevenu humain ? demanda t-il, hésitant.
— Pas tout a fait... Je suis retourné voir le mage qui t’avait transformé... Je pensais qu’il aurait pitié de nous... Il a décidé de faire quelque chose pour nous réunir.
— Lui ? Nous aider ?
James ouvrit les yeux brusquement. Il se trouvait dans une casserole, et un lapin était en train de lui parler.
Il entendit distinctement le petit chuintement que fait un briquet tandis qu’on allume le gaz. Alors avec tendresse, il se blottit tout contre Sophie. Les lapins avaient de sacrées dispositions à ce qu’il parait... Il serait dommage de ne pas en profiter.
Désenchantement, paranoïa et prémonition
Je le regardais du coin de l’œil fouiller dans sa poche et sortir ce sot briquet à l’effigie animale. Il alluma le feu dans la cheminée. Bonsoir, crapaud, me dit-il, tu somnolais ? Le livre qui reposait sur mon ventre glissa et je me relevais péniblement du fauteuil. Je le foudroyais du regard. La tempête faisait rage au-dehors et dans tout mon être. Combien de fois fallait-il que je lui dise d’arrêter de me maltraiter ? – Mais c’est pour rire, crapaud, tu n’as pas d’humour ! Tu sais bien que c’est affectueux ! Je ne l’écoutais plus, que le vent qui battait les volets et les battements de mon cœur en mode accéléré ! Je regrettais le temps où il m’appelait son petit chat. Nous nous sommes mis à table.
Alors, son ton s’est modifié. Il a fait de vrais efforts. Il ne m’appelait plus « crapaud ». Il a changé de tactique : sa façon de répondre à mes questions, c’était d’insister lourdement : - côôôa ? Je ne faisais plus attention à ces persiflages.
- Tu sais, j’ai rencontré une fille vraiment super. Nous échangeons nos expériences. Inespéré ! Je me souviendrai toujours de ce matin-là. Le pot de confiture avait failli voler. La tempête s’amplifiait. Avant d’aller nous coucher, j’ai ouvert le tiroir de la commode et j’ai contemplé le petit soutien-gorge affriolant qui m’avait coûté quelques pièces en or. Non, il ne le méritait pas.
Je me suis réveillée les yeux globuleux, j’avais sans doute trop pleuré. Je me sentais humide. Trop tôt pour la ménopause. J’ai ouvert la bouche et un son de gorge est sorti : - côa ! Cela m’a fait sursauter et l’angoisse s’est emparée de moi. Ploc, ploc, je me suis précipitée dans la salle de bain, et je me suis sentie petite, petite ; il a fallu que je me hisse devant le miroir. Ce que j’ai vu était pourtant effrayant et misérable. Plus de doute possible. J’étais verte, mangée par les verrues. Laide, sale… repoussante ! J’ai positivé : plus besoin de soutif ! Enfin libre !
Je me suis réfugiée dans la table de nuit. Il m’a cherchée et ne m’a pas trouvée. Je n’ai jamais été une fée du logis, c’est pourquoi j’ai pu subsister ; ignorés, les insecticides. Dans cette vieille baraque, j’ai fait concurrence aux araignées du plafond. Et je me suis vautrée dans la gamelle d’eau du chien pendant qu’ils tournaient le dos. Plus tard, j’irai à la mare. Pour l’instant ma curiosité me pousse à rester là.
Enfin, je l’ai vue, elle ! - Ma colombe, lui disait-il. Et elle battait des ailes dans une envolée lyrique. Et elle : - Mon doux agneau, et il se mettait à bêler. C’était vraiment navrant. Dire que pour lui j’aurais parcouru la muraille de chine en trottinette, à réaction, parce qu’il ne faut pas exagérer tout de même !
Ce que je n’ai pas supporté, c’est quand elle s’est saisie de mon livre préféré : - c’est quoi, ça ? Kafka… la métamorphose… - Tu ne connais pas, Viviane ? Elle s’est mise à le lire. – Beurk, a-t-elle fait, quelle sale bête ! Et elle a tapé du pied pour écraser un cloporte qui passait par là. Pas si gentille que ça, la fée !
Il faut que je fasse attention à ma peau, Viviane est capable de tout ! Pauvre Merlin ! C’est encore lui que je plains, moi je m’en sortirai. Je sais que je n’ai plus qu’à attendre mon prince charmant. Et ce temps m’est conté. A moi, les Grimm !
Jolie Julie
Julie c’est ma tata. Je dis tata Jolie, ça la fait rire mais c’est pas vrai, elle est pas jolie. Elle a pas d’enfant alors elle s’ennuie et elle voyage. Après elle veut toujours raconter et moi ça m’embête. Là je voudrais bien petit-déjeuner tranquillement, mais tata Jolie parle tout le temps de la cité interdite et de la grande muraille de Chine. Je comprends rien à ses histoires de chinois. Alors je me tire sur les yeux pour ressembler à mon copain Duong et je fais : tching tching. Maman dit :
- Arthur, arrête de faire l’âne.
Puis tata Jolie prend son briquet dans son sac et elle s’en va dehors, elle fume tout le temps tata Jolie. C’est pour ça qu’elle sent pas bon. Si elle avait des enfants, elle se mettrait de la crème sur les joues pour sentir bon quand elle fait des bisous. Je fais semblant de fumer pour l’imiter et je prends un air très sérieux en me tordant la bouche pour mettre la cigarette. Maman dit :
- Arthur, enfin, ne fais pas le singe !
Je m’en fiche. Le dimanche j’ai le droit de mettre du beurre et de la confiture à la fois sur les tartines. Même qu’elle est bonne, la confiture de maman, il y a des morceaux dedans. Je trempe le doigt dans le pot et je lèche parce que c’est la meilleure chose au monde, la confiture de pêche avec des morceaux. Mais là c’est trop pour maman. Elle a l’air énervé, énervé ! Et elle crie :
- Arthur ! Espèce de cochon !!!
Je suis très vexé. Je laisse la tartine avec le beurre et la confiture et je cours dehors à quatre pattes. En passant dans l’entrée, je vois dans la glace que je suis un cochon. Maman a dû crier trop fort.
Ouah !!! Je suis un cochon ! C’est trop extra super génial !
Tout de suite, je décide que je vais voir les cochons de la ferme de madame Squir. D’abord j’en connais pas d’autres et puis ceux-là, ils passent leur journée dans la boue et leur maman leur dit pas d’aller se laver tous les soirs.
Je cavale jusqu’à la ferme. Les cochons me regardent arriver en se demandant qui est ce nouveau enfant-cochon. Je leur dis bonjour et que je veux venir avec eux. Mais j’ai pas l’habitude de marcher à quatre pattes et voilà que je glisse, j’atterris dans la boue en faisant un grand splatch ! Ils rigolent et moi aussi. Ils ne savaient pas qu’on pouvait s’asperger, comme à la mer, alors je leur montre. Je donne des coups de patte dans la boue pour faire des grosses vagues, je saute et je retombe et ça fait une tempête de boue ! Qu’est-ce qu’on rigole chez les cochons ! Je voudrais toujours rester là, moi !
Mais au bout d’un moment j’ai faim et je pense qu’il doit être l’heure de déjeuner, en plus j’avais pas fini ma tartine. Alors je dis au revoir à mes amis cochons et je retourne à la maison. Heureusement, je redeviens un enfant.
Quand maman me voit revenir sale comme ça, elle m’envoie me laver tout de suite. Mais dans la salle de bain, il reste des affaires à tata Jolie. Il y a son soutien-gorge, c’est drôle, avec des petits coussins de mousse dedans. Je vais à sa chambre et je lui dis :
- C’est pour gonfler tes nichons parce que tes nichons, ils sont tout petits !
Elle a l’air énervé, énervé ! Elle crie :
- Arthur ! Tu n’es qu’un sale petit cafard !
Et moi je suis énervé, énervé ! Je crie :
- Papa dit que t’es rien qu’une vieille pie !
Je crois qu’on va bien rigoler, aujourd’hui…
Nechi.
Nechi est un jeune homme malheureux. A trente ans, il est toujours puceau. Il n’a jamais rencontré la femme de sa vie, celle avec qui il pourrait avoir envie de faire l’amour. Il n’a jamais eu le coup de foudre. Il a beau regarder intensément une femme, une poitrine ou des fesses rebondissantes, son pouls ne s’accélère pas sous une pulsion chimique quelconque. Il s’est même offert des DVD pornos et des soutiens gorges en satin rouge, mais là non plus aucun désir ne s’éveille en lui.
Peut-être que s’il écoutait son thérapeute, il saurait que pour aimer, il doit d’abord s’accepter. Et pour ça, Nechi en est loin. Toute sa vie est une vraie catastrophe. Il ne se passe pas un jour sans qu’un briquet ne lui explose dans les mains ou que sa tartine, côté confiture, ne tombe sur le sol. Et pourtant, il est très vigilant. Il a beau avoir toutes les qualités possibles qu’une femme recherche chez un homme, ça ne suffit pas à chasser ses maladresses quotidiennes. Il peut essayer de tout contrôler dans sa vie, il n’y a rien à faire, ses journées sont comme de vraies tempêtes qui dévastent tout sur leur passage. S’il avait été une fille, il se serait rebaptisé « Sophie » comme pour les malheurs de Sophie. Hélas, il n’est pas une femme. C’est un homme qui s’appelle Nechi et qui n’a jamais sû s’habituer à son prénom. Même ses collègues ont fini par l’appeler autrement, pour eux, c’est « le petit génie ».
« Mais à quoi ça sert d’être un petit génie quand on n’a personne avec qui partager tout ce savoir ? à quoi ça sert de s’appeler Nechi, si personne ne peut vous appeler ainsi ? A quoi ça sert d’être sur terre si personne n’est là pour vous consoler quand vous êtes malheureux ? ». A chaque fin de journée, il s’appitoie sur son sort. C’est en quelque sorte le rituel du soir. Et comme chaque soir, il commence à pleurer comme un petit garçon a qui on aurait refusé un caprice. Les larmes sont abondantes et, rapidement, par le simple fait de laisser couler sa souffrance intérieure en dehors de lui, il se fatigue. Il se laisse glisser dans son lit et s’installe en chien de fusit. Il s’endort rapidement et rêve; ce qui n’est pas dans ses habitudes. Des images de chiens et de fusées se bousculent dans sa tête. Tout est noir autour de lui et quand il regarde par le hublot, il distingue, tout en bas, le profil de la grande muraille de Chine. Vu de là où il est, dans l’espace, tout semble minuscule. Tous ses problèmes paraissent futiles.
« Comme il est agréable d’être si loin de toutes ces tracasseries quotidiennes. Au moins ici, j’ai le temps de rattrapper ma tartine avant qu’elle ... »
Il n’a pas le temps de terminer sa phrase qu’il est sorti de ses songes par une patte poilue qui le gratte à l’oreille. Puis un ordre fuse gentiment dans l’air :
« Allez viens ici mon chien. Viens ! »
Il ne sait pas pourquoi mais il répond comme un automate à cette voix. D’un bond, il se redresse et court vers sa maîtresse. Sa queue chasse des mouches invisibles et sa langue pendante laisse couler des gouttes de bave. Sans très bien savoir ce qu’il fait là, transformé en chien, il écoute ses instincts et ses pulsions bestiales. De ses pattes de devant il prend le molet de la femme comme s’il s’agissait d’une chienne et, pour la première fois de sa vie, il jouit.
Ting.
Dans des temps anciens, à l’abri d’épais remparts, la vieille Impératrice du Nord régnait sur une cour de caudataires serviles pendant que le peuple indigent souffrait mille maux sous les assauts répétés du « Dragon Jaune ». Ces tempêtes dévastatrices aux vents tumultueux qui crachent dans leurs rafales maudites les sables salés du désert.
Au tréfonds de l’antique province du Xu-ching vivaient, parmi les plus pauvres, dans une masure misérable adossée aux contreforts de la séculaire muraille de chine, le vieux Li, sa vieille, leurs six petits-fils et une fille qui n’avait pas de nom : sa naissance ayant tué sa mère.
Cette enfant était d’une beauté si parfaite que l’aïeule - navrée de ne pouvoir lui faire bander les pieds faute d’argent pour payer les soins de la matrone - rêvait pour elle un futur florissant : une carrière de courtisane !
Elle qui ne possédait même pas la peau sur ses os, imaginait pour l’enfant des jades et des soies, des coussins mœlleux, des vasques débordant de fruits rares, de fines carafes remplies de sirops délicieux, des biscuits gorgés de confiture : une existence de luxe dans des palais somptueux.
En été pour la fête de la Lune, vêtant de rouge l’enfant qu’elle surnommait Ting ce qui signifie « Gracieuse », la vieille l’emmenait à la ville dans l’espoir de gagner quelques yuans en vendant fleurs et fruits sauvages glanés dans les bois.
Elles allaient au temple prier la petite déesse Yin. Ting demandait le retour du père enrôlé de force par un seigneur de la guerre et l’aïeule suppliait que sa famille ait à manger. Avant de rentrer, elles visitaient la maquerelle qui évaluait l’enfant puis lui donnait un gâteau de lune aux haricots sucrés. Cette fois-là, elle n’offrit pas le gâteau espéré, mais une large bande de toile bise qu’on devrait désormais nouer serré autour du thorax de la petite pour éviter que ses seins ne se développent trop… Déjà que l’enfant trottait sur de grands pieds, il n’aurait pas fallu qu’elle devienne épaisse !
(Que les mœurs sont différentes d’un monde à l’autre : on brimait ici corps et pieds des femmes chinoises comme plus tard, ailleurs, on inventerait talons hauts et soutien-gorge pour galber davantage les poitrines et jambes occidentales !)
Ting fut déçue, elle qui mangeait si rarement des gâteaux de Lune !
On trouva vite un autre usage à l’écharpe destinée à lui donner un buste gracile et Ting, sur ses grands pieds, continua de gambader joyeuse dans les bois à la recherche de baies, de fruits et de fleurs.
Lors d’une de ces balades, son destin croisa celui d’un soldat.
Candide, sans méfiance Ting souriait le voyant mettre pied à terre.
Il s’approcha.
Soudain, l’homme se mua en fauve barbare.
Les mains cruelles devenues griffes arrachaient ses hardes fragiles.
La bouche avide aux dents féroces lacérait la peau trop tendre de sa gorge.
La cuirasse pesante étouffait ses cris.
Un sang vermeil jaillit de ses chairs flétries encore plus rouge que ses guenilles.
Il signa son forfait au fil d’un briquet tranchant qu’il portait à la ceinture.
On la chercha des jours…
On retrouva son cadavre dénudé et meurtri.
Quand l’aïeule la souleva de terre si légère et si pâle, le col de l’enfant ploya telle une tige de pivoine trop vite éclose…
On raconte qu’à l’endroit où Ting fut retrouvée une claire source a jailli.
On a parlé sur la Une
Tintin étouffa un bâillement, tout en se maudissant d’avoir accepté de participer à cette interview en plein air sur la Grand-Place de Bruxelles, dans le cadre des festivités célébrant l’Éclipse de soleil. Du point de vue des organisateurs, lui avait-on expliqué, il représentait le symbole idéal pour illustrer cet événement, lui qui avait sauvé sa vie et celle de ses amis en utilisant l’aspect spectaculaire d’une éclipse dans « Le temple du soleil ». Sans même parler de la tempête médiatique qu’il avait suscitée en devenant le premier homme à marcher sur la Lune !
Assis derrière une table chargée de petits gâteaux à la confiture et de divers jus de fruits, le symbole s’ennuyait ferme, lassé de devoir répondre à des questions stupides : Tchang allait très bien, merci pour lui. Oui, ils comptaient se revoir. Non, il n’avait pas encore visité la Muraille de Chine avec lui. Non, il ne prévoyait pas de retourner au Tibet pour retrouver le Yéti...
Il jeta un regard envieux à Milou qui somnolait à ses pieds. Veinard, pensa-t-il. On te laisse tranquille, toi… Tu parles d’une vie de chien !
Le ciel s’assombrit. L’éclipse, enfin ! Il attendait avec impatience l’obscurité totale, qui verrait l’intervention de la « surprise » prévue par les organisateurs : un dérivatif idéal… Pourvu que les spectateurs ne se sentent pas obligés d’allumer leurs briquets pour la saluer ! ricana-t-il intérieurement. Mais déjà l’attention du public se déportait sur le soleil grignoté par l’ombre de la Terre : les gens avaient chaussé leurs lunettes fumées et regardaient désormais le ciel.
Soudain, plusieurs événements survinrent simultanément : la lumière disparut ; une voix stridente déchira les airs, hurlant : « Ah, je riiiis de me voir si beeelle en ce miroiiiiiir » ; Milou hurla à la mort ; Tintin s’évanouit.
Il reprit connaissance peu de temps plus tard – un morceau du soleil avait réapparu – allongé sur le sol. Il se releva précipitamment, pour constater que dans cette position, ses yeux atteignaient à peine la hauteur des mollets de l’homme assis sur la chaise… celle que lui-même occupait quelques instants auparavant.
En reconnaissant le pantalon de golf, il laissa échapper un cri d’angoisse qui parvint à ses oreilles comme un aboiement aigu.
— Milou s’impatiente, on dirait ! commenta un journaliste.
Médusés, Tintin et Milou se regardèrent, chacun par les yeux de l’autre. Encore la vengeance de Rascar Capac ? se demanda Tintin.
Entre-temps la voix de la Diva s’était tue et un tonnerre d’applaudissements avait succédé à ses braillements.
— Bonjour Tintin ! ulula la Castafiore. Et mon petit Milou ! Mais ouiii mon bon chien-chien !
Horrifié, Tintin se sentit soulevé dans les airs, broyé par des mains abondamment baguées, et enfin étouffé au creux d’une poitrine opulente, la truffe dans le soutien-gorge de l’Artiste.
— Monsieur Tintin, cria un journaliste de la RTBF, c’est pour la Une ! Si vous deviez résumer l’ensemble de votre carrière en quelques mots, que diriez-vous ?
Tout en luttant pour ne pas retomber en syncope, Tintin entendit sa propre voix déclarer, par la bouche de sa nouvelle enveloppe :
— C’est bien simple : je ne serais rien sans mon chien Milou. Je lui dois tout.
Tintin tenta de protester, mais il ne réussit qu’à produire un jappement indigné.
Happy bird day
Cher Paul,
Je viens te relater les derniers évènements, pour le moins étranges, survenus dans ma famille. Dimanche nous avons invité tante Led que tu connais bien, fêter son cinquantième anniversaire à la maison.
Maman avait fait la leçon à Ned et Chloé. Enfin tu connais : le répertoire habituel «Bonjour Tatie, bon anniversaire Tatie. On ne sort pas de table avant d’y être autorisé…» Je te fais grâce des détails. .
Elle est arrivée vers midi, complètement coincée, se plaignant du vent qui avait défrisé sa permanente. A l’entendre on aurait cru qu’elle venait d’affronter une tempête.
Le repas s’est passé à peu près correctement. Les jumeaux se donnaient bien des coups de pied sous la table mais personne n’avait l’air de les remarquer. Chloé imitait tante Led en tenant ses couverts le petit doigt en l’air. Papa faisait des efforts remarquables pour animer la conversation, lui si taciturne d’habitude. Maman avait dû y aller de son sermon pour lui aussi. Il a eu de la chance, tante Led rentrait d’un voyage en Chine alors tout y est passé, la littérature, le cinéma, le tai-chi, la politique, les rues sales.. Quand j’ai demandé si elle avait vu la muraille de Chine, elle m’a répondu d’un air pincé que les enfants bien élevés ne coupaient pas la parole aux adultes. Je l’aurais bien transformée en corbeau si j’avais pu, d’autant plus que les jumeaux ricanaient dans leur coin.
Pour faire diversion, maman est allée chercher le gâteau à la confiture de groseilles garni des cinquante bougies que papa a allumées avec son briquet. Je ne sais pas si c’est la vue de toute cette confiture ou celle des bougies, tu ne vas pas me croire, mais d’un coup la tatie s’est couverte de plumes noires, un bec jaune lui a poussé à la vitesse grand V au milieu de la figure. Ses habits sont tombés à terre. Je n’ai pu m’empêcher de m’esclaffer quand j’ai vu le soutien-gorge rembourré de mousse. Les jumeaux ont demandé à quoi ça servait. On n’a pas eu le temps de leur répondre que maman est tombée dans les pommes. Le corbeau voletait partout en poussant d’horribles « croa-croa ». Ned lui a ouvert la fenêtre et il s’est envolé. Papa trop occupé avec maman n’avait rien vu. Moi j’ai pensé que ce n’était pas une grosse perte.
C’est après que ça c’est gâté. Papa s’est mis en colère, comment allons-nous retrouver tante ?
Allez raconter ça aux gendarmes, tu vois la honte ! C’est Chloé qui a eu l’idée géniale en proposant d’attendre le lendemain, que sûrement elle reviendrait chez elle poussée par la faim.
Le lendemain, pas de corbeau dans les parages, enfin je veux dire pas de tante Led. Papa nous a tous embarqués dans son 4X4 direction sa maison. Eh bien tu ne me croiras pas, elle était là, chez elle, et nous a reçu avec un sourire jusqu’aux oreilles. Chloé est restée bouche bée pendant une heure. Et ce n’est pas tout, elle nous a offert des bonbons et des chocolats, du jamais vu ! Je me suis pincé pour vérifier que j’étais bien éveillé. Quand on a essayé de lui parler de la veille, elle a rigolé en disant qu’elle avait passé la journée à dormir et que cela lui avait fait un bien immense.
Je n’ai pas compris ce qui s’est passé. Tu crois que j’ai des pouvoirs magiques ?
Amicalement.
Fred
P.S. : En tout cas je sais à quoi m’en tenir sur sa poitrine de rêve.
Tueur en série.
Un jour, le diable dit à Dieu :
—J’ai un gars, un serial killer, Léo. Vraiment déjanté ! J’en veux pas chez moi, tu comprends, il va me mettre la tempête en enfer ! Alors j’ai pensé que tu pourrais le « récupérer » dans ton jardin d’Eden.
—Quoi ? Offrir le Paradis à un tueur ? Tu es fou ! Autant donner de la confiture aux cochons !
Ainsi Dieu s’exprima. Et refusa. Mais devant l’insistance de Lucifer, il ronchonna, bougonna et accepta. Après tout, c’était un vrai défi et Dieu aimait les défis.
Il apparut alors devant un Léo médusé, mâchoire pendante et œil rond, et lui dit ceci :
—En enfer, on ne veut pas de toi. Je te prendrais donc au Paradis mais à condition que tu t’amendes. Pour cela, je vais te transformer en animal, en ver de terre pour être précis. Tu vivras et pourras ainsi comprendre l’existence des êtres faibles et sans défense, comme ceux que tu élimines. Espérons qu’après cela tu reviendras dans le droit chemin.
Et trois sermons plus tard, Léo se tortillait sur une motte de terre humide.
—Pfff… bien ma veine ! Un ver de terre ! Et je bouffe quoi, moi, j’ai faim !
Il s’enfonça dans le sol et engloutit une bonne quantité de terreau mêlé à des déchets de racines.
—Pas si mauvais que ça, dans le fond !
Une fois repu, il décida d’explorer les alentours. Il entendait des bribes de conversation. Ondulant au milieu des brins de gazon, il réalisa qu’il se trouvait dans un jardin pavillonnaire. Il apercevait un étendoir à linge d’où pendaient quelques tee-shirts, des jupes et un soutien-gorge. Deux femmes allongées sur des transats discutaient en surveillant trois fillettes occupées avec des Barbie. Léo lorgnait sur les gamines, leur cou gracile, leurs bras ronds, leurs petites jambes dodues … Il avisa un monticule d’où il aurait une vue imprenable pour les observer à loisir. Mais le découragement s’empara de lui.
—J’y arriverais jamais, c’est pire que d’escalader la Grande Muraille de Chine !
Il s’attaqua néanmoins à l’ascension. Ses anneaux blancs zigzaguaient sur la terre sombre. Arrivé à mi-hauteur, il vit avec effroi trois visages penchés sur lui. Les petites filles avaient délaissé leurs poupées mannequins … L’une d’elle l’attrapa entre deux doigts roses et le souleva au niveau de ses yeux.
—Je me demande ce que ça ferait si j’approchais de ce ver la flamme d’un briquet …
—T’es folle, ça le tuerait !
—Pas sûr ! Attendez, je reviens !
Elle déposa Léo là où elle l’avait ramassé et partit en courant. Puis elle revint, armée d’un cutter et d’une assiette de dînette en plastique.
—Qu’est-ce que tu vas faire ?
—Vous allez voir !
Elle souleva de nouveau Léo, l’installa dans l’assiette et d’un coup sec du cutter, le trancha en deux.
—Berk, c’est dégoûtant !
A cet instant, l’une des mères apparut.
—Léa, que fais-tu encore ?
Et, prenant à témoin l’autre femme :
—Cette enfant me rendra folle, elle ne pense qu’à tuer des petites bêtes ! L’autre jour, elle a mis le feu à une fourmilière ! Une autre fois, elle a dépecé un mulot !! Est-ce que ce sont des occupations de petite fille sage, hein Léa ?
—Mais maman, c’est tellement rigolo de les voir se tortiller, se débattre ou courir dans tous les sens !
Et dans les yeux de Léa, dansait la petite flamme de l’apprentie tueuse en série. _________________ Avant le jour de sa mort, personne ne sait exactement son courage... Jean Anouilh |
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