(troisième prix du concours de l'encrier renversé - Ville de Castres 2006)
Traversée solitaire
Ça s’est passé si vite...
Le film repasse sans cesse dans sa tête, en boucle. Un instant de vie où soudain tout bascule. Car il sait qu’il lui faudra vivre avec ça et il manque de courage, ou en tout cas d’héroïsme pour affronter le fait d’être regardé comme un meurtrier.
Ils ont dit qu’il roulait trop vite. Qu’il avait trop bu peut-être... Ils ont parlé d’un chauffard, ce mot affreux qui classe et casse !
Il n’est rien de tout ça.
Il revit l’accident dix fois par heure. Il est arrivé dans la rue étroite et mal fichue, espèce de goulet d’étranglement, étrangement vide à cette heure, à une allure normale. Pas trente à l’heure ; il n’avait pas vu que c’était une zone trente. Mais ils l’ont tous reconnu : personne ne sait que c’est une zone trente. Il roulait à cinquante, peut-être un peu plus mais pas beaucoup.
Elle a déboulé devant sa voiture, est apparue subitement dans son champ de vision, trop tard, beaucoup trop tard. Il revoit la petite silhouette colorée, pimpante sous le soleil d’été, curieusement coiffée d’un chapeau en tricot de toutes les couleurs. Tandis qu’il pressait furieusement sur le frein, il a eu le temps de remarquer le paquet soigneusement ficelé de la boulangerie, avec le bolduc noué de cette manière particulière qu’ont les pâtissiers de faire un premier noeud, puis un deuxième, laissant une boucle pour tenir le carton bien haut et bien à plat. C’est curieux comme dans les moments de grands dangers, de grandes émotions, tous les sens se mettent brusquement en éveiI, comme l’homme peut percevoir avec une acuité sans pareil chaque détail de ce qui lui arrive. Tous les sens en éveil pour éviter le pire... Ou pour s’en rappeler chaque détail... à jamais...
Chaque fois qu’il revoit la scène, il a l’impression de la revivre. Il voit la petite forme surgir brutalement devant lui, comme sortie de nulle part, comme un cauchemar, un mauvais rêve. Il s’entend hurler “Non, non, non !”. Il sent son corps s’arquebouter sur le volant et tous les muscles de son dos se tendre dans un immense effort. Le pied écrase le frein, en vain, trop tard.
Il n’a pas vu les gâteaux voler, la petite fille si. L’impact a été brutal. À chaque fois que les images repassent dans sa tête, il se raidit à ce moment-là, entendant le bruit sourd et ressentant dans tout son corps le choc, comme si lui-même avait été blessé, touché.
Il ne s’est pas arrêté...
Il a poursuivi sa route. Il était couvert de sueur froide, dégoulinant de peur. Pour la première fois, il a senti l’odeur de la trouille, la vraie : celle qui attire les charognards et excite les salauds... Il ne sait même plus comment il est arrivé jusque chez lui. Il se souvient qu’il tremblait de tous ses membres et qu’il a cru ne jamais réussir à introduire la clé dans la serrure et ouvrir la porte. Il se rappelle qu’il a crié :”Maman !” et qu’il a eu le geste de jeter son cartable en bas à gauche de l’escalier. Futile espoir de tromper le temps, le prendre de cours, le visiter à contresens, pour revenir avant.... Quand il rentrait de l’école avec parfois des bleus au corps, parfois des coups de blues, mais toujours la certitude que sa mère était là, avec le goûter prêt et toutes les solutions, toutes les consolations. Quand les petites filles ne se trouvaient pas brusquement devant vous alors que vous conduisiez un engin inoffensif en apparence et transformé en un centième de seconde en donneur de mort, faisant de vous un meurtrier, un assassin....
La petite fille est morte. Elle avait huit ans. Elle a traversé sur un passage
piéton. Elle s’est engagée à l’abri d’une voiture garée là à gauche, l’a longée, tenant bien serré contre elle son paquet de gâteaux, puis sans jeter un regard vers la route, elle a avancé vers sa mort. Il n’a pas pu l’éviter. Avec toute la meilleure volonté du monde... Débile de dire ça : il avait “toute la meilleure volonté du monde” de ne pas faire ça, de ne pas vivre ça : qui peut en douter ? Avec toute la virtuosité d’un coureur automobile, il n’aurait rien pu faire non plus. Il roulait tranquillement, juste un peu plus vite que prévu. La route était vide. Au passage piéton, il n’a pas ralenti, puisqu’il n’y avait personne. Et puis, elle était là... Il a fermé les yeux, de terreur, puis les a rouverts pour la voir éjecter vers la gauche. Il a crispé les mains sur son volant et là, vraiment il a accéléré et il s’est enfui.
Bien sûr qu’il s’est enfui ! Qui aurait voulu s’arrêter pour affronter ça : la mort certaine d’un enfant, à cause de vous, à cause de votre présence à cet instant à cet endroit, comme une ignoble fatalité dont le poids ne vous quittera plus jamais.
Oh, depuis il les a entendus, les hommes de certitude... Ceux qui savent ce qu’il faut faire, qui sont sûrs de ce qu’ils feraient dans de telles circonstances. Eux, ils n’écrasent pas les petites filles, ils traversent la vie avec le rouleau compresseur de leurs vérités absolues et indiscutables, d’une vision intangible de ce qu’il faut faire et ne pas faire.
- Un accident, ça arrive à tout le monde. Mais au moins, on s’arrête !
- Le salaud, quand on pense qu’il s’est même pas arrêté !
- Ça ! On n’est pas près de le retrouver !”
- De toute façon, il en prendra pour quoi ? Trois ans, quatre ans dont la moitié avec sursis...
Il en a pris pour la vie, la vie entière et sans aucun sursis. La vie entière à
vivre avec la mort de cette gosse en bagage accompagné, le retrouvant à
chaque escale...
Ça fait deux nuits qu’il dort en s’abrutissant de somnifères, des somnifères de sa mère. Sa mère... à elle, il aurait dû sans doute...
Il n’a pas pu l’appeler. Mais elle, elle a téléphoné le lendemain pour prendre des nouvelles. Elle était au courant bien sûr. Tout le monde est au courant. Elle a dit :
- C’est vraiment horrible, cette histoire. Pauvre gosse... Et le type qui s’est enfui !
Et le type qui s’est enfui...
Et le type qui s’est enfui a dit :
- Oui, oui, ça va ! Non, rien de spécial ici. Rien de particulier au courrier. Vous rentrez quand ? D’accord, normalement, je serai là. Au revoir Maman... moi aussi.
Normalement, je serai là... Je serai là quand vous rentrerez de votre petit voyage en amoureux au soleil, détendus, bronzés, où vous êtes partis tranquillisés parce que j’avais réussi ma première année de droit, que le stress des exams était derrière moi et qu’Anaïs finissait l’année par un séjour en Angleterre avec sa classe. Où vous êtes partis, vous mes parents, en me laissant seul pour affronter une petite fille qui se jette sous ma voiture sans crier gare.
J’avais jamais pris cette rue-là. Qu’est-ce que je suis allé faire dans cette rue-là ? La rue Saint-Antoine... on pourrait en rire, jaune, très jaune. Je m’appelle Antoine, et qu’est-ce qu’il foutait mon saint patron, pour m’envoyer donner la mort dans une rue portant son nom ?
Il voudrait faire le vide et ne plus penser à rien. Oublier... Mais l’oubli ne s’invente pas, ne se décide pas. Et malgré lui, malgré la nausée qui, à chaque instant, le saisit, malgré les sueurs froides et le noeud au creux du ventre, il achète le journal et allume la télévision à chaque fois qu’il y a des infos. Les présentateurs s’en donnent à coeur joie : “La ville de Bargueil toujours sous le choc après le tragique accident... Le chauffard toujours en fuite... on recherche une camionnette blanche...”.
Seul le commissaire de police lui a semblé bienveillant. Il a demandé simplement que le conducteur du véhicule se fasse connaître. Il n’a pas dit : “se dénonce”, il n’a pas dit : “chauffard”... Il n’y avait dans sa voix aucune accusation...
Si seulement il n’était pas si seul... Il tourne en rond dans la maison vide, noyé d’angoisse. Il n’a rien mangé depuis deux jours et les crampes à l’estomac s’ajoutent à tous les maux qui tordent son coeur et son corps. Quand il est rentré, après, il a vomi toutes ses entrailles, affalé sur la cuvette des toilettes, les bras appuyés sur le bois clair de l’abattant... les spasmes lui ont semblé ne jamais devoir s’arrêter, ses jambes se dérobaient sous lui, une horrible migraine vrillait sa tête... Il s’est traîné jusqu’au canapé où il s’est affalé vide de tout.
Il est resté là sans rien faire. Depuis, il erre dans les méandres de sa mémoire, jouant sans trêve au jeu cruel du “si” : si j’étais passé par ailleurs, si j’étais resté plus longtemps chez Steph, si j’étais parti avec les parents... Dans la cuisine, à gauche de l’évier, dans la caisse où sa mère entasse les bouteilles en verre pour le tri, il y a encore la bouteille de champagne... celle de son permis de conduire obtenu quinze jours plus tôt. S’il avait loupé son permis, si seulement...
Il ne peut prendre aucune décision. Il a éteint son portable et ne répond qu’à ses parents.
Il a croisé le voisin ce matin en allant chercher le journal.
- Heureusement qu’elle était déjà cabossée avant, votre Kangoo ! Parce que sinon... avec ce qui s’est passé...
Petit rire. Connard !
La lumière du jour lui fait mal. Marcher dans les rues est une torture... La
vie des autres insouciante et gaie, les éclats de rire, les sourires et même les échanges sans joie, le précipitent vers le néant d’un monde marqué par l’infamie. Il est un meurtrier, un assassin, auteur d’un homicide et du délit de fuite. Le poids est trop lourd. Il a pensé bien sûr à avaler la boîte de somnifères pour tomber dans le gouffre bienfaisant de l’oubli, pour ne pas devoir vivre avec ça, toute la vie... Il a hésité à choisir l’ultime lâcheté... Il ne l’a pas fait.
Les parents sont rentrés plus tôt, plus tôt que prévu.
- Ce que ta mère m’énerve parfois ! Dés qu’elle s’éloigne de ses petits chéris, elle imagine le pire... Elle se faisait du souci... pour toi ! À dix-huit ans, franchement ! C’est vrai que t’as pas bonne mine... Au fait, j’ai vu la kangoo devant, le carrossier n’est pas passé la prendre ?
Il a sursauté.
La mère a posé sur lui un regard attentif, attentionné, doucement scrutateur, plongeant dans le tréfonds de cet enfant qu’elle a porté avec amour, qu’elle a conduit sur tant de chemins... Elle avait déjà fait le tour de la maison, noté les traces de souillures autour des toilettes, le réfrigérateur plein, le journal ouvert et le “NON” au marqueur noir en travers de la page. Elle a vu dans les yeux de son fils la douleur, la peur, l’angoisse et l’horreur. Elle a ouvert ses bras et l’a serré contre elle, à lui faire mal. Toute la souffrance dont crève son enfant s’est déversée en elle. L’espace d’un instant, ses épaules se sont affaissées, sous le poids, sous le choc. Puis elle s’est redressée. Elle a dit :
- Mon chéri...
puis :
- On y va ? Tu me raconteras en route...