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Les textes

 
Post new topic   This topic is locked: you cannot edit posts or make replies.    A vos plumes ! Forum Index -> Jeux de plumes -> Archives -> Jeu n°27 : Les enfants de porcelaine
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Guylou
Plume de Simurgh


Joined: 01 Jun 2007
Posts: 2,849

PostPosted: 03/12/2007 09:32:50    Post subject: Les textes Reply with quote

Enfants à problèmes

Tu as raison, je m’inquiète trop. Ce n’est pas grave qu’il ait vomi son dîner, mais je trouve que ça lui arrive encore trop souvent. Il n’avait jamais de troubles digestifs, avant… Ou alors, il fallait vraiment qu’il se soit empiffré au-delà du raisonnable, ou qu’il ait attrapé une gastro… Cette bonne vieille gastro que nous redoutions tant il y a peu de temps encore, parce que c’était une des rares épidémies qui nous concernait ! Ça fait sourire maintenant… On ne se rend pas compte de notre chance quand nos problèmes se limitent à des bêtises pareilles...
Merci pour ce gros soupir. Oui, je sais, Monsieur n’aime pas que je philosophe au petit-déjeuner. Mais il faut bien qu’un de nous deux se fasse un minimum de souci pour notre fils ! Parce que toi… tu sembles bien détaché pour un homme qui a vu son monde basculer d’une façon si radicale, et avec de telles conséquences sur sa propre famille ! En fait, tu ne t’es fait du souci qu’au tout début, quand le petit rejetait tous ses repas. Mais dès que tu as compris la nature de sa maladie, tu as versé dans le fatalisme : puisqu’il était contaminé, on ne pouvait plus rien y faire ; puisque c’était irréversible, il fallait s’adapter au nouveau rythme de vie imposé par son état de santé. Même le fait qu’il ne veuille plus aller à l’école n’a pas semblé t’alerter ! Il a suffi qu’il pique quelques crises de nerfs le matin et refuse de se lever pour que tu lui permettes de passer la journée au lit.
Bien sûr, je ne peux pas te le reprocher, avec le recul : nous savons maintenant que s’il était sorti à ce moment-là, la lumière du jour lui aurait fait bien plus de mal que les aliments qu’on s’obstinait encore à lui faire avaler. Mais ce que je veux dire, chéri, c’est que tu ne t’impliques pas suffisamment dans notre nouveau quotidien. Tu passes la journée au travail, parfois tu fais les courses en rentrant… mais tu ne t’occupes jamais de son alimentation, par exemple ! Je sais que tu n’aimes pas ça, mais crois-tu que ça m’amuse de traquer le gibier toute la journée pour lui apporter le soir sa ration de sang ? Si au moins il supportait celui des animaux… Et en plus, je commence à avoir un doute : hier je lui ai ramené un SDF d’une soixantaine d’années. Et il a été malade cette nuit. Serait-ce une question d’âge ? Il avait parfaitement digéré le sang de son petit copain de classe, tu sais, celui qui est venu prendre de ses nouvelles après sa première semaine d’absence à l’école. Simple coïncidence ? Ça expliquerait aussi pourquoi il ne nous a jamais mordus : il sent peut-être instinctivement que notre sang lui ferait du mal ?
J’ai vraiment hâte qu’il soit en âge de chasser tout seul. Et qu’il y ait suffisamment d’enfants comme lui pour qu’on réorganise la société autour d’eux : une école nocturne, par exemple, une médecine adaptée à leur nouveau métabolisme, notamment au niveau diététique. Ils ne peuvent pas rester leur vie entière enfermés dans leur chambre le jour en attendant que leurs parents leur apportent leur nourriture pour la nuit : contrairement à eux, nous ne sommes pas immortels, et il faudra bien qu’ils apprennent à se débrouiller seuls, s’ils répugnent à nous intégrer à leur communauté ! Sinon, quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles.


Lettre d’émigrante.

Mon cher et tendre époux.

C’est en cette veille de fête que je prends ma plume dans l’espoir que mes quelques mots puissent te procurer un peu de réconfort, à toi qui travaille si loin de ta bien aimée famille, afin de lui permettre de mener enfin une existence décente.
Malheureusement, je ne puis uniquement t’apporter de chaleureuses nouvelles de tes proches, ce serait te mentir de manière éhontée que de prétendre un bonheur sans faille.
Nous étions trop optimistes en pensant que les gens nous accepteraient, nous accueilleraient, grâce à notre statut de réfugiés politiques. Nous ne sommes à leurs yeux, rien d’autres que des étrangers aux mœurs trop différentes des leurs pour être compris.
Il existe un racisme palpable, larvé dans l’esprit du citoyen moyen, ne demandant que le moindre petit stimulus pour s’éveiller et sortir hurler ces paroles hideuses en plein jour. Le regard d’autrui se fait pressant, malsain, agressif lorsqu’il entraperçoit nos visages aux coins de nos châles.
Les enfants souffrent aussi. Tu sais comment sont les mômes… Leurs camarades de classe les fuient, lorsqu’ils ne les molestent pas. Ce microcosme sociétal que représente l’école n’échappe pas au plus primaire instinct de peur de l’inconnu.
J’ai tenté de trouver un emploi, de m’intégrer comme ils disent. Tu aurais dû voir leur face couverte de dégoût mêlé de terreur absurde lorsque je me suis présenté pour l’entretien d’embauche. Je ne m’étais jamais sentie autant scrutée, analysée sous tout les angles. Je pouvais discerner chacun de leurs frissons nauséeux à travers leurs prunelles faussement condescendantes.
Alors j’ai voulu tenter un contact avec les voisins. J’avais laissé à leurs intentions, une petite invitation glissée sous leurs portes, les conviant à un dîner afin de faire mieux connaissance. Je ne m’offusquai pas de leurs mirettes stupidement écarquillées lorsqu’ils découvrirent l’agencement de notre appartement, leurs laissant le temps de se faire peu à peu à la différence culturelle. C’est au moment du repas que l’incompréhensible pris sa place dans nos vies. Les invités masquèrent maladroitement leurs crispations lorsque nous passâmes à table. Plus rien ne fût pareil après que j’eus apporté le plat. Certes, je l’avais préparé avec les moyens du bord, et cela ne reflétait pas vraiment la grande cuisine de notre peuple, mais tout de même! Ils s’enfuirent tous à grande vitesse, prétextant milles excuses invraisemblables. Dès le lendemain, je trouvais notre porte taguée de messages tellement haineux que je n’ose te les retranscrire. Les dégradations, vexations et même attaques parfois, se multiplient.
Sais-tu ce que je leur avais servi qui a pu à ce point attiser leurs colères ? Un simple enfant humain de cinq ans farci et rôti !
Nos fils n’osent même plus aller jouer avec leurs collections de cadavres d’animaux, au square municipal.
Une nouvelle plus légère pour conclure ma lettre, notre cadet viens de perdre son premier tentacule de lait. Toutefois je ne peux m’empêcher de m’interroger, quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles.
(Ta fidèle épouse)


Refrain en sous-sol

Enfin nous allons emplir l’espace. Tout le monde est en place et l’épouvantail a pris la pose. L’aventure démarre dans un soubresaut qui annonce le retour à la vie. Nous n’avons plus à rester muettes et nous trépignons d’impatience. Bois et cuivres soulèvent des nuages de poussières que nous traversons au rythme de l’allegro. Déjà les vents nous portent avec grande délicatesse jusqu’à la voûte des cieux, jusqu’à la grande question. Wolfgang êtes vous un Dieu ? L’histoire est gravée dans l’airain et se répète sans cesse. Do, Ré, Mi, moi et les autres s’enlacent, s’entremêlent, se caressent et se cajolent avec ou sans bémol. Cohésion, union, fraternité sont notre force, l’harmonie notre plaisir. Notre vie de bohème nous rend dociles et joyeuses. Le jeu est notre sève.
L’apprenti sorcier nous surveille. Il dirige le flot ondulatoire et tout le monde suit le ballet comme des sots. Ce n’est qu’une chimère. Nous n’aspirons qu’à une chose, quitter la partition, sortir des sentiers battus et trouver la réponse. Amadeus, êtes vous un Dieu ?
La grande famille symphonique vibre intensément comme à chaque réunion. Nous sommes les peintres de l’illusion. Les natures vivantes se succèdent dans un jaillissement de couleurs. Blanches et noires s’accordent dans la féerie, bise d’automne orangé ou ressac d’océan bleuté.
Quelque part, dans un de ces paysages, se trouve la 4ème clé, celle qui ouvre les portes du savoir. A quoi bon exister si jamais nous ne pouvons rejoindre celui qui n’est qu’amour.
Les percussions crépitent comme des charbons ardents qu’illumine le souffle des violons, alimentant inlassablement la flamme de l’espoir. De St Petersbourg à Pékin, de Buenos Aires à Vienne, le refrain que personne n’entend, carillonne d’un bout à l’autre de la portée. Mozart, êtes vous un Dieu ?
La révélation oppose encore sa résistance. L’homme aux baguettes mime ses derniers instants.
Le concerto arrive à sa fin et je vais retourner k.o. dans les cordes.
D’autres problèmes existentiels commencent à se faire entendre. Les Stradivarius, dans une ultime union sacrée, s’inquiètent de notre devenir.
« Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles »


Migrations

Comme ils s’en donnaient à cœur joie, Panache et sa compagne Misty dans les noisetiers bordant le petit chemin de terre qui serpentait jusqu’au village ! Leurs silhouettes légères bondissaient comme des flèches de feu parmi les branches souples. Ils prenaient autant de plaisir à s’élancer, se balancer, retomber, se raccrocher au dernier moment qu’à croquer les noisettes à la chair savoureuse.
Et puis des hommes arrivèrent avec des machines puantes et bruyantes. Les frêles arbustes furent abattus, dessouchés, déchiquetés. Le chemin sinueux fit place à une route noire et dure qui filait tout droit vers le village. « Rue des noisetiers » indiquait une plaque bleue. C’est joli non, rue des noisetiers ? Mais comme c’est triste lorsque les arbres ne sont plus qu’un souvenir…
Les deux écureuils errèrent longtemps mais leur cœur bondit lorsqu’ils aperçurent les pins qui se dressaient dans un parc à l’écart du village. Le parfum piquant des aiguilles vertes chatouillait délicieusement leurs narines. Bien vite, ils apprirent à cueillir les cônes écailleux pour se nourrir des graines.
Commença alors la plus belle période de leur vie. Les cabrioles dans les noisetiers faisaient figure d’entraînement maladroit à côté des sauts périlleux et vols planés qu’ils exécutaient maintenant dans les grands conifères. Misty mit bas plusieurs portées qui grandirent, jouèrent follement dans les branches puis partirent faire leur vie ailleurs.
Un jour, des hommes aux mines sévères vinrent visiter le parc. Ils ne prêtèrent guère attention aux petits acrobates, occupés qu’ils étaient à compulser des plans. Quelques semaines plus tard, d’autres hommes arrivèrent avec des engins que les écureuils regardèrent avec effroi car ils avaient reconnu les tronçonneuses de la rue des Noisetiers. Le massacre recommença, les pins disparurent mais un superbe « Centre sportif des Pins » sortit de terre, tout rutilant de béton immaculé. Un endroit où les hommes purent à leur tour bondir, sauter et courir, quoique bien moins gracieusement que les écureuils.
Cette fois Panache et Misty ne trouvèrent ni noisetiers ni pins. Les arbres se faisaient rares aux abords du village et ils durent se résigner à s’établir dans les ramures d’un chêne. C’était un arbre majestueux mais les glands ne constituent qu’une nourriture fade et pauvre. Panache et Misty perdirent leur entrain et lorsque cette dernière mit bas, deux bébés moururent en quelques jours et les trois autres étaient malingres. Ils commençaient à peine à marcher lorsque les tronçonneuses refirent leur apparition. L’arbre séculaire subit le même sort que les noisetiers et les pins et les hommes plantèrent sur son emplacement un panneau proclamant fièrement le lancement du « Lotissement du Chêne ». Panache et sa petite famille étaient déjà loin, en route pour la montagne aux pentes bleutées qu’on devinait à l’horizon, au-delà des maisons, au-delà des paysages saccagés. Là bas on trouverait sans doute encore des chênes, des pins et des noisetiers mais ce serait un voyage long et fatiguant, plein de périls. Parfois Misty lançait un regard inquiet aux trois petits qui suivaient tant bien que mal et Panache savait qu’elle pensait la même chose que lui : Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles.


Enfants de pierre

L’histoire se passe dans un drôle de pays. Non pas un pays magique, plein de petits poneys, de joyeux lutins, non. D’ailleurs je n’aime pas ça. Mon histoire ce passe là ou personne encore n’a posé le pied. C’est une histoire qui m’a été racontée par une habitante de ce petit monde. Une île au milieu de l’océan atlantique.
Elle s’appelait Madame Agathe.
Par chance cette dame, petite perle fragile avaient eu deux fils. Deux fils qui cependant n’avaient pas hérité de l’éclat de leur mère.
Ils étaient de pierre brute, une silhouette épaisse, une lourdeur dans la démarche. Toujours à cheminer le long de la mer, fricotant avec de vilaines caillasses.
Madame Agathe passait ses journées à s’inquiéter de leurs retours toujours tardifs. Car oui l’adolescence est une rude période, même chez les cailloux. On ne s’en doute pas, mais croyez moi. Car ce que ces enfants ne savaient pas, c’est qu’en eux brillait un trésor. Un trésor bien enfouit, caché, enseveli sous leurs larges couches de pierre.
En leur centre résidait un joyau.
Car autre fois Madame Agathe avait été le bijou d’une dame de la cour de France, elle avait été sertie sur un anneau d’or. Et puis lassée des fastes de la vie mondaine, une nuit, elle s’était enfuie de son écrin, pour vagabonder jusqu’à cette terre sacrée. Aussi à la naissance de ses jumeaux, elle s’était étonnée de leur rusticité. De rage son mari avait filé, il pensait avoir été roué.
Un jour les enfants avaient joué à descendre d’une falaise en faisant des roulés boulés, le premier, Benjamin, avait percuté un énorme rocher et avait perdu quelques petits morceaux de son enveloppe et Maxime avait quant à lui rebondi sur son frère avec pertes et fracas.
Après voir été sermonnés par le dit rocher, ils étaient rentrés tout penauds chez leur mère, qui tout de suite avait remarqué le rayonnement étrange qu’ils produisaient. Chez Benjamin une étincelle était apparue, puis un éclair bleu, pour Maxime, l’éclair était rouge. Madame Agathe en avait le cœur net. Elle avait pour fils, un saphir, et un rubis.
Cependant son bonheur ne dura guère. Un soir, les enfants ne rentrèrent pas. Les jours passèrent et puis elle apprit, que le jour de leur disparition, une pie était passée dans le ciel. C’était un événement aussi rare que terrifiant pour les habitants de petit peuple.
L’oiseau avait emporté Benjamin et Maxime. Cet étrange volatile était en réalité au service d’un très fameux bijoutier de la côte est de l’Angleterre.
Depuis ce temps là, Madame Agathe erre à la recherche de ses enfants perdus, s’attardant aux vitrines où sont exposées les pierres précieuses.
Je suis moi-même bijoutier, mais je n’ai su l’aider. Aussi chaque fois que je la croise dans sa longue quête, elle me parle en ces termes : Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles.


LES HONNÊTES GENS

Journal de Nicolas Roussel, infirmier au service pédiatrique d’un hôpital de province. Avril 1983.
Ils sont arrivés pour la première fois aux urgences un dimanche matin, vêtus comme s’ils sortaient de la messe : elle, très élégante, fardée, le chignon à peine défait ; lui, en costume impeccable et moustache d’important. Tous deux appelant à l’aide, leurs jumelles de cinq ans à demi-inconscientes dans leurs bras. Les fillettes étaient tremblantes, nauséeuses, se plaignaient de maux de têtes. « C’est le pharmacien et son épouse », m’a soufflé Sylvie, la doyenne de l’équipe infirmière, jamais avare de conseils au bleu que je suis. Ici, le ton employé signifiait « Attention, notables, on marche sur des œufs ». De toute façon, le médecin-chef m’a à peine laissé approcher les gamines ce jour-là. Un diagnostic d’ingestion accidentelle de détergents a été posé dans la soirée, et la famille au complet put rentrer chez elle quelques jours plus tard. Durant tout ce temps, les parents n’ont pas quitté leur chevet, silhouettes dignes et immobiles penchées sur leur progéniture. La deuxième fois fut différente. La femme est arrivée seule un mardi après-midi, amenant ses filles prises de violents maux d’estomac. Toujours aussi polie et soignée, elle s’est toutefois montrée plus envahissante, insistant pour que des « examens plus approfondis, plus sérieux » soient faits séance tenante. Son mari, qui avait quitté son officine pour la rejoindre, nous tint plus tard le même discours, tempêtant jusqu’à obtenir satisfaction. Cette fois-ci, on me chargea de certains soins. Chacun de mes gestes s’effectuait sous le regard de quatre prunelles invariablement postées de part et d’autre des lits. – Vous êtes des parents si attentionnés. Ne vous faites pas trop de mauvais sang, elles…
- Oh, rassurez-vous, m’avait coupé la mère d’un sourire. Nous savons qu’elles sont bien soignées ici.
Quand mes premiers soupçons sont-ils apparus ? Etait-ce lors du cinquième séjour des fillettes en moins de deux semaines ? Lorsqu’une énième procédure, invasive et douloureuse, n’a rien décelé ? Ou lors de ces promenades dans le parc de l’hôpital où, seul avec les jumelles convalescentes, j’ai découvert le son de leur rire ? Toujours est-il qu’il a fallu deux secondes à ma supérieure, une fois mes accusations prononcées, pour me signifier mon renvoi. Mais qu’est-ce qui m’avait pris après tout ? Elle avait raison, quelle idée, soupçonner ces honnêtes gens, si dévoués, alors qu’ils devaient se ronger d’angoisse pour leurs filles –probablement affligées de quelque syndrome rare ? C’est une infirmière qui a surpris peu de temps après le père en train de substituer aux antalgiques des perfusions une substance nocive, délivrée uniquement sur ordonnance. Il paraît que le couple a protesté son innocence jusqu’au tribunal, où l’expert psychiatre a diagnostiqué un syndrome de Meadow. Un journal local rapporte leur souci constant de la santé de leurs fillettes, leur inquiétude sincère et cette phrase de la mère, après l’annonce du verdict d’emprisonnement : « Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles ».


Les eaux

Le vieil homme regardait autour de lui avec anxiété. De l’eau, de l’eau, rien que de l’eau depuis un temps qu’il n’arrivait même plus à compter. Quarante jours de pluie ininterrompue, puis cette crue qui ne faiblissait pas. Il ne se souvenait même plus à quoi ressemblait la terre. Depuis quelques jours, l’embarcation était arrêtée. Les eaux ne la portaient plus. Elle devait être accrochée au sommet d’une montagne, mais l’homme ne pouvait rien distinguer alentour, rien qu’une immensité grise et liquide sans l’ombre d’une vie. Il avait beau regarder, contempler, il ne lui semblait pas que le niveau baissait, et le découragement le gagnait.
A force de ne voir que cette nappe sans fin et sans fond, sa vue se brouillait, sa mémoire se fissurait. Il avait l’impression que ses yeux, ses oreilles, son nez et sa bouche étaient emplis de cette eau qui les submergeait depuis des mois. Il ne se souvenait plus de la terre…
Sa solitude était à la mesure de l’étendue aqueuse qui s’étendait à perte de vue, autour de lui. Pourtant, il n’était pas seul. Avec lui, ses fils et leurs femmes et surtout les animaux, un couple de chaque, très exactement. Quand tout serait fini, ils auraient devant eux un chantier, un projet à nul autre pareil. Reconstruire, rebâtir en partant d’une terre vierge où tout leur serait donné à nouveau.
Jusqu’à présent, il avait vécu cet exil forcé au-dessus des eaux avec espoir. Il croyait. Il croyait à l’aube d’une vie nouvelle, d’un monde nouveau. Avec ses fils, ils allaient reprendre possession de la terre et ils ne tomberaient pas dans les errements de ceux qui avaient chu et avaient été condamnés. Tout le temps de cette errance, il avait gardé courage. Mais maintenant, maintenant que le temps était proche de retrouver la terre, maintenant qu’il était temps de rendre compte, de montrer de quoi il était capable, il se sentait accablé par le poids de la tâche.
Il n’était qu’un homme. Donc faillible… Pourquoi lui ? Pourquoi avait-il été choisi, plus qu’un autre ? De lui, allait repartir toute chose, de lui allait naître tous les êtres humains et il s’en sentait indigne. Dans quelque temps, la terre leur apparaîtrait, vide et vierge et il faudrait se mettre au travail pour tout recommencer.
Dans l’arche, il n’y avait nul enfant. Les hommes avec leurs femmes et pour chaque animal, un couple… pas d’enfant. Pas d’accouplement ni d’enfantement pendant cette parenthèse qu’avait été le déluge. En fait, pas d’amour, rien que l’attente.
En renouant avec la terre, chacun retrouverait sa volonté de vie et son espérance. Alors, les hommes et les animaux repeupleraient le monde. C’était prévu comme ça, décidé. Mais Noé ne pouvait s’empêcher de ressentir au fond de lui une profonde angoisse, en pensant à ses fils et aux fils qu’ils auraient. "Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles."


RENAISSANCE

Dans l'habitacle, le "bip-bip" ponctuait le silence. Le commandant, les yeux fixés sur les écrans de contrôle, ne disait mot. Le second cliqua sur un bouton et le zoom se fit. Il effectua la mise au point et au milieu de la voute étoilée, on distingua la forme oblongue d'un engin spatial.
-Virez à gauche, lança le commandant d'une voix sèche. Il faut l'attirer dans notre sillage.
Une légère secousse et aussitôt, le vaisseau s'ébranla.
-Prenez de la vitesse.
Tout l'équipage, tendu, les yeux fixés sur l'ennemi, semblait ne plus respirer. .En effet, la navette étrangère avait pris le virage en même temps que le vaisseau et le suivait de près. Les deux engins, dans l'espace infini, dansaient un bien étrange ballet. Soudain la porte du poste de pilotage s'ouvrit et l'on perçut nettement des cris féminins.
-Commandant ! C'est Zaïa. Je crois qu'elle fait une crise de nerf.
-J'arrive ! Linus, prenez ma place.
Mais avant qu'il ait pu rejoindre la femme, celle-ci avait fait irruption dans la salle. Le visage mouillé de larmes, échevelée, elle était visiblement en proie à un profond chagrin.
-C'est une erreur, on n'aurait pas du ! Non !
Elle tomba à genoux et se prit le visage à deux mains. Le corps secoué de sanglots bruyants, elle répétait sans cesse les mêmes mots : "Non, on n'aurait pas du !". Les membres de l'équipage baissaient la tête. Le commandant soupira et s'approcha de la femme.
-Allons Zaïa, relève-toi. Tu sais bien que c'était la seule chose à faire. On en a parlé des jours et des jours pendant de longues heures. On a envisagé toutes les solutions et c'était la seule qui puisse assurer notre survie. La décision a été prise et quelle qu'ait été la difficulté, elle est irrévocable. On ne peut revenir en arrière. Depuis un siècle nos ennemis nous harcèlent et veulent nous exterminer. Il faut que nous protégions notre peuple. Nos enfants c'est notre avenir.
Il se tut, se pencha et attrapa la femme par les épaules. Il la força à se mettre debout et ajouta :
-Allons, calme-toi, il n'y a plus rien à faire.
Les yeux rougis et tuméfiés, Zaïa avait soudain cessé de pleurer. Comme un automate elle se retourna et quitta le poste de commande.
Le bip-bip s'accentua. Linus actionna diverses manettes, appuya sur un bouton vert. Le vaisseau freina et opéra un brusque revirement. La navette terrienne, après un moment d'hésitation, en fit autant.
-Nous sommes suffisamment loin de Vénus, maintenant. Ca va être le moment.
Les membres de l'équipage se rassemblèrent au centre de la pièce. Ils se regardèrent. L'émotion était palpable. Ils savaient sans se le dire que tous pensaient aux trente enfants restés sur leur planète pour perpétuer la race.
Le commandant se tourna vers son second et hocha la tête en signe d'assentiment. Juste avant l'explosion qui allait anéantir les deux vaisseaux, il pensa : "Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles."


Lettre ouverte à mon fils,


C’est l’histoire d’une mère qui n’a pas su être mère jusqu’au bout.
Au début il y eut un enfant. Un enfant sur lequel elle déversa tout son amour, toute sa tendresse, toute son attention, toute sa fierté.
Ce petit être qui lui semblait si merveilleux, si parfait, avec de petits doigts, de petits pieds, de petits yeux bleus qui s’ouvraient sur elle avec étonnement.
Puis il y eut les premiers sourires, les premiers pleurs, les premières angoisses. Au moindre signe de douleur de l’enfant elle était là, à ses côtés, pour le rassurer, pour lui chanter des chansons douces. Elle était toujours là pour veiller sur lui. Elle était son univers. Il était son univers.
Puis il y eut un autre enfant, petit, fragile, qui monopolisa son attention, qui sollicita sa tendresse, revendiqua l’exclusivité, se fit tour à tour enjôleur et câlin. La mère se laissa prendre au jeu. Elle pensa que l’aîné, qu’elle aimait profondément, était maintenant grand, fort et que lui aussi était là pour le petit, pour l’aider à grandir.
L’aîné remplit son rôle, du moins au début, puis petit à petit il se renferma, devint taciturne. Il essaya de s’approprier le petit pour se créer un monde d’où il excluait les adultes. Mais le petit préféra l’attention des adultes.
L’aîné protesta à sa manière : « moi aussi j’ai besoin de toi », mais chaque fois la mère lui répondait « tu es grand, toi, tu es capable de te débrouiller tout seul ». Il voulut montrer que non, il n’était pas celui qu’on croyait. Il ne travailla plus à l’école pensant attirer l’attention, il s’en prit à son frère, mais rien, toujours la même rengaine : « tu es grand ». La mère au fond de son cœur en avait déjà fait un adulte sur qui elle pouvait compter, sur qui elle pouvait s’appuyer.
Les années passèrent ainsi, quand un jour le petit dit à la mère : « Maman tu peux me lâcher la main, je veux partir dans le vaste monde, je suis fort, je saurai me battre ».
Elle laissa partir l’enfant. A ce moment, elle s’aperçut que l’aîné était encore là, à côté d’elle, tout recroquevillé sur lui-même, tout tremblant et qui, de ses yeux angoissés, lui faisait comprendre que lui, non il n’était pas prêt, que lui, on ne l’avait pas tenu par la main, que lui, ne savait pas se battre, que lui avait peur de ce monde dans lequel c’était œil pour œil, dent pour dent, qu’il n’était pas ce qu’elle croyait, qu’il n’avait pas su grandir sans elle.
La mère souffrit terriblement quand elle comprit cela. Elle lui prit la main, voulut le guider, lui redonner confiance. L’enfant eut beaucoup de mal à se fier à elle et à cheminer à ses côtés.
Aujourd’hui, il lui dit : « maman crois-tu que je sois capable d’affronter le vaste monde, moi tout seul, crois-tu que je sois capable de me battre pour y faire ma place ? » Doucement elle lui répond « oui, tu es capable, tu as toujours été capable, mais je n’ai pas su te le dire, te montrer le chemin » L’enfant lâcha sa main et partit.
La mère, songeuse, le regarde s’éloigner se demandant combien d’autre mères avaient commis la même erreur et elle murmure: « Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles. »


Madame Valentine

Une dure journée s’annonce pour Valentine Mercier, madame Valentine pour tout le monde aux Hortensias. On la sort du lit dès huit heures après lui avoir servi sur un plateau un copieux petit déjeuner : deux croissants, un yoghourt, une salade de fruits avec un jus d’orange et un café fort sans sucre. Lucia l’aide à revêtir son tailleur pantalon gris perle des jours de fête. Elle s’y sent parfaitement à l’aise et à son avantage et se plaît à regretter avec humour de ne pas avoir eu autrefois l’occasion de porter la culotte chez elle ! C’est qu’il n’était pas facile à vivre, Gaston. Heureusement, il a eu le bon goût de disparaître à la cinquantaine ans en lui laissant largement de quoi voyager, puis de se retirer dans cette résidence haut de gamme où on la choie comme une reine.
10h : l’esthéticienne applique à madame Valentine une double couche de fonds de teint doré, un soupçon de fard à joues et de brillant à lèvres. 10h30 : la coiffeuse s’emploie à donner du volume aux fins cheveux couleur de neige. Pour une photo en première page du journal local – une page de pub pour la maison – la directrice ne lésine sur aucun détail. Bercée par le ronron de la brosse à brushing, madame Valentine se remémore les papillotes, les bigoudis, l’antique fer à friser du bon vieux temps. À 11h, 30 tout le personnel, tous les pensionnaires des Hortensias sont réunis dans la salle commune. L’héroïne du jour, fin prête, trône, élégante, bien droite, le dos calé par des coussins, dans le fauteuil installé sur une estrade improvisée. À ses côtés, la directrice, le curé de la paroisse, une chorale de fillettes. Les Hortensias célèbrent ce dimanche les cent ans de Valentine Mercier : Madame Valentine, bon pied, bon œil, solide appétit, éclatante de santé – à peine un peu d’arthrose – et célèbre pour sa langue bien pendue. Monsieur le maire fait son entrée. On n’attend plus que Hubert et Julia. Ils lui font le coup à chaque visite ces deux-là. Toujours un ennui, un imprévu. Ce sera quoi aujourd’hui ? Une crise de sciatique pour Hubert, sa migraine ? Et cette pauvre Julia ? Elle aura encore forcé sur les tranquillisants ou se sera querellée avec son gredin de mari ? Madame Valentine se demande parfois s’il n’y a pas eu échanges de bébés à la maternité, Hubert et Julia lui ressemblent si peu. Le maire a un autre rendez-vous, il faut commencer la cérémonie. La chorale y va de son couplet, l’édile de son panégyrique. Il termine sur l’émouvante image qu’offre la centenaire, témoin d’un heureux passé, embrassée par les enfants de la chorale, « nos chers enfants devant qui s’ouvre l’avenir. » C’est alors que la porte s’ouvre sur un septuagénaire au crâne chauve, essoufflé écarlate, qui se précipite sur l’estrade en se mouchant bruyamment : « Mille excuses, 39 de fièvre… » Sur ses talons, une matrone silencieuse, livide, le chapeau de travers, l’œil gauche orné d’un magnifique coquard.
Madame Valentine prête distraitement ses joues aux baisers d’Hubert et de Julia et, tandis que crépitent les flashes, d’une voix assurée où percent à la fois agacement et malice, elle lance:
« Vous disiez, monsieur le maire ? L’avenir ? Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles… »


I don’t wanna get old

Ramones. A fond : I don’t wanna get old. Virages dans la nuit. A fond.
Violette a ouvert la fenêtre. Elle se penche. Elle hurle avec les Ramones « I don’t wanna get old ».
Elle rentre la tête : elle hurle : « encore »
« ok. Dernière fois »

Ligne droite. A fond.
Buzzcoks « sixteen again ». A fond, et allez, on la remet et allez on chante.

La forêt la nuit, à fond avec les Wampas « Edimbourg »
Freinage, une biche.
« P’tain, t’imagines c’est vraiment pas le moment »
« ok merci Violette, on a eu chaud, j’ai vu. Tu veux conduire ? »
« Allez c’est bon, on y est presque. Hé mais tu flippes ! »
« ok Violette je te parle plus jusqu’à ce qu’on y soit, et remets le skeud du « Tigre », la 4 direct steupe »

Virage dans la nuit et on passe le petit pont et on se gare.
« Y’a déjà plein de voitures. Zoé ! T’as vu le monde… »
« En route pour la gloire, Violette, c’est parti »
On se serre un coup, fort, dans les bras.

Le rade est déjà bien plein. Gabrielle et Marion squattent au bar devant des jus d’orange, intacts.
« Allez les poulettes ! »
Et hop dans la loge. C’est pas une loge c’est un placard. Mais super bien aménagé, avec un frigo, des packs d’eau et de bière. Et même du chocolat au noisettes. Et ils ont posé des miroirs sur des chaises. Merci. Parce qu’une fois on a dû se maquiller dans les toilettes du bar : la grande classe.

On se change. Bien sûr j’ai paumé la liste. Gabrielle en culotte change une corde de guitare. Marion râle. Elle sort chercher dans le camion. Sauf que j’ai passé les clefs à Violette.
« Elle est enfermée aux gogues, ça t’étonne ? Demande lui de t’les passer sous la porte ou sinon t’attends que j’ai fini avec cette corde et que j’sois habillée »
« Ou sinon on la refait »
« On la connaît d’façons »
« Nan on fait pas sans la liste ! On va s’gourrer… Zoé franchement c’est pas dur de garder une liste dans sa poche »
« Mais je vous le dis à chaque fois : je veux plus prendre cette putain de liste, vous finissez toujours par me la refiler »

« C’est bientôt, là. Va falloir commencer à y penser »
« la chanteuse est bloquée aux chiottes »

« La Barbarine » c’est nous. Du rock’n roll sans concession avec des textes é-crits, hé ouais même si on les entend pas vraiment en concert. On s’en fout. D’abord nous on les chante et ça nous fait plus plaisir que si c’était du Pagny et puis les textes sont dans les albums, pour ceux qui sont intéressés. Du Rock’n roll féminin ET féministe pour faire bander les machos. En costumes, derrière la porte du placard on a chaud : c’est l’heure. En jupes plissées, chaussettes hautes, ballerines vernies, bandeaux dans les cheveux, chemisettes col Claudine repassés. Violette a fini de vomir, elle trépigne.

On y est. Fait chaud. Dans un demi set Marion est pieds nus derrière la batterie, Violette en sous tif, moi en débardeur et Garielle en culotte, comme à la maison.

Premier morceau « fragile ». A moi.
Je bois un coup, je pose la basse, J’avance, je prends le micro.
Et voilà, ma voix la plus douce, je papillonne des yeux comme une gamine timide
« Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles. »


Gaïa

Gaïa suffoquait. Il faisait noir, et chaud.
Dans l’obscurité souterraine, elle ne pouvait les distinguer mais elle les sentait remuer tout autour d’elle dans un bruissement de corps rampant. Ça se bousculait de tous les côtés. Il fallait déguerpir de là vite fait si elle ne voulait pas que ce trou noir ne devienne sa dernière demeure, mais les issues étaient bloquées de toutes parts. Ballottée par le flux et le reflux de ses soeurs affolées, Gaïa ne maîtrisait plus rien. A bout de résistance, elle s’abandonna au courant. Bien lui en prit, car elle se sentit alors emportée vers la sortie, à travers un tunnel d’où émanait un espoir de lumière.

A l’extérieur le soleil n’était pas encore levé. Tous savaient qu’il faudrait se dépêcher avant que la lumière ne devienne trop intense et la chaleur insoutenable. Gaïa s’arrêta un instant, submergée par l’intensité de toutes ces sensations nouvelles. L’air était lourd de senteurs inconnues et laissait sur sa langue un goût de sel, il caressait sa peau d’un souffle humide et tiède …
Il fallait avancer. Beaucoup étaient déjà partis vers cette ligne au loin qui scintillait dans la lumière naissante. Le bruit avait couru que là-bas on les attendait, que c’était dans cette direction que l’on devait se diriger pour trouver l’eau, la nourriture et la fraîcheur. On racontait aussi que la route était longue et difficile, et que beaucoup disparaissaient mystérieusement bien avant d’avoir atteint la frontière. Alors, en valeureux petit soldat elle se lança dans la bataille.

Bien des années plus tard, en refaisant le chemin à l’envers, Gaïa se souviendrait de ce jour-là. Dès le début sa vie n’avait été qu’une incroyable succession de miracles. Les rats et chiens errants, si friands de leurs œufs, n’avaient pas su dénicher sa cachette. Et lorsqu’une fois lancée à la conquête de la mer, elle avait échappé aux pinces des crabes qui, par centaines, les attendaient, elle n’avait pas baissé la garde, car elle savait qu’il serait moins facile de déjouer la vigilance des frégates au bec acéré qui tournoyaient au-dessus de leurs carapaces fragiles exposées sur le sable.
Une fois rejoints les fonds marins, elle avait dû lutter encore durant cinquante années de solitude pour atteindre la maturité, en prenant soin de se garder des monstres carnassiers qui rôdaient autour d’elle.

Alors enfin, elle put reprendre le chemin du retour, pour accomplir son devoir ultime et sacré. Sans hésiter elle avait retrouvé la plage originelle, celle-là qui l’avait vu naître, et elle s’était hissée péniblement en balayant le sable de ses nageoires si malhabiles lorsque l’eau ne la portait plus. Elle était devenue si lourde.
Les crabes dormaient dans la nuit. Lentement elle creusa un puits, et en gémissant et pleurant toutes les larmes de son corps elle expulsa une centaine d’œufs qu’elle recouvrit de sable à la levée du jour. Elle était épuisée mais il fallait partir, abandonner ses œufs dont elle savait pourtant que seul un nombre infime atteindrait l’âge adulte. Une dernière fois elle vérifia que tout était en ordre puis se mit en mouvement.
Dans le ciel elle vit une frégate, cerf-volant dérisoire abandonné aux caprices du vent. Au fond d’elle-même Gaïa ne put s’empêcher de penser : "Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles..."


Un jeu d'écriture

Un jeu certes. Vu de l'extérieur ce n'était qu'un simple jeu d'écriture sur un forum littéraire… Qui aurait imaginé un an plus tôt, la place que ce petit espace de créativité partagée prendrait dans la vie des joueurs ?
La règle en était simple : Quelques contraintes d'écriture comme un titre, un thème, une phrase de début ou de fin, des mots à distiller, etc... le tout en un nombre de caractères maximum. Ensuite les votes : Le premier gagnait le plaisir d'être "l'élu" et le dernier le plaisir de choisir la contrainte du jeu suivant.
Au début, les joueurs étaient hésitants et c'est avec un peu de crainte et de timidité qu'ils avaient commencé à participer à ce qui allait rapidement devenir une passion.
Elle se revoit, ayant écrit son premier texte et l'ayant relu et corrigé vingt fois, appuyer d'un doigt tremblant sur la touche "envoyer/recevoir" de son ordinateur. D'un tempérament anxieux, elle s'était alors demandé comment elle avait osé se lancer, osé livrer à des yeux inconnus ce qu'elle avait écrit.
Puis le lundi matin, était venue la découverte : Tous les textes étaient en ligne ! Étrange sensation que de voir sa prose mêlée à celle d'autres plumes.
Le lien était créé, elle partageait désormais avec des pseudos sans visage le bonheur d'écrire.
Elle se souvient très nettement de la gourmandise avec laquelle elle avait découvert les idées, les styles, l'imagination débridée du petit peuple du forum. Sur un thème commun, leurs mots avaient volé dans mille directions différentes, chaque texte était une aventure, un mystère, une histoire triste, amusante, étonnante ; aucun n'était semblable aux autres. Un régal !
Ils avaient mis au monde leurs premiers enfants et les regardaient au fil des votes, faire leurs premiers pas.
Les mois passant, ils avaient appris à se connaître et s'étaient alors amusés à risquer des pronostics sur l'auteur de telle ou telle œuvre. Leurs enfants leur ressemblaient et en les étudiant bien on y retrouvait la malice de l'un, la poésie de l'autre, le romantisme échevelé ou l'humour caustique d'un autre encore. Bien souvent aussi leurs estimations tombaient à côté ce qui la faisait sourire en imaginant les gaffes de la vie courante :
— Oh qu'il est joli votre bébé, c'est votre portrait tout craché !
— Euh… c'est le fils d'une amie, je le garde pour la journée.
Aujourd'hui encore, elle conserve la même boulimie à la découverte de la mise en ligne du lundi matin et la même hâte à connaître le thème du jeu suivant.
Le petit peuple du forum est maintenant à la tête d'un nombre impressionnant de ces œuvres écrites avec ses "petites cellules grises" mais aussi avec son cœur, avec ses tripes.
Déjà, une partie en est archivée et sans doute viendra le jour où il faudra détruire les premières pour gagner de la place.
Alors le petit peuple du forum s'interroge :
— Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles.


Sous le sable… le sable!

Haouda halète tel un chien fourbu sur le misérable grabat qui occupe une bonne partie de la fragile hutte. Depuis l'avant-veille, une crise aiguë de paludisme l'a terrassée et la retient couchée, grelottante de fièvre.
Pour ne rien arranger, le vent du désert, le terrible harmattan, s'est levé au matin, noyant le village et les champs sous une poussière jaune, impalpable et implacable. Abakar, le père, et Idrissa, son fils aîné âgé de douze ans, sont terrés dans la case voisine, se protégeant au mieux tout en mâchonnant quelques cacahuètes desséchées pour tromper la faim qui est là, lancinante. Inutile d'aller jusqu'au petit champ sur les rives de l'oued Driss! A cette heure, il ne doit rien rester des chétives céréales que l'homme et l'enfant se sont échinés à cultiver dans la terre poudreuse.
Abakar regarde d'un air inquiet la jarre de terre brune qui ne contient plus que quelques gorgées d'eau saumâtre. Comment Haouda va-t-elle pouvoir surmonter sa crise s'il n'a plus la moindre goutte d'eau à lui donner? Avec ce satané vent, c'est sûr que le camion-citerne ne pourra pas venir. De plus, les derniers combats ont retardé les travaux de creusement des puits qui ne sont pas terminés. Quant à l'oued, mieux vaut ne pas en parler! Depuis bien longtemps la terre assoiffée en a absorbé la dernière goutte.
Tout à sa rêverie douloureuse, Abakar songe pourtant que la seule bonne chose est que la tempête empêchera les avions soudanais de voler. Ici, à Irriba, à un jet de pierre de la frontière du Darfour, il ne se passe de jour sans que ces charognards du ciel ne viennent semer la panique chez les habitants. D'en haut, c'est sûr, ils voient tout: les allées et venues des villageois, les mouvements de troupe, les déplacements des ONG, les enfants assez grands pour devenir de parfaits petits robots au service exclusif de la guérilla armée. Le survol aérien précède généralement de quelques heures l'arrivée d'une troupe de miliciens en tenue de camouflage, prompts à rafler leurs proies potentielles et à leur fourrer en main illico presto un fusil ou à défaut une machette acérée. Ces enfants-soldats n'ont à leurs yeux que des avantages: ils mangent peu, ne se plaignent jamais, rendent d'inestimables services pour l'intendance des groupes armés et constituent de parfaits éclaireurs au combat. Ils n'ont qu'un seul défaut: une propension naturelle à se faire tuer en plus grand nombre que les autres miliciens. Mais cela n'a qu'une importance relative car la main d'œuvre abonde et les disparus trouvent rapidement leurs remplaçants.
Tenter de résister à ces mercenaires totalement déshumanisés c'est s'exposer aux pires exactions, comme ce fut le cas il y a une semaine au village voisin qui n'est plus que cendres. Le père repense à cette réflexion désabusée d'un médecin de MSF en mission humanitaire l'année précédente: " S'il y a un paradis dans l'autre monde, il vous est par avance acquis tant vous faites votre enfer ici-bas!"
Le visage buriné d'Abakar se crispe en un rictus qui se voudrait sourire. A ses côtés, pelotonné en rond comme un petit chat, si malingre que son souffle régulier fait saillir ses côtes, Idrissa s'est assoupi. C'est au tour du père de frissonner:
- Malheureux pays et pauvres de nous! Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles…


Silence, on clique !

Timothée pianote sur son clavier.
- Viens là.
Valentin rapplique illico, pas mécontent d’échapper à la corvée de vaisselle. Il déteste le caoutchouc rose et sa souplesse visqueuse quand il navigue de ses deux mains gantées dans le bac mousseux de l’évier à la chasse aux couverts. Timo et lui devraient être dispensés d’une telle servitude en raison de leur mâle attitude et de leur addiction à l’ordinateur mais leur mère est inflexible. Ils y sont astreints en alternance, soi-disant pour les préparer à l’avenir conjugal qui leur pend au nez. Mais Valentin n’est pas dupe : sa mère déteste faire la vaisselle.
Sur l’écran 17 pouces, un graphique et des chiffres lui sautent aux yeux en même temps qu’il repère l’erreur de calcul nichée en haut à droite dans le signe x de l’équation. Son frère a beau être une tête, c’est avant tout une tête en l’air. Le doigt pointé de Valentin déride le front de Timothée. Le clavier reprend son tic-tic-tic forcené et l’esclave du jour son éponge. A quoi servent les lave-vaisselle, on se demande !
Beaucoup plus tard, après son entraînement de basket et un coke payé à Lucie, Valentin rejoint Timo qui n’a pas décollé les fesses du siège pivotant coordonné au bureau qu’ils se partagent. Leur père est d’un radin…
- Ça avance ?
Question idiote et superflue. Avec Timothée, ‘ça avance’ toujours. Il a de la suite dans les idées et rien ne l’en détourne jamais. Jusqu’à s’écrouler de sommeil, à l’insu de leurs parents endormis, aux premières lueurs de l’aube… Encore que l’aube ne puisse filtrer derrière les stores. Valentin l’envie, lui qui se contente d’être bon en maths, de pioncer la nuit, et de jouer à des jeux en réseau quand il peut virer ce zombie de devant l’ordi.
- Look, mon pote !
Valentin est sous le choc. Il n’imaginait pas que leur concept se matérialiserait si vite. Pire ou mieux : il n’y croyait pas du tout.
La petite fille blonde ressemble à Lucie et le gosse bouclé à Juju, le benjamin de leur fratrie. Timothée a tenu compte de ses desiderata. Valentin abasourdi les regarde s’avancer vers la Porte de l’Enfer. C’est écrit en gros sur le fronton qui la surmonte. Et dessous, en petites lettres dorées : attention, dangers. Valentin tique…
- Pourquoi t’as mis un S à danger ?
- Y’en a plusieurs là-derrière !
- Pas une raison. Des fois, t’es d’un nul !
Timothée se renfrogne. Valentin se recadre. Il a besoin de fustiger son frangin pour être bien dans ses baskets. Pas facile d’avoir pour jumeau un surdoué de l’informatique qui en passe par vos quatre volontés mais reste le meilleur, au bout du compte. Alors, tout bug lui est bon à signaler : orthographe, algèbre, goût de chio… pour les couleurs, il est preneur !
- Tu entres ?
La Porte de l’Enfer s’ouvre et Valentin s’y engage à la suite de la petite fille et du gosse bouclé. Timothée a bien traduit en images les embûches initiatiques réservées aux jeunes héros. Mais le graphisme est primaire. Les gestes manquent de liant. Il reste encore plein de trucs à bidouiller dont Valentin n’a pas la moindre notion. Peu importe. Du haut de ses seize ans, il rêve déjà de commercialisation… Au boulot, Timothée. Timo se lève, s’étire :
- C’est à moi de mettre la table.
Valentin, juché sur le siège pivotant, assume seul leur paternité virtuelle et se fait du mouron…
Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles.


Dies Irae

La sage femme n’a rien eu le temps de voir venir. Il faut bien commencer par quelqu’un : ma lame a tranché net dans son cri de surprise. Elle n’avait pas encore touché le sol que déjà j’étais ailleurs. Pas furieux, pas fou, déterminé. Maintenant que j’y repense, elle n’y était pour rien. Ses cours de préparation à l’accouchement se tenaient dans une honnête moyenne, pas pire que d’autres. On s’attendait à son couplet sur « la douleur qui fait partie de l’intense merveille de ce moment unique », ou quelque chose comme ça. A-t-elle eu le temps d’avoir mal ? Cela m’est aussi intensément, merveilleusement indifférent, que pour elle la douleur de ma femme ou de toutes celles qui ont enfanté entre ses mains.
Une infirmière s’est pointée, évidemment. Service de jour, je ne l’ai pas reconnue. Alors d’un geste j’ai bourré une serviette dans sa bouche avant que le hurlement sorte, un sac à linge de toile par-dessus et une ceinture de blouse pour serrer mains et chevilles. Elle s’en tirera. Mieux que l’autre si je la retrouve. Une petite jeune, je me souviens bien, qui avait pourtant déjà gaspillé tout son enthousiasme. Elle a refusé d’appeler l’anesthésiste pour la péridurale. Une question de changement d’équipe, de paperasses à laisser pour les suivants, dans une demi-heure, une heure au plus. Pendant qu’on s’engueulait dans son bureau insonorisé, le cœur de Constance avait lâché, celui des triplés aussi. Très rare, paraît-il : avis autorisé de l’obstétricien.
Il avait éventré ma femme pour sauver ce qui pouvait encore l’être. Ses massages successifs sur les petits corps poisseux de glaires et de sang : juste ce qu’il fallait de spectacle pour se raccommoder la conscience. De quoi pouvoir affirmer qu’il avait fait son possible.
Je l’ai trouvé en pleine consultation. Sans regarder d’où je lui arrachais les mains, j’ai broyé son coude dans son dos pour l’inciter à coopérer. Je n’ai eu qu’à lui murmurer à l’oreille « Les autres… où sont-ils », pour qu’il me comprenne. Il a failli dire « Ne faites pas de scandale ! » mais la chanson des cartilages en torsion l’a juste fait couiner.
Nous sommes partis ensemble vers un local marqué d’un sigle nucléaire. Derrière d’autres matériels techniques, il y avait la cuve bonbonne, celle que l’on voit fumer dès qu’on lui ouvre le capot dans tous les reportages médicaux. Comment allais-je les trouver ?
Le toubib se massait l’épaule en se demandant à quel moment il allait me fausser compagnie. J’ai joué le retour au calme, lui demandant son aide pour retrouver ce que je cherchais. Il a vite compris son intérêt et s’est assis devant un terminal d’ordinateur. Puis s’est dirigé vers un meuble métallique, a fait jouer son trousseau de clés : un tiroir fichier a craché les codes qu’il fallait. Lui m’a interrogé du regard. J’ai désigné la bonbonne. Il a pris une grosse moufle en tissu métallique, l’a plongée dans le réservoir d’azote liquide pour en retirer notre précieux tube.
Sa nuque a craqué doucement. Il ne fallait par risquer la chute de nos embryons congelés. Tu vois, Constance ma Chérie, ils n’étaient finalement pas de trop. Qu’allons-nous en faire, moi ici et toi de l’autre côté ? Je les sens à peine à travers la moufle, si petits dans leur cristal de glace. Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles.
_________________
Avant le jour de sa mort, personne ne sait exactement son courage... Jean Anouilh
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