Guylou Plume de Simurgh

Joined: 01 Jun 2007 Posts: 2,852
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Posted: 19/11/2007 08:53:55 Post subject: Les textes |
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Madame la Reine du Petit Peuple Caché,
Lors de mon voyage à Alfaborg sur la côte Est de l’Islande j’avais nourri l’espoir de vous rencontrer. A mon grand regret le rendez-vous fut raté. Trop de touristes, trop de curieux aux alentours. Comment avez-vous pu tolérer une table d’orientation au sommet de votre forteresse immémoriale. C’est insensé ! D’habitude, les Islandais ont beaucoup plus d’égard et de respect envers le Petit Peuple Caché. Ils vous aiment et vous craignent.
La pierre que m’avez permis d’emporter, témoin des nombreux tumultes de la nature et marquée par les feux de l’éruption volcanique du Krafla a créé un lien entre votre peuple et moi. La nuit des solstices, pendant un court moment, la pierre s’éclaire, devient brûlante – pas besoin d’allumettes – comme si elle commençait à revivre l’éruption volcanique. Pendant ce court instant j’ai pu entrevoir votre monde. C’est ainsi que j’ai vu le Père Noël aidé des lutins enfiler ses bottes, remonter ses bretelles, mettre sa veste et se préparer pour la distribution des cadeaux. J’ai bien ri quand il est monté sur la balance en tâtant son ventre. Il doit craindre de rester coincé dans un conduit de cheminée pendant sa tournée…C’est vrai qu’il ne mincit guère d’année en année.
Une autre fois j’ai assisté à la fête du printemps à Alfaborg. C’était extraordinaire ! Tous ces Elfes jaillissant un a un de votre forteresse et s’élevant dans les airs, formant une immense farandole puis s’éparpillant partout, enivrés par le nectar des fleurs et la lumière du jour retrouvée.
Il m’a aussi été permis de voir le travail admirable auquel se livrent les gnomes pour la sauvegarde des espèces animales. Combien d’oiseaux blessés ont-ils soignés, combien de petits égarés ont-ils ramenés à leur mère. A ce que m’a dit Rien Poortvliet, le biographe des gnomes, ce sont eux qui ont choisi les lieux et qui ont construit votre forteresse. Au travers de deux magnifiques livres (Albin Michel 1979) il a reproduit et expliqué la vie que mène le Petit Peuple Caché. Il a essentiellement parlé des gnomes, qui l’ont invité à deux reprises à venir partager leur vie.
C’est pourquoi je vous adresse à mon tour ma demande. J’ai trente ans, je suis très attaché à la nature et à sa protection. Avec la crise de l’emploi chez les hommes, je me tourne vers votre peuple, auquel je pourrais à coup sûr être utile. J’ai fait beaucoup de petits boulots, toujours en rapport avec la nature. J’ai taillé et attaché les vignes, j’ai surveillé les expérimentations végétales, afin qu’elles soient menées conformément aux protocoles écologiques, j’ai participé à l’observation très stricte des cahiers de charges concernant la culture et la récolte des pommes et j’ai même fait fonction de Père Noël sur la grand place de ma ville.
Je puis vous être très utile également dans l’apprentissage des logiciels de bureautique auxquels vous êtes certainement confrontés. Je peux aussi vous raconter durant les longues soirées d’hiver les sagas du peuple d’Islande et vous chanter leurs « rimurs » médiévaux à moins que vous ne préfériez entendre les ballades de nos troubadours.
Noël approche et j’espère que vous m’accorderez la chance d’intégrer ce monde du Petit Peuple Caché dont vous êtes la reine, et je vous salue avec beaucoup de respect.
A ma fille
Nous étions pauvres, c’était l’hiver, le froid mordait les sangs.
Une veille de Noël, en ces moments de disettes, ne signifiait rien à mes yeux, jusqu’alors.
Ta mère, j’en suis sûr, me le reprocha jusqu’à son dernier souffle.
Lorsque les voisins nous l’apprirent, elle fut tellement blessée, si impuissante, qu’elle ne dit plus mot durant plus de trois années, au bout desquelles elle me quitta à son tour.
Tu étais jeune, si jeune mon enfant. Et moi tellement dur.
Quelle crainte je devais t’inspirer pour préférer rester dans ce froid, pieds nus et sans capuchon sur tes cheveux blonds.
Tu n’étais vêtue que de ce que ton frère ne mettait plus. Ses bretelles elles-mêmes n’auraient pas suffit à tenir ce pantalon trop long. Et ces chaussures! Celles, trop grandes, de ta grand-mère qui venait de mourir, et qui aujourd’hui, doit prendre soin de toi, comme elle l’a toujours fait. En ce jour, tout ce qui m’importait vraiment était, comme tous les autres jours, ce que mes enfants pourraient ramener d’argent, en vendant l’un des lacets, l’autre du cirage… et toi petite, des allumettes.
Ce soir là, lorsque je ne te vis pas revenir, ce fut la colère qui occupa mon esprit la première, tellement certain que tu t’étais réfugiée, ici ou là, dans une de ces maisons où l’envie, la luxure et les apparats n’auraient fait qu’appauvrir ton âme. D’où tu n’aurais plus voulu partir, tu aurais pu y oublier ta famille, et peut être y trouver ce que ton propre père n’a pu t’offrir. J’enrageais!
Et puis les heures passant, ton frère et ta sœur revenant, avec il est vrai, peu de recette en poche pour un soir de réveillon, la colère fit place à l’inquiétude. Ma fierté d’alors, ne me fit pas l’avouer avant bien longtemps.
Mon enfant, pourquoi t’être cachée, toute la nuit durant, plutôt que rentrer près de tes parents? Bien sûr je le sais, bien sûr je le regrette: des années à endurer les coups de ma baguette!
Cette nuit de bonté pourtant nous vit accepter un festin de la part de notre voisin, pour des gens comme nous qui ne connaissions que le lait de notre chèvre et le pain. Un petit rôti d’oie, je suis sûr qu’il t’aurait ravie, et un nectar de fruits que sa femme nous avait gardé afin de nous donner le goût de quelques festivités. Mais tu n’arrivais pas.
Hélas à l’aube de ce fameux jour de la Saint Sylvestre, ces mêmes voisins prirent ta mère par la main pour nous guider jusqu’à cette rue, où nous te retrouvions étendue dans la neige, si peu couverte devant tous ces juges plaignant le spectacle. Cette sacrée boite d’allumettes brûlée dans son entier, et une chaussure, écrasée, près de tes mains. Je connu à ce moment le remord.
Et aujourd’hui et depuis tant d’années maintenant, une sensation revient sans cesse à moi: ton corps marqué par tes souffrances, ne paraissait rien à côté de ce sourire qu’il me parut lire sur tes lèvres. Juste avant de connaître, enfin, le soulagement de ce froid, de ta faim, et de tes chagrins, juste avant de connaître le beau monde doré qui t’étais réservé, peut être m’aurais-tu pardonné?
Lettre à l'absent.
Rovaniemi le 13 novembre 2007
Mon cher futur ex.
Tu vas sans doute être surpris, voire choqué, par l'en-tête sans équivoque que j'ai choisi d'utiliser comme tu l'as peut-être été par ma lettre elle-même, mais qu'importe! Aujourd'hui, je n'en peux plus de garder le silence. Aussi, après mûres réflexions, me suis-je décidée à t'écrire poste restante. Un jour ou l'autre, forcément, ces lignes finiront bien par arriver jusqu'à toi.
Rassure-toi! Je n'ai divulgué à personne mes intentions. Tout ce qui va suivre restera entre nous. Ce sera notre dernier secret, car je ne tiens nullement à exposer notre vie intime et mes états d'âme sur la place publique et je ne voudrais pas non plus te planter un poignard dans le dos en révélant aux quatre vents que, oui, parfois, souvent, le Père Noël adoré des enfants, loin de l'image édulcorée qu'on a de lui, peut être une fichue o…
Car vois-tu, contrairement à toi qui, pour cause de réincarnation annuelle, te situe hors d'âge et hors du temps, moi je vieillis. Je vieillis même cruellement ces derniers temps! Sache bien que tu en es la cause, l'unique cause, pour m'avoir abandonné à ma solitude et au divin nectar qui a tenté de pallier ton absence près de dix mois par an. A présent, nos enfants ont grandi et ont pris leur envol vers des cieux plus cléments, vers une vie future à conjuguer au présent. ( Ces mêmes enfants, soit dit en passant, que tu as négligés copieusement eux aussi pour mieux consacrer tes jours à ceux des autres, suprême dérision! S'ils ne t'ont jamais rien reproché, du moins ai-je souvent lu dans leurs yeux, une lueur de tristesse infinie. Ainsi que le disait fort plaisamment un célèbre humoriste dont tu pourras t'amuser à deviner l'identité: Le Père Noël ne fait jamais de réveillon dans sa maison, car il rentre au mois de mai ; ce n'est plus la saison…)
L'isolement glacé des interminables hivers du Nord, c'est terminé pour moi. Notre histoire va s'arrêter là, exactement où tes tâches à répétition ont décidé de la laisser. L'heure est venue pour moi de labourer un autre sillon. Libre à toi à présent de composer ta vie à ta guise. De toute façon, entre tes amis, tes rennes et tes jouets, tu dois depuis longtemps avoir banni le mot solitude de ton vocabulaire personnel.
Le 6 décembre ne sera pas, pour la première fois depuis longtemps, une date concurrentielle, rayée dès le Jour de l'An sur l'éphéméride familial. Ce jour, là sera pour moi un jour de joie infinie. Oui, tu as compris, je m'en vais cultiver une autre vie à deux en m'arrimant solidement aux bretelles du bon St Nicolas. Si tu considère ma défection comme la pire des trahisons, demande-toi simplement si durant toutes ces années et l'invraisemblable faisceau de tes pérégrinations, tu as imaginé qu'il pouvait y avoir pour moi, ne serait-ce qu'un strapontin, sur ton maudit traîneau! Ainsi que le clame le proverbe: qui sème le vent récolte la tempête. Elle a mis longtemps à accourir de l'autre bout de l'horizon, mais maintenant qu'elle souffle à gorge déployée, précédant l'hiver de quelques longueurs, elle bouscule tout et m'emporte avec elle!
Il reste trois allumettes dans la boîte bleue. Elles pourront te servir pour l'autodafé des souvenirs.
Celle qui bientôt ne sera plus ta mère Noël mais une femme ordinaire, aimante et aimée.
Conscience mon amie,
Tu m'as accompagné toute ma vie et à l'heure du grand bilan, voilà que j'éprouve le besoin de t'écrire.
D'aucuns prétendent que tu n'existes pas et que chacun mène son existence comme bon lui semble. Moi je sais que tu as deux visages et tu m'as soufflé le chaud et le froid te montrant tour à tour "bonne" ou "mauvaise".
Quand j'étais un fringant jeune homme, les pouces crânement coincés dans mes bretelles, je m'enflammais sans avoir besoin d'allumettes au premier jupon qui passait. J'étais réputé pour avoir autant de moralité qu'un chat de gouttière. Cela ne me gênait pas. Je considérais que je donnais autant de bonheur que j'en recevais aux jeunes personnes que je courtisais. Comme moi, elles devaient ressentir l'émoi des premières rencontres, l'aventure de la découverte d'une personnalité, la satisfaction de l'ego à constater que l'on plaît. Elles devaient apprécier le plaisir des sorties, des dîners, des spectacles, de la passion ! Les quittant toujours au moment le plus exaltant de notre liaison, je leur évitais de voir s'affadir et mourir notre flamme dans la banalité du quotidien. Bref, Conscience mon amie, tu ne me tourmentais pas et me laissais le sentiment d'autosatisfaction d'être droit dans mes bottes, comme disait mon grand-père, et de n'avoir en rien à rougir de mon attitude.
Et puis, la guerre est arrivée. Je n'ai pas eu à t'interroger pour savoir quelle conduite adopter. Le cœur vibrant, j'ai intégré les troupes pour sauver mon pays… La belle affaire ! J'ai découvert l'horreur des tranchées, la douleur de perdre ses amis, l'infamie de devoir tuer, pour l'honneur. Alors je t'ai interrogée : Pourquoi te sentais-je mauvaise alors que j'avais accompli ce qui semblait être mon devoir ? A ce moment-là, tu m'as apporté le doute, l'angoisse, les larmes.
Quand la paix est revenue, je t'ai fait taire et j'ai voulu retrouver mon insouciance d'avant. C'était une gageure, la guerre avait aussi tué ma jeunesse.
Mais voilà que la vie m'a de nouveau souri : j'ai rencontré l'amour et me grisant de son brûlant nectar, je me suis laissé emporter dans son tourbillon.
Le soir où elle m'a annoncé qu'elle attendait un bébé j'ai paniqué et me suis enfui. Pendant huit jours tu m'as infligé les pires tourments. J'essayais de te convaincre que tout allait bien et que j'avais agi au mieux – je n'étais pas mûr pour assumer une famille, je ne pouvais rien leur apporter de bon, etc.. – mais impitoyable, tu me tenais éveillé la nuit me montrant la noirceur de mon comportement.
Au final, pardon de te décevoir mon amie, mais ce n'est même pas toi qui m'as donné la réponse à mes questions. C'est l'amour ! Quel idiot j'étais ! Je l'aimais tout simplement et ne pouvais pas vivre sans elle. Alors je suis retourné me jeter à ses pieds et me suis avoué que j'avais hâte de tenir notre enfant dans mes bras. Tu n'y étais pour rien, mais tout à coup tu t'es sentie drôlement bien.
Au fil des années, j'ai accepté et compris ta présence. Je me suis toujours efforcé d'être à la hauteur de tes attentes, de ne pas déchoir et grâce à toi, j'espère avoir été un homme honnête.
Nous avons parcouru un long chemin ensemble et je voulais que tu saches que je suis heureux, à la veille de mon départ pour l'au-delà, d'être en paix avec toi.
Reprenez moi.
Laissez moi revenir. Je vous prie.
Je vous en supplie.
Je sais, j’ai été prévenu. On m’a conté les histoires. On m’a chanté les chansons et répété les proverbes.
On m’a supplié.
Vous m’avez supplié de rester.
Je ris, je ris à l’idée que vous m’avez supplié de rester.
Ce n’est pas l’éternité que je veux regagner.
Je la regrette, oui, notre éternité. L’éternité est vivable, chez nous. Ou chez vous ? Est-ce devenu chez vous ? Je me sens de chez nous. Je ne suis pas d’ici.
Je ris, je ris à l’idée de l’éternité.
Une éternité sur terre…
Ce serait la bonne punition pour ceux qui trahissent. Je n’ai pas trahi, non je ne vous ai pas, je nous ai pas trahis. J’ai cru.
Excusez-moi, pardonnez-moi. Reprenez moi.
Vous ne comprenez pas, vous ne savez pas.
Les hommes coupent tout en deux.
La vie est séparée de la mort, l’âme séparée du corps. Ils séparent les forts des faibles, les puissants des enchaînés, l’art de la science, la pensée de l’acte, la volonté de la souplesse, le pouvoir du vouloir, je pourrais en emplir des pages.
Les humains ne vivent pas, ils se battent, ils luttent sans cesse. Tout est coupé en deux et chaque partie doit être ennemie de l’autre.
Je suis l’ennemi de la femme que j’aime encore et elle, la mienne.
Je n’ai pas trahi ; j’ai cru. Mais ici l’amour est une allumette, que l’on jette lorsqu’elle a brûlée. Et chacun a un rôle à remplir, et on étouffe la flamme. Je suis censé de jamais pleurer, et défendre des intérêts financiers pour protéger mon amour. Et me battre si on regarde ma femme et n’avoir que la colère comme faiblesse et me faire craindre de ceux qui m’entourent. La femme que j’aime attend de moi que je remplisse mon rôle, pour qu’elle puisse remplir le sien, dont personne ne voudrait, si on pouvait choisir. Les humains ne connaissent pas l’amour. Il donnent ce nom à un besoin de possession qui est aussi loin du partage que notre monde du leur. Ils se répartissent des rôles qu’ils remplissent et appellent cela l’épanouissement même lorsqu’ils souffrent, à l’étroit dans leurs partitions.
Ici ce qui est beau est faux, un ange devrait y porter des bretelles pour faire tenir des ailes.
La vie sur terre est supportable puisque l’on sait qu’elle va finir : on fait son temps.
Je ne veux en dire plus : protégez vous d’ici ; de savoir ce qu’il se passe et comment ça se passe !
Je n’ai pas trahi, j’ai cru. Il a fallu que je repousse vos avertissements et votre douce tristesse pour la rejoindre. Je l’ai tenue dans mes bras, lui ai chanté ma tendresse, j’ai voulu partager. Le temps de la découverte passé, elle s’est repliée sur leurs usages. Je suis seul avec cet amour qui souffre, qui ne peut devenir ce qu’on lui demande ici d’être, qui n’est plus que nostalgie.
Peut-être était-ce mon côté humain. Je suis allé jusqu’au bout maintenant. Je renonce à l’éternité avec gaieté et soulagement. Avec la mort, j’échapperai aux souvenirs et au savoir, au savoir amer que j’ai maintenant du monde des hommes. Je renonce à ma place dans ma famille, aux jeux et aux nectars, et à tout ce qui faisait ma réalité parmi vous, si vous m’accordez de terminer ce temps entouré par vous, dans notre monde. Je n’ai pas trahi.
Laissez moi passer mes derniers instants avec vous.
Je veux mourir aujourd’hui, s’il me faut compter un jour de plus ici.
Bonne étoile,
Je sais pas pourquoi je daigne t’écrire, vu que j’ai dans l’idée que t’en auras pas grand-chose à taper. Rien que d’écrire « bonne », ça me fait rire jaune. C’est pas avec ce que tu t’es occupée de moi jusqu’à maintenant que t’as dû beaucoup te fatiguer. Alors je me fais pas d’illusions, j’imagine pas qu’après cette bafouille tout va changer. Mais ça va me faire du bien de te remonter un peu les bretelles. Et si ça peut te réveiller un peu au passage, ça serait la cerise sur le gâteau. Mais ça, à mon avis, c’est pas gagné.
Si tu tiens tes comptes à jour, tu sais que j’ai eu dix-huit ans hier. Dix-huit ans, c’est une étape importante, dans une vie, à c’qui paraît. C’est pour ça qu’un petit point s’impose. Tu veux que je te dise ? Sur ces dix-huit ans, y’en a au moins eu seize de pourris. Avant, je peux pas dire, je me rappelle pas. Mais ça m’étonnerait que ça ait été mieux. Quand je pense qu’il y a des mômes qui ont le droit à cinq gouttes de nectar de bonheur dans leur biberon à chaque repas dès leur naissance, ça me donne envie de gerber.
Sois gentille, évite-moi le couplet « C’est honteux, arrête de te plaindre, il y a tellement plus malheureux ailleurs ». Encore heureux, qu’il y a pire, ça me donne de quoi me moquer. Je ne suis pas du genre à avoir la larme à l’œil en lisant « La petite fille aux allumettes ». Une niaiserie pareille, ça mérite pas qu’on s’en émeuve.
Bref,
Je papote, je papote, mais venons-en au but.
Je trouve vraiment lamentable que t’ai pas fait c’qui fallait pour que j’aie ma Ferrari pour mes dix-huit ans. Franchement, j’ai les boules. Depuis que je suis tout petit, c’est le même merdier chaque année. Je voulais un poney pour mes trois ans, papa a loué un cirque pour moi toute une journée, c’était super nul. Pour mes dix ans, je voulais que les Spice Girls viennent à la maison, papa m’a emmené en voyage pendant trois mois pour faire le tour du monde.
Et là, pour mes dix-huit ans, je me disais qu’il ferait gaffe, qu’il se rattraperait, que j’aurai enfin un vrai cadeau. Et au lieu de ma ferrari, j’ai eu un jet privé. J’en ai ras le bol de ces cadeaux foireux. En plus tu sais quoi ? Comme je faisais la gueule, hier, papa m’a traité de « sale gosse de riche jamais content ».
Bref, puisque tu es censée être une « bonne » étoile, je te prierai de te mettre au boulot et plus vite que ça. Sinon ça va barder sévère. Si mon anniversaire de l’année prochaine est toujours aussi pourri, je m’adresse directement à ton chef. Tu es prévenue.
William Gates Jr
Copie à : administration générale des bonnes étoiles et des anges gardiens
Trois petits voeux
Monsieur le Dieu
Je m’appelle Julien, j’ai 6 ans et demi.
Je t’écris à toi parce que je n’ai pas de lampe à génie et parce que depuis le temps que je t’en parle, je me demande si avec l’âge tu n’es pas devenu aussi sourd que grand-mère.
Donc voilà.
Je voudrais, s‘il te plait, que tu fasses comprendre à mon papa que le coca n’est pas mauvais pour la santé. Lui, tous les soirs, quand il va se coucher avec maman, il dit qu’il faut pas qu’on les dérange parce qu’il va boire le nectar à sa source ! Alors je vois pas pourquoi lui il pourrait boire du nectar et que moi je pourrais pas boire du coca !!
Ensuite, je voudrais que tu dise à maman qu’elle arrête d’aller voir ma maîtresse toutes les semaines, parce qu’après, papa y dit qu’il va me remontrer les bretelles. En plus, je comprends pas, j’en ai même pas des bretelles ! Par contre j’ai des fessées et c’est pas cool.
Et enfin, est ce que tu pourrais dire aux deux (papa et maman) de pas mettre des guirlandes électriques sur le sapin cette année ? Parce que l’an passé y a eu un court jus et y a tout qui a brûlé, même mes cadeaux !
Bon ben je crois que c’est tout.
Je te laisse parce que je dois aller avec maman au grand magasin.
Si je vois ton cousin, celui qui s’habille en rouge et qui s’appelle noël, je lui dis bonjour de ta part ?
Enfin un des tes cousins parce que vous être drôlement nombreux dans cette famille à travailler au magasin.
Merci d’avance de m’aider. Mamie dit que t’es le plus fort pour réaliser les vœux et elle a toujours raison mamie.
Je sais pas si tu y vois encore bien ou si on peut te prêter des lunettes, alors j’ai écris un peu gros exprès.
Julien
PS : Mamie dit aussi qu’il faut jamais mentir… Alors oublie le 3ème vœu. C’était pas un court jus mais moi qui avait joué avec des allumettes.
A la place, est ce que tu peux dire à papa et maman de me faire une petite sœur parce que adèle, ma voisine, elle veut plus que je coupe les cheveux de ses poupées ?
Merci.
Ah oui j’allais oublier. Je marque que Dieu sur l’enveloppe parce que je connais pas ton nom de famille et papa non plus vu qu’il dit toujours « nom de Dieu » mais que il dit jamais ton vrai nom !
La prochaine fois ma lame ne tremblera pas.
Je vous ferai payer toutes les souffrances que nous avons endurées et vous disparaîtrez une fois pour toutes de nos vies.
Car un jour nos chemins se recroiseront, et ce jour là je n’hésiterai pas. Non, je ne me le permettrais pas.
Tout est différent aujourd’hui, je ne suis plus seul. Des milliers de combattants sont prêts à vous combattre et à offrir leur vie pour un autre avenir. Nous n’avons pas peur de mourir car Elle guidera nos pas et nous mènera à la victoire. Elle, celle que vous avez voulu tuer, alors qu’Elle n’était qu’un bébé, en envoyant des créatures de Beleströn à sa poursuite un soir de pleine lune. D’ignobles créatures comme vous, sorties du laboratoire de ce savant fou. Et c’est bien ce que vous êtes, un monstre avide de pouvoir et de sang. Vous qui n’avez eu aucun scrupule à prendre un époux à une femme, un père à un enfant, un frère à sa sœur. Par votre faute nous avons grandit dans la terreur, sans avoir de quoi manger à notre faim. Nous avons même du réutiliser des pierres pour allumer nos feux. Pourtant vous vous moquiez bien de ce que le peuple peut endurer, l’idée même d’envoyer des allumettes dans nos contrées aurait fait de vous un homme qui se soucie du sort des autres. Mais vous n’êtes pas de ceux qui donneraient leur vie pour aider les gens qui souffrent, vous ne vous souciez que de votre misérable petite vie.
Vos gardes retraceront très facilement le parcours de cette lettre. Je suis certain que les lieux qu’elle aura traversés avant de se trouver entre vos mains vous rappelleront ceux que vous avez tués sans raison, juste pour assouvir votre soif de sang. Mais nous serons déjà en route quand ils retrouveront la plume qui l’a écrite, peut être même à votre porte. Entendez-vous les pas de vos soldats paniqués dans les couloirs? Les cris de terreur qu’ils poussent à la vue de votre Larme de Lune? Quelle ironie ne trouvez-vous pas? Vous qui pensiez à un homme, avouez que la situation est bien risible. Mais Elle n’en n’a pas l’allure, Elle n’en a pas revêtu les habits, Elle ne porte pas des bretelles pour tenir un pantalon trop grand comme bon nombre d’entre nous. Non. Moi qui l’ai vue grandir, devenant chaque jour de plus en plus belle, aimant les hommes, jouant avec ses cheveux pour les séduire, je peux vous assurer que c’est bien Elle qui vous mettra en défaite. Et je serai à ses côtés pour vous voir tomber et vous aurez peur. Je vous promets que vous aurez peur.
J’aimerai vous voir au moment même où vous lirez cette lettre, assis devant votre bureau, votre verre de nectar d’Absinthe préparé par votre nouvel herboriste à la main. A ce propos j’espère que la lettre de recommandation du Professeur Torsën vous a convaincu. Lorsque j’ai connu Julien, il était incapable de mesurer correctement les doses nécessaires à rendre un nectar d’Absinthe suffisamment puissant pour en ressentir les effets sans que le poison emporte le buveur. Je vous souhaite qu’il se soit amélioré. Car sachez que je ne pourrai me satisfaire de lire dans les journaux que vous êtes mort empoisonné. Non car c’est de ma main que vous devez mourir. Peu m’importe que vous soyez l’Unique. Je vous tuerai.
Thanatos
Coucou, Es-Tu là ?
Tu me regardes t’écrire ? Tu me fais tes gros yeux ronds ?
Je t’ai attendu longtemps, tu sais. Tant de gens avaient prédit que tu reviendrais. J’y ai perdu les bretelles élastiques rouges qui m’évitaient les rhumes de dos à l’air, comme riait maman. A présent, je porte une ceinture en cuir assortie à mon attaché-case. Je suis le plus sérieux des quidams. C’est ça être adulte.
Le téléphone ne m’a servi à rien. Tu n’es pas revenu.
Pourtant, je t’ai revu après ton départ. En boucle. Egal à toi-même, doigt pointé vers le Pays du non-retour. Revu jusqu’à mes douze ans. Et puis j’en ai eu marre. Toutes ces lettres griffonnées, tous ces efforts pour me persuader que la prochaine fois, ce serait moi ton guide… Je m’imaginais, pieds nus, me glissant la nuit jusqu’au garage entrouvert, grillant allumette sur allumette. Mon cœur breloquait. D’autant que Denis, le fils des voisins, mon ennemi juré, souffrait du même projet et qu’il était plus balèze en tout…
Sur ce, Batman a débarqué au Pathé, collé de près par Spiderman. Eux, je les ai vus arriver. Ils m’ont guéri de toi sans me prendre le chou. J’avais grandi dans ma tête.
C’est ça la vie, la vraie.
Alors -ne me diras-tu pas- pourquoi t’écrire ? Puisque tu es aux abonnés absents ?
Parce qu’hier j’avais la garde de Melly, pardi.
Grandir n’est pas tout. Dans la vraie vie, il y a aussi des plans qui foirent : je n’épiloguerai pas sur mes bisbilles avec Carla. Simplement, à chaque fois que j’hérite de Melly, il me faut la reconquérir. Elle a sept ans. Un âge facile à contenter.
J’ai attaqué fort, par des crêpes et du nectar de banane. Un petit-dèj à horrifier Carla. Mais je suis sûr qu’abondance de lipides et glucides, une fois par mois, ne peut nuire au métabolisme de Melly. Je jubile dans le rôle du sale type soudoyeur d’enfant. J’aime jouer au papa gâteau. Les insultes de Carla me rassurent ; je suis un bon père.
Ensuite j’ai bravé son seul interdit formel : plus de ciné jusqu’à nouvel ordre. Pire, je l’ai contourné. A bord de ma BMW Z4 Roadster magique, j’ai télétransporté Melly de mon salon à la grotte des Pirates audio-animatronic dont est inspiré le film qui m’a attiré les foudres de Carla. D’accord, Melly était jeune et émotive. De là à en faire un pataquès. Hier à Eurodisney, j’ai donc rattrapé le coup : elle ne craindra plus Jack Sparrow ni ses forbans.
Et Toi dans tout ça ?
Toi que j’avais zappé.
Après avoir vogué dans les Caraïbes, volé avec Peter Pan, fui avec Blanche Neige, on s’est retrouvé pédalant avec toi. Quel choc de te revoir chez Mickey et ses potes ! Installé dans tes meubles bizarroïdes. Souriant pour de faux.
Sur Main Street, un Donald grandeur d’homme m’a appris que tu étais l’attraction de Noël : un prêt des Studios Universal.
C’est ça le bizness.
Tes fleurs extraterroses ont plu à Melly qui les aurait bien cueillies pour Oui-Oui. Je te rappelle qu’elle a sept ans. En fait ton décor d’intérieur est à gerber. Déçu, le mec (moi).
Une fois rapatriée dans ma maison, Melly a voulu te voir en vrai. J’ai grimacé. Nul besoin de quémander l’accord de Carla : mon lecteur DVD et ta cassette sont incompatibles.
Tu dates. Dire que tu ne sais même pas que les portables existent. Qu’est-ce qu’il a foutu Spielberg durant toutes ces années ?
Si je t’écris, c’est qu’il mériterait un mail.
Pour toi là-haut… ou là-dessous
Tu vas rire en lisant cette fichue lettre. Je sais, ça paraît débile de tenter pareille démarche. Pourquoi envers toi, d’ailleurs ? Parce que j’ai le sentiment que tu es le seul à pouvoir me donner un coup de main. J’en ai tellement ma claque, ça me fait tellement de bien de vider mon sac ! Surtout de demander la réalisation d’un vœu, comme le gamin de six ans qui s’applique à tracer sur une page de cahier : « Papa Noël apporte-moi un camion de pompiers ! ». Sauf que j’ai besoin d’autre chose, que tu n’es pas le Père Noël et que lui ne pourrait rien pour moi. J’ai vingt-deux ans, je suis maladivement timide et j’ai un énorme problème. Énorme, c’est le cas de le dire : ma chef de service, madame Mercier, infernale quadragénaire qui avoisine les quatre-vingts kilos. Pourquoi fait-elle une fixation sur moi ? Tu as ta part de responsabilité, c’est sûr. Moi, je ne suis qu’un terne employé de bureau smicard, qui n’a rien du beau mec devant qui les femmes se pâment, genre acteur qui fait la publicité pour le nectar de Jacques Vabre… C’est Nespresso ? Je m’embrouille, tu vois à quel point je suis perturbé ! ! Elle ne me lâche pas, la traîtresse. Elle m’appelle dans son bureau sous les prétextes les plus futiles. Une fois la porte fermée, elle ôte son chemisier, fait glisser les bretelles de son soutien-gorge, me chope par la cravate, et me force à presser ma bouche contre ses gros seins gélatineux. Je préfère ne pas raconter dans le détail ses baisers goulus, ses caresses avides. Ah ! les mains de Mercier… des tentacules gluantes qui s’insinuent partout, à toute allure ! Et moi, le gringalet, cinquante kilos, des bras épais comme des allumettes écrasés par les brandillons de cette furie… Tu penses bien que j’ai essayé de résister au début :
« — Madame Mercier, je… je ne suis pas celui que vous croyez…
— Vous voulez perdre votre boulot, mon petit Charlier ? Alors, exécution, cher ange ! »
Cher ange ! – ça ne te fait pas bondir ?– J ai besoin de ce boulot, j’ai mis six mois à le dégotter après un an de galère. Dans le service, ça commence à jaser : le chouchou de la grosse, le chéri de la chef. Le pire, ce sont les regards narquois, les sourires entendus. Qu’est-ce que je peux faire ? Leur crier que c’est elle qui me poursuit de ses assiduités ? Porter plainte pour harcèlement sexuel ? Pour que tout le monde se paie ma tête ? Je suis trop timide, je te l’ai dit. J’arrive le matin l’estomac noué, je me couche le soir brisé par l’écoeurement. Mercier, c’est une possédée, une sorcière, alors tu comprends pourquoi je te supplie de m’aider. Envoie-lui un super séducteur qui la détourne de ma petite personne, que diable ! – excuse-moi ! Apparais-lui en rêve, plutôt en cauchemar, menace-la des flammes de l’Enfer. Non, mieux encore, cette créature que tu as faite tienne, délivre-là de ses pulsions démoniaques. Rends-la frigide ! Oui, voilà ce que je te demande à genoux ! J’aurais dû y penser plus tôt ! C’est vrai, il faudra que je te donne quelque chose en échange. D’accord, Satan, je te donnerai mon âme, tu pourras faire de moi un être méchant, menteur, tout ce que tu voudras. Mais avant, par pitié, empêche Mercier de m’imposer l’épreuve suprême, que je sens arriver à grands pas : coucher avec elle !
Lettre à l’Espérance
Ce matin, c’est le jour qui m’a réveillé, un jour un peu gris, un peu fade. Je me suis levé, habillé comme un automate. On m’aurait tendu des bretelles à la place de ma ceinture, je n’aurais pas vu la différence. J’ai bu un café sans saveur et sans doute mangé un morceau de pain. Je me suis arrêté, j’ai regardé, écouté,
Mais tu n’étais pas là.
Je ne sais plus comment c’est venu. C’est arrivé tout simplement. Petit à petit. Un désenchantement qui s’installe. Le regard qui change, jusqu’à ne plus voir. L’ouie qui s’altère, jusqu’à ne plus entendre. Le goût qui se déforme et n’apprécie plus le moindre nectar. Le toucher qui ne sait plus rien reconnaître. Un grand vide, un grand rien,
Car tu n’étais pas là.
Les autres ont posé sur moi leurs mots. Ils ont parlé de chance qui tourne, d’avoir tout pour être heureux. Ils ont voulu me montrer ce qu’ils croyaient que je devais regarder. Ils ont forcé ma porte et dans ma maison ont vu ce qu’ils voulaient que je vois.
Quand tu n’étais pas là.
Le médecin m’a pris en charge. Il a rédigé une ordonnance, a cru calmer mes appréhensions en parlant de passage transitoire. J’ai pris les pilules du bonheur qui donnaient à ma vie un autre jour. J’ai imaginé la réaction chimique dans mes nerfs et dans mon cerveau. J’ai senti le poids s’alléger un peu, mais si peu. Je me suis à nouveau mis en état d’attente,
Et tu n’étais pas là.
On m’a tendu le mot espoir. On en a décliné pour moi les six lettres, dans tous les sens, sur tous les modes. On voulait que je crois en lui. Moi, je savais que l’allumette est au feu, ce que l’espoir t’est, à toi,
Toi qui n’étais pas là.
Il s’en est fallu de peu. Mais il a suffi de peu. Un regard un jour s’est posé sur moi. Des yeux ont dit : « tu existes », un souffle a murmuré : « tu es unique », une voix a affirmé : « tu vaux la peine », un sourire a exprimé ce que les mots ne disent pas, une main s’est posée sur mon épaule. Et j’ai compris qu’on meurt,
Si tu n’es pas là.
Le grain de folie
Cher François,
Difficile de reprendre la plume après tout ce temps. Ça fait bien vingt ans que je ne t’ai pas écrit. Ma dernière lettre doit remonter à l’été quatre-vingt six… L’année de mes douze ans. Cet été flou et brûlant qui a scellé notre séparation.
J’ai enseveli en moi les images de cette époque, pareilles à un trésor caché et oublié. Mais hier, j’ai entendu la voix de mon fils qui jouait dans sa chambre. Il sermonnait avec conviction un playmobil qui avait décidé de ne pas tenir debout. Je ne sais pourquoi ton image s’est réveillée. Comme si elle avait dormi là, secrètement, depuis tout ce temps.
Maxime est mon portrait craché, la solitude en moins. Il a cinq ans. Lorsque je le regarde, je retrouve des bribes de mon enfance, même si certaines restent bien cadenassées à l’abri de mon cerveau. Une chose m’intrigue : j’ai beau chercher, je ne sais plus comment je m’y suis pris pour t’oublier.
Mon enfance a été rythmée par tes apparitions intempestives à tout moment de la journée. J’étais seul et soudain tu étais là, me faisant sursauter, dans la salle de bain, à l’école ou la nuit quand je ne parvenais pas à dormir. Je me souviens des fous rires, de nos plans sur la comète et de tes idées farfelues… Comme ce jour où nous avions décidé de faire tomber la girouette de l’église. Tu voulais construire un lance-pierre géant avec de vieilles bretelles trouvées dans le grenier. Bien entendu, cela n’a jamais fonctionné.
Au cours de l’année quatre-vingt six, celle de ma rencontre avec Anabelle, tu as commencé à te faire plus rare. Je ne t’avais rien demandé. Sans doute est-ce toi qui a choisi de me laisser partir… Cela faisait dix ans qu’on se connaissait. Dix ans que tu étais là chaque fois que j’avais besoin de toi. Mes parents trouvaient que j’étais un gentil garçon un peu fou, fragile. Le genre de gamin qu’on ne laisse pas jouer avec des allumettes.
Tu as pimenté ma solitude, comblé un manque. Personne n’a jamais cru à ta présence. Pour moi, tu étais plus vivant que la plupart des gens. Tu m’as apporté le grain de folie que je n’avais pas. Avec toi, j’ai appris à savourer le nectar de la vie, chaque jour. Sans ton aide, je n’aurais jamais réussi à grandir. Quand tu n’étais pas là, je t’écrivais dans mon cahier secret. Pour affronter ma solitude et ton absence… J’écris toujours d’ailleurs. Vois-tu, j’ai réussi à devenir l’écrivain que tu voulais être.
Je me souviens de cette première fois où tu m’es apparu. Il faisait chaud. Ma mère étendait du linge. Je m’amusais dans le bac à sable, à l’ombre des pins, dans le jardin de la maison familiale. J’avais perdu un jouet. Mes yeux commençaient à se gonfler de larmes. J’étais prêt à éclater.
Et soudain, tu étais là. Tu m’as tendu la petite voiture que je cherchais et j’ai su que j’avais trouvé un ami.
Maintenant je suis adulte. Des amis, j’en ai connu, j’en ai perdu, j’en ai toujours. Mais un seul me manque réellement : toi, François, mon unique et véritable ami imaginaire.
Pascal
Evanescence
Cher monstre au-dessous du lit,
Voilà bien longtemps que nous nous étions perdus de vue. Mes doigts se sont noués et mes yeux délavés. Les livres aux papiers jaunis de la bibliothèque mémorisent les histoires d’illustres inconnus tandis que la mienne s’étiole vers une fin inéluctable. Mes souvenirs s’évanouissent comme les étoiles dans le ciel aux premières lueurs de l’aurore. Le vieux aux bretelles qui vivaient dans ma maison est arrivé au terminus. Il a pris une correspondance vers l’inconnaissable de Spencer.
Dans une boîte à chaussures, j’ai trouvé des daguerréotypes qui représentent des gens que je croyais connaître hier et qui m’indiffèrent à présent. Ce matin, j’en ai encore jeté quatre. Seule la petite fille aux souliers plats et la robe blanche de princesse m’emplit de joie. Je sais, je suis un peu exclusive, mais cette innocence et cette jeunesse m’ont toujours appartenu, car cet enfant, c’est moi.
La semaine dernière, je suis allée dans le jardin. L’air ambiant se délectait du nectar des fleurs, tout comme les papillons que j’ai attrapés avec mon filet. Je les ai mis dans un bocal et aujourd’hui ils ne bougeaient plus. Tu pourras les trouver au pied de mon lit, posés sur mon mouchoir en soie rose. C’est un cadeau pour toi, le monstre au-dessous du lit.
J’ai quelque chose à te demander. Je sais que ma maman est là-bas, dans la terre. Dis lui de venir me voir dans ma chambre. Je poserais la brosse sur le tabouret près de la fenêtre et elle démêlera mes cheveux. Je lui dirais que c’est le fils du boulanger qui a volé le panier à écrevisses du père Verniaud et aussi que l’instituteur m’a donné une belle image d’un paysage lointain, car je suis une élève modèle. Elle m’aidera à me défaire de ma tenue d’écolière et je lèverais les bras au ciel pour laisser tomber ma chemise de nuit jusqu’à mes genoux. Nous parlerons de la fête prévue ce dimanche, en l’honneur de nos grognards.
Elle soulèvera l’édredon pour que je puisse me glisser dans mon lit. Elle caressera mon visage et me donnera un sourire qui me réchauffera le cœur.
Puis elle me racontera l’histoire de la petite fille aux allumettes une dernière fois, avant que je m’adonne au grand sommeil…
Salut, « Cher » Bonhomme Rouge !
J’ai bientôt 42 ans et je t’écris pour la première fois depuis bien longtemps. Oh, je sais ce que tu vas dire en lisant ma lettre : « Il est pas bien celui-là, il a passé l’âge ! » Oui, évidemment ! Mais rassure-toi, ce n’est pas pour t’envoyer ma liste de cadeaux que je te fais parvenir ce courrier. C’est pour me plaindre.
Ah, tu ne t’y attendais pas à te faire remonter les bretelles, hein ? D’habitude, tout le monde t’encense. Pas moi, parce que tu es un imposteur ! Parfaitement. Tu distribues tes cadeaux le 25 décembre depuis des lustres sans te soucier si cette date convient à tout le monde ; moi, je n’en ai eu que des désagréments.
Je suis né un 25 décembre. Ce jour aurait dû être pour moi le plus beau, un jour incomparable où j’aurais été le roi de la fête. Et il a fallu que tu le choisisses pour faire ta tournée. Résultat, mon anniversaire passait toujours inaperçu ! Non seulement tu me volais la vedette mais je n’avais pas pour autant deux fois plus de cadeaux. Tu as gâché les rêves d’un petit garçon qui n’aspirait qu’à goûter le nectar de la vie.
Mais ce n’est pas tout. L’an dernier, Eliane m’a quitté. « Quel rapport avec moi ? » te demandes-tu. Et bien si ! Eliane est partie le 25 décembre 2006. Encore un sale coup du Père Noël, ce jour maudit qui signe mon malheur et ma croix ! Et bien non ! Je refuse cette fatalité et comme je te tiens pour personnellement responsable de cette situation odieuse, j’ai décidé que tu devais payer.
De ma place, je te vois en train de parader devant les Galeries Farfouillette, la bedaine arrogante. Ton sourire niais, ta barbe qui s’effiloche et ton pantalon qui dépasse de ta tunique rouge … Bon sang, mais qu’est-ce qu’elle a bien pu te trouver ? Pas sexy pour deux sous, le gros bonhomme ! Peut-être une fois dépouillé de ton uniforme … Eliane a toujours eu bon goût, il a bien fallu que quelque chose en toi l’interpelle et la retienne. Un talent caché ? Quand je vous imagine tous les deux dans la chambre de votre trois pièces de la rue Racine, la rage m’envahit, me submerge et j’ai soudain l’envie féroce de gratter une allumette et de mettre le feu à votre immeuble, à votre bonheur. Mais je me fais du mal, ce n’est pas bon pour mon pauvre cœur déjà bien assez meurtri.
Tu es toujours là, à faire des signes de main au petits enfants qui passent près du magasin. De temps en temps une photo devant le sapin décoré puis tu reprends ta marche. Je t’observe depuis le café de l’autre côté de la rue. Dans ma poche, bien au chaud, mon 9 mm attend le moment d’entrer en action. Je ne te prendrai pas en traître. D’abord, cette lettre que tu recevras demain. Et puis je serai face à toi et je te regarderai dans les yeux lorsque j’appuierai sur la détente. Tu auras payé, j’aurai tué le Père Noël. Demain sera enfin mon jour, rien qu’à moi : le 25 décembre 2007.
Ô Zeus,
Moi, Prométhée, fils de Japet et Thémys, sollicite ton accord, ô roi de l’Olympe, dans le cadre d’une transaction entre le centaure Chiron et moi-même, qui viserait à échanger son immortalité contre ma mortalité.
Le vieux centaure a choisi de renoncer à son bien le plus précieux à la suite d’un accident de travail : alors qu’il se battait aux côtés d’Héraclès, celui-ci lui a maladroitement décoché une flèche empoisonnée qui l’a atteint à la jambe. Malgré les efforts du héros pour soigner son mentor, celui-ci souffre depuis l’incident de douleurs aussi insupportables qu’inextinguibles, qui le poussent à appeler la mort de tous ses vœux. En vain bien sûr, dans la mesure où il est immortel. C’est la raison pour laquelle il souhaite se défaire de ce don en ma faveur. Mais, pointilleux sur le règlement, Chiron a posé comme unique condition que tu nous donnes ton accord, ô roi de l’Olympe.
Il est vrai que nos relations, ô Zeus, ont connu des hauts et des bas. Sans doute m’en veux-tu encore pour mes activités syndicales qui, du temps de ma folle jeunesse, m’ont parfois poussé à défendre la cause des hommes à ton détriment. Tu n’as pas apprécié que je vole un peu du feu de l’Olympe pour l’offrir aux humains, et c’est bien normal. Je précise à cet égard que je les avais mis en garde contre cet élément utile mais potentiellement dangereux, leur déconseillant notamment de jouer avec les allumettes. J’admets que la faute était grave – surtout quand j’observe les incendies de forêts chaque été – mais je considère avoir payé ma dette à la société pour cette erreur, au-delà du raisonnable. Je m’attendais bien à me faire remonter les bretelles, mais de là à passer plusieurs siècles attaché à un rocher, en me faisant chaque nuit dévorer le foie par un aigle, et en sentant chaque jour cette saleté d’organe repousser …
Mais bien sûr, toi seul es juge, ô Zeus, de ce qui est juste ou pas. Tu as d’ailleurs prouvé ta mansuétude en acceptant que ton fils Héraclès me délivre finalement de mon châtiment, après qu’il eut décoché à l’aigle un trait mortel. Sans doute désirais-tu aussi à tout prix connaître le secret que j’étais seul à détenir. Tu auras j’espère apprécié à sa juste valeur l’information que je t’ai alors révélée, selon laquelle la petite Thétis que tu convoitais avec tant d’insistance causerait ta perte si tu parvenais à tes fins…
Aujourd’hui, ô roi de l’Olympe, je suis en mesure de t’apporter des renseignements de ce genre… si l’on peut dire, puisque qu’ils concernent non plus une jeune fille, mais un jeune homme : Ganymède, ce bel adolescent que tu as enlevé à son père pour ton usage personnel, officiellement pour en faire l’échanson de tous tes confrères du village olympique. Or, je sais de source sûre que tu n’es effectivement pas le seul dieu auquel il sert quotidiennement son nectar… Très polyvalent, ce garçon se montre d’ailleurs tout aussi dévoué avec quelques déesses, dont certaines te touchent de très près... Si tu souhaites de plus amples informations à ce sujet, je serai heureux de te les transmettre par retour du courrier dès réception du contrat ci-joint, agrémenté de ta signature sous la mention « Avec l’accord de ».
Dans cette attente, je t’adresse, ô Zeus, l’expression de mes sentiments distingués.
Ton dévoué,
Prométhée
Annexe : contrat
Malcolm mon amour,
Dehors, la brume efface peu à peu la lande. Bleekmanor au sommet de la colline obscurcit encore un peu plus le paysage de sa sombre masse, comme un concentré de nuit. « Le château de l’horreur », «Le fantôme assassin ». Ah, ils s’en sont donnés à cœur joie les journaux ! Qui oserait approcher de ce lieu maudit ? Excepté moi, Jenny, la gouvernante dévouée corps et âme à ses maîtres. Ils ne savent pas, Malcolm, que si mon cœur bat la chamade lorsque ton spectre diaphane et silencieux apparaît, ce n’est pas de peur mais de joie et d’amour.
Je ne croyais pas aux fantômes en arrivant ici et puis je t’ai vu. Et je t’ai tout de suite aimé. Tu es si différent des autres hommes. J’aime ton air mélancolique et rêveur d’adolescent fauché trop tôt. Tu m’aimes aussi n’est-ce pas ? Tu ne peux parler mais ton regard est si tendre quand il se pose sur moi ! Comme mes rêves sont doux lorsque tu traverses le mur de ma chambre pour rester un moment à mon chevet.
Dès le début, j’ai détesté cette famille, tous autant qu’ils étaient, l’oncle, la tante, les deux rejetons. J’ai épié les conversations et j’ai compris l’immensité de leur hypocrisie. Comme c’était généreux de leur part, de t’accueillir, toi le neveu orphelin, de t’offrir une famille. Belles paroles de bons samaritains pendant qu’ils concoctaient leur crime parfait, tous les quatre. Ils sont malins, la police n’y a vu que du feu. Ils ont touché l’héritage, ils sont venus s’installer dans cette demeure prestigieuse, ce Bleekmanor qu’on ne connaît plus à présent que comme « le manoir hanté ». On peut dire qu’ils en ont profité : déjà trois morts et le quatrième presque mort de peur !
Pauvre Malcolm, « le fantôme diabolique », « l’assassin esthète », voilà comment ils t’appellent, les journalistes. Et c’est vrai qu’ils étaient réussis ces trois meurtres. Si adaptés à leurs victimes qu’on pourrait parler de « belles morts ».
Oncle Arnold, le fana des maquettes, asphyxié par les vapeurs soufrées lors de l’incendie des milliers d’allumettes de son Buckingham Palace miniature.
Et tante Violet, si fière de ses broderies, elle a dû apprécier lorsque deux mains se sont plaquées sur ses yeux – « Coucou, qui c’est ? » – deux mains avec deux longues aiguilles qui ont percé jusqu’au cerveau…
Quant à fifille, Dora, la garce folle de son corps, l’aguicheuse aux toilettes affriolantes, pouvait- elle rêver mieux que de finir étranglée par les bretelles de son soutien-gorge le plus sexy ?
Reste Peter, le fils. Mieux vaut ne pas trop attendre, il est prêt à faire sa valise. Une vraie loque, qui tremble au moindre bruit. Il adore les films d’horreur, Peter, du moins il les adorait avant …les évènements. Hé bien on va lui en servir un en trois dimensions. Je vais lui révéler la vérité et le faire mourir de peur. Comment aurait-il pu deviner que ces meurtres étaient mon œuvre, moi l’humble gouvernante un peu nunuche ? Il fallait bien te venger, mon amour et toi, tu en étais incapable, tu es trop doux, à peine sorti de l’innocence de l’enfance. Quand tout sera fini, je boirai le contenu de cette fiole qui attend sur ma table de chevet. Un poison fulgurant au goût atroce mais qui descendra dans ma gorge comme le nectar le plus délicieux, le philtre pour te rejoindre à tout jamais, Malcolm mon amour.
Pour Pimprenelle,
Enfin je t’écris. A toi, ma chère Pimprenelle.
Je te tutoie déjà, j’espère que tu ne m’en tiendras pas rigueur, car je me sens tellement proche de toi. Tu sembles éternelle dans mon esprit comme si tu avais bu du nectar te rendant immortelle. On ne t’oublie pas.
J’avais dix ans lorsque à genoux devant l’écran j’attendais impatiemment que tu apparaisses.
Tu étais ma première amoureuse. La première femme de ma vie comme je dis à présent quand je raconte notre histoire. Oui notre belle histoire, un rendez-vous chaque soir, je suivais tes aventures avant de m’endormir.
Tu portais ton indémodable robe rose à petit col blanc et pour moi c’était la période où je ne pouvais pas encore choisir mes propres vêtements aussi j’étais affublé de ces terribles bretelles à motifs pour tenir mes pantalons en velours.
C’était également le temps où après m’avoir souhaité bonne nuit je regagnais ma chambre à la lueur d’une bougie pour prolonger un peu l’ambiance magique de notre entrevue. Aujourd’hui plus de bougies, les enfants ne savent même pas ce que sont des allumettes. Les temps changent. Les enfants n’ont plus les mêmes aspirations, ils sortent trop vite du cocon dans lequel on voudrait les garder et les protéger. Mais enfin après toutes ces années d’hésitation, j’ai enfin vaincu ma timidité en t’écrivant ces mots. Car oui Pimprenelle c’est un sentiment connu de bien des hommes quoi qu’on en pense. Ils ne sont pas des forteresses imprenables qui ne cèdent pas face aux émotions.
Aujourd’hui je suis capable de les exprimer et je ne rougie plus à l’idée de cette lettre, il y a longtemps que je ne suis plus un enfant.
Alors si je me suis décidé à t’écrire c’est un peu pour te rendre hommage car quelque part tu as conditionné mon bonheur.
Tu étais pour moi un tendre amour candide, le rose d’une petite fille allié à la blondeur de tes cheveux. Je te trouvais belle. Oui bien sûr tu n’étais qu’une poupée, mais tu avais un charme que celles d’aujourd’hui n’ont plus. Un charme authentique, épuré. Et maintenant encore c’est ce que je recherche. Une femme d’une beauté naturelle.
Aujourd’hui je ne vis pas avec une poupée, car celle-ci s’habille, se coiffe toute seule mais sous certains aspects elle te ressemble. J’ai appris à aimer les femmes en gardant toujours ce regard d’admiration et de douceur, le même que j’avais pour toi. Je dis de celle qui partage mes jours qu’elle pourrait être comme toi car aux fonds de ces yeux très bruns comme les tiens, on y trouve les reflets de l’enfance. C’est une poupée-femme, la tête encore pleine de rêves, et déjà des préoccupations d’adulte. Et puis pour te confier un secret, elle attend un enfant qui viendra bientôt, alors comme un service que je pourrais te demander, voudras-tu bien venir veiller sur lui en songe pour que son enfance soit aussi douce que la mienne ? C’est un petit garçon, et qui sait, peut être qu’il t’écrira un jour.
Je vais glisser cette lettre sous mon oreiller et demain à mon réveil je saurai que tu l’auras lue.
Avec toute l’affection dont je suis capable,
Dimitri _________________ Avant le jour de sa mort, personne ne sait exactement son courage... Jean Anouilh |
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