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Jeu n°20b

 
Post new topic   Reply to topic    A vos plumes ! Forum Index -> Jeux de plumes -> Archives -> Jeu n°20 : Le cahier de l'été
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Guylou
Plume de Simurgh


Joined: 01 Jun 2007
Posts: 2,843

PostPosted: 21/08/2007 07:54:16    Post subject: Jeu n°20b Reply with quote

Evasions

Un crachin qui vous glace jusqu’à la moelle tombe sans discontinuer depuis quinze jours d’un ciel parisien obsessionnellement gris. Le moral d’Anne est à zéro. Dans le métro, c’est la pub qui prend plaisir à la narguer. Ici, c’est le soleil, la mer, la plage de sable fin que longe un cycliste nonchalant, tout droit sorti des «Vacances de Monsieur Hulot». Plus loin, le port de Palavas-les-Flots, son phare, ses joutes sur le canal. Ou encore une pimpante chaumière entourée de bosquets de tamaris, de chevaux camarguais et de taureaux sauvages. Et des slogans vantant les vacances authentiques et pittoresques en Languedoc.
Un soir après son travail, Anne, n’y tenant plus, entre dans une agence de voyage dont elle ressort avec une réservation pour un petit hôtel, avec vue sur le canal lui a garanti l’hôtesse, en juillet, le mois le plus propice : pas trop de touristes, la tranquillité et le soleil assurés. Sur sa lancée, elle va décommander le rendez-vous avec son psy. « Plus besoin de votre aide, j’ai ce qu’il me faut » et elle exhibe sa réservation : «trois semaines à Palavas ». Le psy fait la grimace « à la rentrée alors ? ». « C’est ça, je vous donnerai la recette pour vos clients » dit-elle en claquant la porte.
Maintenant Anne est prête à tout supporter. Que le ciel soit gris, qu’il pleuve ou qu’il vente, elle n’a en tête que plages désertes, chaises longues, bateaux à voile et elle-même, immortalisant tout ça avec ses stylos encre de chine. Elle respire l’odeur de la crème solaire et des embruns.
La première nuit à l’hôtel n’est pas des plus reposantes. Sa chambre donne bien sur le canal avec vue sur le phare, mais le défilé incessant de promeneurs bruyants jusqu’à une heure avancée de la nuit n’était pas prévu, pas plus que le ballet des moustiques avec leurs Bzz obsédants. A peine endormie, elle est réveillée en fanfare par des éboueurs pas plus discrets qu’à Paris.
Un petit tour matinal en ville lui rend sa bonne humeur. Les magasins qui lèvent leurs rideaux, le marché multicolore sous les platanes, le chant des cigales, les interpellations joyeuses avec l’accent. Plus loin, les bateaux qui partent à la pêche, d’autres qui rentrent et déchargent leurs poissons. Le ciel est d’un bleu intense, et une petite brise iodée lui emplit les poumons. Elle revit !
Elle s’installe avec sa serviette sur un coin de plage tranquille et savoure un calme qui ne dure guère. Petit à petit son espace vital se rétrécit, d’autres serviettes se rapprochent de tous côtés. Des enfants courent partout, lui envoyant du sable dans les yeux.
Plus question de dessin. Elle prend un bouquin, sans succès, la promiscuité l’empêche de se concentrer ; les radios hurlent à tue-tête un RAP tonitruant : « les rappeurs ça fait peur, les beurs ça fait peur etc. »
Au bout de trois jours, Anne, à bout de nerfs, fait ses valises, loue une voiture, direction les Cévennes où elle a déniché une oasis de calme et de sérénité. Un gîte perdu au sein d’une châtaigneraie avec un torrent pour vous rafraîchir pendant les chaudes après-midi et le chant mélodieux des crapauds et des grillons pour accompagner vos nuits.
La carte postale reçue par ses collègues de travail étonnés de son absence est libellée comme suit : « Sur les traces de Stevenson. Retour à Paris différé. »


L’homme de la plage


Emergeant péniblement du sommeil, karen mit un moment à se souvenir de l’endroit où elle se trouvait. Tout avait commencé hier…hier, sur la plage. Jeune femme romantique, elle avait cru trouver son Prince charmant dans cet homme mystérieux, ce beau ténébreux qui restait des heures à contempler la mer, peu soucieux de bronzette, de baignade ou de flirt. Karen avait entendu deux jolies baigneuses s’esclaffer «un cinglé, un pédophile... t’as vu comme il regarde les gamines…» Cette perfidie avait renforcé le désir de Karen de lier connaissance avec l’homme. Le destin lui en avait bientôt fourni l’occasion. Lorsqu’elle s’était tordu la cheville en trébuchant, il était venu à son secours. « Simple foulure », avait-il déclaré après avoir palpé le pied et l’avoir remis en place d’une traction, mais il faut un bandage ; j’ai ce qu’il faut chez moi…mais si vous préférez, je vous conduis chez un médecin…
«Oh, chez vous !» avait soupiré Karen en un gémissement de plaisir entre deux gémissements de douleur. L’homme l’avait soutenue jusqu’à sa voiture et une demie heure plus tard ils étaient arrivés chez lui, une maison isolée perdue dans la garrigue de l’arrière pays. Lorsqu’il lui avait bandé le pied avec des gestes précis, elle lui avait demandé «Vous êtes médecin ?» Il avait répondu avec véhémence «médecin… Non ! Non !» Ensuite, il avait déclaré qu’elle avait besoin de repos ; Il lui avait fait avaler un cachet et elle avait sombré dans le sommeil.

Elle était tout à fait réveillée maintenant et résolue à découvrir le secret de cet homme. Se traînant tant bien que mal, elle sortit de la chambre et se dirigea vers la pièce contiguë, d’où il avait ramené les bandages la veille.
Elle y trouva des ouvrages médicaux, un stéthoscope, un de ces stylos coûteux dont usent souvent les médecins et un bloc de papier à entête «Docteur Marc Legoff ». Tout cela semblait à l’abandon depuis longtemps. Dans un tiroir, elle dénicha des photos de fillettes et un révolver. Son imagination s’enflamma en se rappelant les réflexions des deux baigneuses. Pas de doute, ce type avait été radié pour pédophilie et maintenant, il faisait partie d’un réseau… il venait sur la plage, pour repérer des fillettes…Pourtant il l’avait soignée. Peut-être voulait-il en faire sa complice…
Elle devait quitter cette maison…elle en savait trop !

Un bruit… Karen se retourne et reste figée de terreur : Legoff est là, il lui lance «Vous en savez trop… autant que je vous dise tout !» Quatre ans auparavant, médecin, divorcé et père de deux fillettes, il les avait emmenées à la plage et elles s’étaient noyées. Il n’avait pas réussi à les ranimer. Rongé de culpabilité comme médecin et comme père, il avait abandonné l’exercice de sa profession et venait régulièrement se recueillir sur la plage fatale.

Il pose une main sur l’épaule de Karen qui sanglote de pitié et de honte. «Ne pleurez pas, murmure-t-il. Il y a quelques jours, j’ai acheté ce révolver, décidé à en finir. Maintenant, je sais que je veux vivre. Grâce à vous, j’ai retrouvé la joie de soigner. Je me sens à nouveau médecin, ma vie va recommencer et si vous le voulez, vous pourrez encore beaucoup m’aider.» Il sort un mouchoir et d’un geste tendre, il sèche les larmes de Karen, des larmes de bonheur à présent.


GENEALOGIE

Le télégramme en main, Louise se rappelle avec amertume ce jour où elle aperçut l’enveloppe et sa surprise lorsqu’elle vit le timbre de la RFA. La généalogie avait toujours été sa passion. Elle avait relevé et pointé avec patience et obstination son nom sur des listes sans fin espérant entrer en contact avec d’éventuels membres dispersés de sa famille.
En cet après guerre, Louise avait promis à son père, de retour d’un camp de la mort, de rechercher leurs racines, elle qui était la dernière à porter leur nom.
Une écriture penchée, soignée, portée par une fine plume à l’encre noire recouvrait la page sur laquelle un texte en parfait français présentait son auteur. Il s’agissait d’un homme, allemand, mélomane et chirurgien de profession. Il apportait des informations sur ses origines, promettant de prouver l’authenticité de ses dires par des papiers officiels.
La provenance de la lettre n’étonna pas Louise qui avait entendu son père évoquer l’exil d’une partie de sa famille en Allemagne lorsque les protestants furent contraints de s’exiler de France après la révocation de l’Edit de Nantes.
Les relations entre les deux cousins se développèrent et une invitation fut lancée à Louise. Ils se virent souvent et Louise découvrit la musique grâce à ce lointain parent qui transmettait sa passion avec une incomparable fougue. L’âge de Sigmund recréait à Louise une présence paternelle et les nombreux séjours dans la maison sur cette grève de la Brême lui étaient d’un grand réconfort.
Leurs discussions enchantaient Louise. Un point de désaccord, cependant, se faisait jour : les questions touchant aux conditions de vie dans les camps de la mort. Louise avait de plus en plus de mal à accepter les positions de Sigmund et s’efforçait d’attribuer leurs divergences au fait de leur différente appartenance nationale.
Un jour que Sigmund s’attardait à la pêche au large, Louise entreprit de consulter plus en détail les documents contenus dans le coffret qu’il lui avait ouvert lors de sa première visite. Elle parcourut ceux déjà vus et trouva une liasse rangée tout au fond. Elle fut frappée de stupeur en découvrant des photos montrant Sigmund entouré d’officiers et responsables nazis, elle essaya de se rassurer se disant qu’il était allemand et qu’après tout, cela n’était guère étonnant. Sa stupéfaction s’accrût lorsqu’elle vit une brochure montrant Sigmund en train d’opérer sur des prisonniers de camps semblables à celui dont était revenu son père. Elle ne pouvait en croire ses yeux et une angoisse épouvantable s’empara d’elle.
Elle ne resterait pas une seconde de plus dans cette maison ! Elle se précipita dans sa chambre, rassembla ses affaires, boucla ses bagages et prit la fuite dans un état de panique grandissant.
Sigmund accostant aperçut sa silhouette en fuite ne comprenant pas ce qu’il se passait Lorsqu’il entra et vit les documents éparpillés il réalisa et prenant sa voiture se mit à la poursuite de la jeune femme. Leur rencontre n’apporta aucun soulagement à Louise qui lui déversa toute sa rancœur criant qu’aucune excuse, aucune parole ne pourraient diminuer le mal exercé par des êtres comme Sigmund, qui n’avaient rien d’humain.
Aujourd’hui, Louise a appris le décès de Sigmund et rien n’est venu apaiser la haine qui flambe au fond de son cœur.


Perdu !

Je cours comme un dératé à travers la jungle, aiguillonné par une peur encore plus forte que la douleur qui vrille la partie gauche de mon dos – je dois avoir une vilaine plaie. Soudain j’arrive sur une plage « de rêve »... si on fait abstraction des hurlements de terreur qui en plombent un peu l’ambiance. Me dirigeant à l’oreille vers la source du bruit, je découvre un spectacle d’apocalypse : d’énormes morceaux de ce qui fut notre avion sont éparpillés aux quatre coins de la plage, un réacteur tournant encore, et ce qui reste des passagers court dans tous les sens en hurlant, pleurant, gémissant, et bien sûr, en appelant au secours.

C’est pour ma pomme, pensé-je, résigné. En effet, je suis médecin. Et en tant que tel, je suis soumis à la célèbre Malédiction d’Hippocrate qui décrète que, où que nous allions, il y ait toujours sur notre chemin une catastrophe qui nous oblige à bosser au-delà de nos horaires de travail.

Je prends les « patients » dans l’ordre où ils m’appellent. Un type coincé sous un énorme morceau de ferraille hurle comme un forcené ; après l’avoir désincarcéré, je sacrifie ma cravate et en fais un garrot pour sa jambe. Sitôt fait, je suis interpellé par une femme enceinte jusqu’aux yeux... en pleines contractions, évidemment ! Pour m’en débarrasser rapidement, je fais appel à un jeune mec qui ne doit pas avoir souvent l’occasion d’approcher une fille aussi jolie, si j’en juge par sa silhouette à la Moby Dick. Et c’est là que j’aperçois le couple de l’année : un jeune éphèbe faisant ce qu’il croit être du bouche-à-bouche à une grosse Black entre deux âges – surtout le deuxième. Pour éviter que cet imbécile n’achève la vieille, je prends le relais. Le jouvenceau met en doute ma technique (il est « maître-nageur-sauveteur », m’apprend-il, il sait de quoi il parle !), avant de me proposer la solution du siècle :
- On pourrait lui faire un trou dans la gorge ! Vous savez : pour lui mettre un stylo !
- Oui, très bonne idée ! Trouvez-moi un stylo ! réponds-je à Forrest Gump, qui détale aussitôt, tout excité.
Ouf. D’autant que la vieille Black finit par respirer, après quelques secondes d’un massage cardiaque énergique. Je vais peut-être enfin pouvoir en faire autant ? Que nenni ! C’est le moment que choisit l’aile de l’avion pour menacer de s’écraser sur la femme enceinte, toujours flanquée de sa baleine ! Je me rue sur les futures victimes qui bien sûr n’ont rien remarqué, et j’arrive à les sortir de là juste avant que l’aile ne s’écrase sur la place qu’ils occupaient, en provoquant une explosion du plus bel effet.

Je m’éloigne un peu, ne rêvant plus que de solitude. Mais je suis rattrapé par Forrest Gump qui, tout essoufflé par sa collecte, me tend suffisamment de stylos pour pouvoir ouvrir une papeterie dès notre retour dans la civilisation.
- Je ne sais pas lequel est mieux, murmure-t-il.
- Ils sont tous très bien, merci ! lui assuré-je, ahuri et attendri malgré moi par tant de candeur.
Le regard qu’il me retourne n’est pas sans évoquer Lassie-chien-fidèle, en moins expressif peut-être.

Je n’en reviens pas de subir tant de galères dans une même journée : j’ai beau m’appeler Jack, on n’est pas dans « 24 heures chrono » tout de même !


Karaoke

Génial ce type qui se contorsionnait à la Benabar en chantant « Bon anniversaire, joyeux trentenaire ! » Presque aussi vrai que le vrai, mon idole dont je connaissais les succès par cœur ! Je n’ai pas pu résister, j’ai sauté sur la miniscène et joint ma voix à celle du quadragénaire. Nous avons terminé la chanson main dans la main sous les applaudissements du public et il m’a bien évidemment offert un verre. Deux solitaires attablés parmi une faune bruyante. Moi béate, tout étonnée de mon audace, face à ce beau brun aux yeux verts. Il ne tarda pas à m’entraîner vers la sortie.
— Votre prénom ?
— Laura.
Et j’eus droit à un couplet de la « Laura » de Johnny Hallyday auquel je répondis par un éclat de rire. S’ensuivirent quelques mesures de « C’est bon pour le moral. » On sortait d’un karaoké, OK, mais si ce type ne s’exprimait qu’en chansons, notre conversation allait vite être limitée. Je goûtai toutefois ce soir-là la douceur d’une promenade à deux au bord de l’océan. Luc était en vacances, seul… besoin de faire le point… J’étais seule aussi, passablement déprimée après un divorce pénible. Devant mon hôtel deux étoiles, il me proposa un rendez-vous pour le lendemain. Il y en eut beaucoup d’autres. Il n’oublia pas, après le troisième, d’interpréter en lalalala, le quatrième de Jean Michel Jarre. Il disposait d’un vaste répertoire qu’il accommodait à toutes les sauces. Avec un plat de crustacés, j’eus droit à « À la pêche aux moules … ». Au zoo, devant la cage aux petits singes, il entonna Le Gorille de l’ami Brassens. Lorsque nous sortions de l’eau pour nous étendre sur nos matelas de plage, nous bronzions « Au soleil » de Jenifer. Nous fîmes quelques ballades en bicyclette qui déclenchèrent inévitablement : « À Olonne, en vélo, on dépasse les autos ! » Pauvre Jo ! Nous vivions une curieuse relation, compagnons de promenades satisfaits de briser leur solitude. De mon côté, j’appréciais les invitations au restaurant, les soirées en boîtes copieusement arrosées de champagne, les excursions dans son coupé grand luxe, qui me faisaient plus de bien que les pilules prescrites par mon médecin. Luc exigeait bien peu en retour. Quelques baisers furtifs, son bras autour de mes épaules. Je le soupçonnai de préférer les hommes jusqu’au soir où il me proposa de prendre un verre dans sa chambre. Hôtel quatre étoiles : mon chanteur n’était pas gêné aux entournures… Ce qui devait arriver arriva. Après l’effort, une voix de ténor fatigué résonna à mes oreilles : « Aimer, c’est ce qu’il y a de plus beau, aimer c’est monter plus haut… » Je ne sais pas combien de marches il avait gravi, mais moi j’étais restée au bas de l’échelle ! Pauvre Luc, beau et con à la fois, c’est tout ce qu’il m’inspirait. Quand il me demanda de m’installer avec lui, au son du « Je t’aime » de la Fabian, je pris peur. Après avoir fait mes bagages dans ma chambre sous les toits, je sortis une carte postale et mon Bic de mon sac à main et rédigeai mon mot d’adieu, à la Voulzy : « Quand vient la fin de l’été sur la plage, il faut savoir se quitter… Je déposai le courrier à l’aube à la réception de son hôtel et m’enfuis vers la gare. Le honte me tarauda pendant le voyage : il avait su me faire oublier mes ennuis, je n’avais pas su le quitter décemment.


Rencontre Electrique

Tout était parfait. C’était une belle journée d’août et la mer n’avait pas été aussi chaude depuis longtemps. Une journée où seul l’afflux de touristes était à craindre, mais je ne m’en faisais pas : cela faisait déjà quelque temps que je fréquentais cette plage et je m’étais trouvé un petit coin tranquille pour me prélasser sous le soleil qui, cette année, avait un peu trop espacé ses visites à mon goût.
Je m’étais installé, en attendant les premiers touristes, un peu en retrait, dans les rochers, là où seuls les pécheurs de crevettes s’aventuraient, lors des bonnes marées. Le soleil n’était pas encore au zénith que déjà les touristes, allongés les uns à côté des autres et huilés de crème solaire, faisaient fâcheusement penser à un malchanceux ban de sardines. Pas une de ces personnes de passage n’avait pensé à aller voir un peu plus loin que le bout de son nez, la plage communale surpeuplée, pour aller visiter les petites criques paradisiaquement tranquilles où seuls quelques habitués se baignaient. Je connaissais bien évidemment l’existence de ces calmes petits bouts de plage, mais mon humeur du moment était particulièrement extravertie : je rêvais de rencontres et d’expériences nouvelles. Pour cela, je m’étais un peu éloignée de la troupe familiale et restais près du rivage dans l’espoir d’y trouver ce que je cherchais.
Je m’approchais d’une bande de jeunes gens qui se partageaient un masque et un tuba et s’essayaient à la plongée sous-marine lorsqu’une jeune fille juste derrière moi se mit à hurler. Aussitôt, un autre cri lui répondit et la panique se répandit comme une traînée de poudre le long des serviettes qui recouvraient la plage. Tout cela était tellement désordonné que je ne pus saisir de quoi il s’agissait et me retrouvais tout d’un coup seule dans l’eau. Maintenant que j’y repense, tout aurait pu se passer autrement. J’aurais pu m’éloigner calmement, sans succomber à la panique, mais, on me l’a souvent répété : je suis influençable et impressionnable. Toute cette panique, ces cris, ces gens qui s’enfuyaient en courant, ça m’a fait tout drôle : peu à peu, la peur s’est emparée de moi et je suis devenue électrique, oui c’est le mot, électrique, je me sentais prête à exploser, comme une bombe. Alors, quand ce monsieur s’est précipité vers moi en hurlant « Mon Mont Blanc ! Qui est l’idiot qui a jeté mon Mont Blanc dans l’eau ? Vous savez ce que ça coûte ? », ça a éclaté. Il a quand même été salement électrifié, mais comme le médecin était déjà sur la plage, il a été rapidement pris en charge. Du moins, je suppose, je ne suis pas restée pour vérifier, je me sentais tellement mieux, tellement grande ! J’ai couru de toutes mes nageoires pour l’annoncer à ma famille : j’avais passé le premier niveau, j’avais électrifié mon premier humain ! Tous les horizons s’ouvraient à moi.


Un ami pour la vie.

Sur le bureau de palissandre, outre la lampe céladon, un fouillis de dossiers en souffrance, des publicités bariolées, des enveloppes froissées, plusieurs blocs d'ordonnance et l'arsenal habituel des crayons, stylos et autres trombones. Non que le maître des lieux soit fâché avec l'ordre, mais il préfère consacrer son précieux temps à écouter ses clients plutôt qu'à se transformer en femme de ménage. Quant à laisser une étrangère traquer la poussière dans le saint des saints, pas question! De toute façon, un bureau rangé au carré comme un lit militaire, le stresse et lui rappelle de fâcheuses altercations avec des adjudants bornés, plus têtus qu'un troupeau d'ânes rouges…
Ce matin, puisque exceptionnellement le prochain patient ne s'est pas encore précipité d'autorité sur le siège à lui réservé, le docteur Michel s'offre une pause café-cigarette, ce même intermède qu'il va peut-être déconseiller fortement à son prochain interlocuteur, au besoin en faisant les gros yeux afin d'accentuer la portée de la prescription…
Le soleil, pénétrant par la porte-fenêtre, vient accrocher un éclat d'or sur le capuchon moiré d'un stylo qui fait le beau dans son pot de majolique, fort de sa longue expérience des lieux. Le médecin sourit. Il n'est plus le généraliste patenté, âgé de quelque soixante années et pourvu d'une clientèle confortable. Il a soudain douze ans. Il vient de faire sa communion solennelle, ce qui lui a permis une fois effacées les tièdes résolutions prises durant la cérémonie de profiter pleinement du repas de famille et des cadeaux ouverts pour le plaisir de tous. Le stylo en faisait partie, don d'une anonyme tante à moustache. L'amour ayant souvent des foucades imprévues et des détours obscurs, le garçon s'était entiché de cet objet utilitaire, bien modeste au demeurant, l'élevant à la hauteur d'un talisman. Celui-ci avait esquissé ses poèmes d'adolescent fiévreux, traduit en mots de velours ses premiers émois, galopé à bride abattue sur les innombrables feuillets des cours de médecine… Il avait surtout été la cause d'une de ces peurs terribles dont on se souvient le reste de la vie. Cet été là, la destination des vacances familiales se trouvait être Belle Ile en Mer et plus particulièrement une minuscule maison de pêcheurs, non loin de l'anse de Goulphar. Cette étroite ria tapissée de bruyères mauves et d'ajoncs en fleurs, à l'eau turquoise, terminée par une étroite langue de sable fin, était vite devenue le lieu privilégié des après-midi ensoleillées. Immanquablement, le stylo était du voyage et occupait le temps de des ondulations bleu roi lorsque la fraîcheur de la mer interdisait toute baignade. Ce satané engin devait avoir envie de solitude puisque, certain après-midi de triste souvenance, il avait poussé l'incongruité jusqu'à disparaître sous une fine couche de sable au revers d'un galet. Le chagrin du garçon avait été sans limites et il sanglotait nerveusement lorsqu'il avait rejoint seul la maison des vacances. Ce n'est que tard dans la soirée, que le fugueur avait consenti à scintiller à la lumière de la torche paternelle et à éprouver les délices escomptés des retrouvailles… Près d'un demi-siècle après, cette simple évocation amenait encore des perles d'eau au coin des paupières affaissées du bon Dr Michel.
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Avant le jour de sa mort, personne ne sait exactement son courage... Jean Anouilh
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