(troisième du concours de textes courts Ecriture&Partage 2006)
Les lacets de Nona
Lorsqu’elle s’aperçut de sa maladresse, Mathilde fulmina contre elle-même car elle sut, d’emblée, qu’elle avait gâché la matinée de sa très chère Nona. Comment avait-elle pu se montrer aussi grossière en proposant à son arrière-grand-mère de lui lacer ses souliers ?
- Attends Nona, je vais t’attacher tes bottines.
Mathilde se serait giflée. Elle savait bien que Grand-mère Nona n’avait rien d’une impotente et se débrouillait seule pour tous les actes de la vie quotidienne. Nona n’avait pas bronché, faisant mine de ne pas avoir entendu la proposition de la jeune femme. Son visage s’était légèrement rembruni comme à chaque fois qu’elle se sentait blessée de ne pouvoir suivre le tempo de la vie devenu trop rapide et elle affichait toujours son petit air enjoué. Pourtant, Mathilde décelait une grande lassitude dans les yeux doux et clairs de son aïeule.
Grand-mère Nona avait quatre vingt-neuf ans. A peine plus haute et aussi menue qu’une enfant de dix ans, elle flottait dans ses habits intemporels ornés de guipures. Ses joues roses, qu’elle poudrait plusieurs fois par jour, et ses yeux bleu pastel qu’elle tenait souvent écarquillés tant la vie moderne semblait l’étonner, contrastaient avec la pâleur de son teint. Mathilde trouvait que sa Nona ressemblait à une poupée de porcelaine.
Avec infiniment de précaution et d’élégance, telle une ballerine filmée au ralenti, Nona avait posé, l’un après l’autre, ses pieds chaussés de ses éternelles bottines de cuir noir à lacets sur une chaise basse. Maîtrisant le tremblement incessant de ses doigts maigres et noueux, elle avait formé deux doubles nœuds sur chacun de ses souliers et son visage rayonnait de cette minuscule victoire gagnée sur l’inexorable marche du temps.
Depuis l’enfance, Mathilde avait pris l’habitude d’accompagner chaque mois son arrière grand-mère au cimetière. Quand elle n’était encore qu’une toute petite fille, elle devait courir derrière Nona pour ne pas risquer de la perdre dans le dédale des allées, surtout lorsqu’elles devaient traverser l’espace des enfants car Nona accélérait son pas devant les petites tombes blanches. Désormais, c’est Mathilde qui devait ralentir son allure lors des balades au milieu des défunts.
Parvenues devant le tombeau familial, grand-mère Nona sortit un chiffon de son cabas et, tout en entamant le récit des derniers évènements de sa vie, épousseta la dalle. Lorsqu’elle s’empara de la photo d’un beau vieillard à l’abondante chevelure de neige, Mathilde s’éloigna car elle savait que son aïeule avait besoin de rester seule avec l’arrière grand-père.
- Mon pauvre Nono, j’ai quelque chose d’important à te confier : je vois bien que ça l’énerve, la petite, que je mette tout ce temps pour lacer mes bottines. Tu crois que je vais pouvoir en trouver avec des fermetures Eclair ?