A vos plumes !Forum littéraire, qu'on se le dise !
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wiliam Plume de Griffon

Joined: 01 Jun 2007 Posts: 2,403
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Posted: 16/07/2007 14:02:02 Post subject: Don Lorenjy |
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(finaliste du concours de textes courts Ecriture&Partage 2006)
Fugacité universelle
Lorsqu’elle s’aperçut de sa maladresse, la pomme tenta désespérément de se
raccrocher aux branches.
Bien malin qui arriverait à se rattraper ainsi, juste en s’aidant d’une petite queue de trois centimètres et d’une paire de feuilles nervurées : la pomme tomba. Malgré la brièveté de sa chute – elle comptait parmi les premiers fruits mûrs, toujours au bas de l’arbre – la pomme eut le temps de revivre toute sa vie. En même temps, une vie de pomme... Mais elle s’y abandonna tout de même, particulièrement les derniers instants, les plus riches.
Oui, tout en tombant elle ressentit à nouveau cette présence, cette chaleur qui l’avait éveillée.
Dans l’air bruissant de ce début d’après-midi ensoleillé, quelqu’un s’était approché de l’arbre. Quelqu’un qui pensait, ressentait, et s’installait pour la sieste. En conséquence, une onde de béatitude s’était propagée jusqu’aux fruits, jusqu’à ce fruit-là, mûr à point pour la recevoir.
Il lui était alors arrivé quelque chose d’étonnant pour une pomme : une rencontre. Ce contact spirituel l’avait d’abord fait naître à elle-même, puis émue jusqu’au trognon. C’est en se tortillant au bout de sa queue pour sentir dans le vent d’où venait cet effluve qu’elle avait fini par se décrocher.
Pourtant elle ne regrettait pas sa chute. La force d’attraction verticale, qui n’avait pas encore de théorie, la rapprocha de l’objet de ses émois. La chaleur se faisait plus intense. Elle devenait bien plus qu’une sensation : une promesse d’un éclat vif et pénétrant. Cette beauté que la pomme ressentait sans pouvoir clairement la nommer s’ouvrait comme un paysage intérieur d’une grande douceur et pourtant parfaitement ordonné. Un jardin à l’anglaise, voilà ce à quoi elle aurait comparé cette conscience, si elle en avait eu la notion. C’était un esprit clair, ensommeillé mais bien vivant, qu’elle pénétrait en tombant.
Et puis Toc ! La pomme rencontra un objet dur masqué par une masse de fibres emmêlées. Elle rebondit. Mais au lieu d’atteindre le sol, elle se retrouva aux prises avec un étrange animal à cinq pattes qui l’attrapa au vol. Un autre animal presque identique vint grattouiller pensivement la masse de fibres précédemment cognée. L’ensemble paraissait appartenir à un troisième animal qui la considérait d’un air aussi agacé qu’interrogateur. Et c’est là que notre pomme vécut un grand moment, son dernier. On aura noté sa réceptivité extrême aux sensations de bien-être diffusées par un humain en début de sieste. Mais voilà qu’elle s’ouvrit soudain à un déferlement bien plus fort, bien plus vibrant : la naissance d’une idée. Et quelle idée !
Elle eut juste le temps d’y goûter, d’apprécier, de s’y vautrer goulûment telle une Cléopâtre dans sa baignoire de lait, avant de périr sous la dent gourmande du penseur tout juste tiré de son premier sommeil d’après déjeuner.
La Terre n’allait pas pour autant s’arrêter de tourner : ce n’était qu’une pomme tombée sur un début de sieste anglaise, et pas d’une gravité universelle.
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wiliam Plume de Griffon

Joined: 01 Jun 2007 Posts: 2,403
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Posted: 16/07/2007 14:02:58 Post subject: Don Lorenjy |
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(premier du concours de textes courts Ecriture&Partage 2006)
L'art de la Faux
Lorsqu’elle s’aperçut de sa maladresse, l’envoyée de la Mort s’arrêta net pour constater qu’en trébuchant sur le sentier des âmes elle venait de lâcher un coup de faux de trop. Le compte n’y était plus. Des six enfants de Klara, quatre devaient tomber, et non cinq.
La première tentation de l’encapuchonnée fut de cacher sa bévue : elle retiendrait son bras lors du retrait d’une prochaine commande et personne n’y trouverait à redire. La mère elle-même se ferait vite à l’idée. Pensez-vous : déjà quatre de perdus !
Pourtant, un doute agaçait la morale de la funeste employée. Jusque-là, elle avait rempli correctement ses obligations. Depuis qu’un inconscient s’était piqué d’inventer l’âme, jamais l’honnête ouvrière n’avait honoré une commande de travers. Quelques millions d’années sans faiblir, cela finit par vous créer une déontologie.
Elle releva d’abord son capuchon pour constater que personne ne l’avait vue faillir. Rassurant. Mais très vite, elle reconnut que son problème ne venait pas d’un éventuel témoin. C’était pour elle-même qu’elle se devait d’être irréprochable.
D’autant qu’une solution simple se profilait, surtout pour une professionnelle expérimentée de son acabit. Il lui suffisait de trouver une autre âme sur le départ, puis de la greffer sur la tige vacante du garçonnet mort trop tôt. L’opération requérait tout de même un certain doigté. Point de fauchage à grandes enjambées, mais une cueillette délicate en vue de réimplantation.
Mais il ne fallait pas traîner. Parcourant rapidement les vastes horizons qui lui étaient attribués, la pointilleuse exploitante repéra un candidat prometteur. Là, entourée des pleurs d’une vaste assemblée, l’âme grisonnante d’un certain Moishe Minz commençait à courber la tête en signe de mûrissement.
L’envoyée de la mort s’approcha et recueillit les dernières palpitations du vieillard. Arraché à son corps, l’esprit qui se croyait en paix s’effraya légèrement. La mort en marche le blottit contre elle et revint aussi vite qu’elle le put vers le lieu de sa maladresse, veillant à ne pas écraser d’autres pousses au passage.
Trop tard. La mère était déjà là. Secouée de sanglots, elle aboyait sa détresse contre le ciel et l’injustice qui lui était encore faite.
La faucheuse déposa pourtant l’âme de Moishe dans l’écrin encore tiède de l’enfant. Avant de s’éveiller, celui-ci se cabra. Cette âme n’était pas la sienne, trop vieille, trop pétrie de croyances et de peurs. Il en conçut une colère qui mettrait un certain temps à trouver sa cause, puis réintégra dans un hoquet le temps de la vie.
— Adolf, mon tout petit, quelle peur tu m’as faite !
Dans ce matin autrichien, au crépuscule d’un siècle qui avait vu pas mal d’horreurs – mais attendez donc le suivant ! – une femme berçait le sourire de son enfant retrouvé.
L’envoyée de la mort s’éloigna, rassurée. En effet, dans sa partie comme dans tout autre commerce, une erreur redressée plutôt qu’escamotée peut assurer pour l’avenir un volume de commandes bien supérieur. |
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